AMPUTATIONS DE COMPLAISANCE
ancien militaire, ennuyé d’avoir la jambe grosse et de porter un ulcère sec derrière la malléole, se présenta dans les salles de la clinique de l’École de Médecine, avec l’idée de se faire amputer le membre. M. Roux eut beau chercher à l’effrayer, à lui faire sentir l’inconséquence de ses résolutions, rien ne puti’ébranler. L’opération n’offrit rien de particulier ; les premiers jours se passèrent on ne peut mieux; mais des symptômes généraux survinrent, et cet homme mourut au bout d’une semaine.
Ce qu’il y q,de pire, c’est que les ablations les moins importantes en elles-mêmes, celles d’un doigt, d’un orteil, par exemple, ont plus d’une fois été suivies de résultats semblables. En 18*29 , il vint à 1 hôpital Saint-Antoine un cordonnier, dont l’indicateur gauche était depuis long-temps retenu fixe et immobile sur la paume de la main. Or, je l’opérai; ce malade, qui fut assez bien d’abord , et qui a fini par guérir, a, pendant quinze jours , été si gravement affecté, qu’à deux reprises différentes je l’ai cru perdu sans ressource. Une jeune paysanne entre à la Charité pour se faire enlever l’indicateur gauche qui est renversé, collé sur le dos du métacarpe : elle meurt de phlébite et de péritonite purulente le huitième jour de l’opération î
Rien n’est fréquent comme les exemples de ce genre , et il n’est pas de praticien qui n’en ait observé un certain nombre.Do là, une question agitée par les observateurs modernes, et à laquelle les anciens semblent ne pas avoir pensé : l’homme de l’art doit-il se borner à de simples représentations? n’est-il pas de son devoir de se refuser complètement à pratiquer les opérations qui ne sont pas indispensables? A Paris, beaucoup de chirurgiens ont répondu négativement, et s’élèvent avec force contre ceux qui amputent alors. Pour moi, je trouve que la question est mal posée, car en voici une autre qu’on pourrait mettre en regard. L’humanité permet-elle de condamner un homme à porter éternellement une infirmité qui lui rend la vie à charge , par cela seul que , pour l’en débarrasser, on l’expose à des dangers plus ou moins graves? Partant de là , on ne devrait jamais toucher aux loupes, aux tumeurs de tout genre, qui se développent sur différents
points du corps , car elles ne sont que très rarement dangereuses par elles-mêmes , et les opérations qu’il faut mettre en usage pour les enlever peuvent aussi faire naître des accidents redoutables , amener la mort.
Loin de moi l’idée de justifier ceux qui se hâtent de pratiquer l’amputation des membres pour des lésions qui ne le réclament pas absolument , pour de simples incommodités, par cela seul que les malades voudraient en être débarrassés; mais je demande s’il n’est pas conforme à la saine chirurgie d’v avoir recours pour les difformités qu’on ne peut faire disparaître autrement , quand ces difformités sont de nature à détruire les usages naturels d’une partie importante du corps, à faire naître des douleurs, à constituer un objet de gêne et de souffrances continuelles, si, du reste, la personne y est décidée , après avoir mûrement réfléchi aux suites que peut avoir sa détermination?
Dominique de Vie (1), gouverneur d’Amiens, ayant eu , en 1586, le gras de la jambe emporté, et ne pouvant plus monter à cheval sans ressentir les douleurs les plus aiguës , vivait dans la retraite depuis trois ans. Apprenant que Henri IV sivait besoin de tous ses sujets, il se fit couper la jambe, vendit une partie de son bien, alla trouver ce prince, et lui rendit des services signalés à la bataille d’Ivry et dans plusieurs autres occasions. Qui peut l’en blâmer?
Un capitaine de marine , ayant perdu le pied , se fit couper la jambe près du genou , parce qu’il la trouvait trop longue, dit Paré (2). Villars, que cite Briot (3) , en fit autant. Sabatier pourrait-il en faire un reproche à ces praticiens , lui qui a si bien rappelé l’embarras qu’un moignon de jambe trop long cause aux malades? Je n’irais point, comme Odier (4), amputer l’avant-bras pour un simple névrome , ni pour une ankylosé du poignet qui ne produit aucune douleur , ni pour une fausse articulation , à moins de circonstances toutes particulières; mais je m’y déciderais dans les cas suivants.
(1) Essais historiques sur Paris , par Sainte-Foix, t. Y, p. 108.
(2) OjE livres compl. , liv. 12, chap. 29.
(3) Hisl. de la chir. milil., p. 185.
(4) Man. de mèd. pral., p, 302.