CONTRE-INDICATIONS
promptement que d’attendre , et Faure (1) lui-même , qu/ défendit avec tant d’ardeur la cause des amputations consécutives, ne pensait pas autrement. Bagieu (2) etLeveillé sont allés beaucoup plus loin quelui sous ce rapport. Lorsqu’au contraire il reste quelque chance de conserver le membre , ou lorsque sa perte n’est pas irrévocablement arrêtée, on peut temporiser, combattre les accidents généraux, ne se décider à le retrancher, quand la réaction est calmée, que si rien ne permet de compter sur la guérison par d’autres moyens.
§ HL En y regardant de près, il est d’ailleurs facile de se convaincre que Faure n’a pas envisagé la question sous son véritable point de vue. Ses dix blessés avaient tous, il est vrai , une fracture ; le premier , le neuvième et le dixième à la jambe; le second, au fémur; le troisième, au genou; le quatrième et le cinquième, à l’avant-bras; le sixième, à l’humérus; le septième, au métacarpe; et le huitième, au talon; mais le coup de feu n’était assez grave chez aucun d’eux pour enlever tout espoir de sauver la partie. A leur égard, l’embarras eût été de savoir dès l’abord si l’amputation était indispensable , et non pas si elle devait être pratiquée plus tôt ou plus tard. Le résultat dont ce chirurgien a fait tant de bruit, ne prouve par conséquent en aucune façon, qu’une fois reconnue nécessaire, l’amputation soit moins dangereuse après qu’avant l’apparition des symptômes généraux. On pourrait même en tirer une conclusion absolument opposée. En effet, qu’a-t-il gagné en temporisant ainsi? Neuf de ses malades n’en ont pas moins été amenés à faire le sacrifice de leur membre , et cela au bout de cinq à six semaines des plus vives inquiétudes , après avoir couru les plus grands risques de perdre la vie. Dire qu’amputés surle-champ ils ne se fussent pas rétablis , est une supposition toute gratuite. La raison indique, au contraire, que ces hommes qui ont pu résister à tant de causes de mort, auraient encore bien mieux guéri si on les eût opérés dès le principe , et que leur rétablissement eût probablement été
(1) Prix de VAcad. de criir t. III, p. 337, édit. 1819.
(2) Examen de plus, quest. de chir t. I, p. 137, in-12.
complet j alors que par la méthode de Faure ils étaient encore dans l’attente de l’opération.
§ IV. En admettant que les amputations secondaires réussissent mieux que les amputations immédiates, l’Académie de chirurgie s’est évidemment trompée. Aux calculs de Faure, qui établissent que les succès sont dans les proportions de trois à un , on peut opposer aujourd’hui l’expérience d’une foule d’hommes recommandables qui ont observé précisément le contraire. Bubor (1) affirme que lors delà guerre d’Amérique en 1780, les chirurgiens français perdaient à peu près tous leurs malades en différant l’amputation , tandis que les Américains, qui amputaient sur-le-champ, les sauvaient presque sans exception. Al’affaire de Newbourg, Percy (2) ht quatre-vingt-douze amputations immédiates , et obtint quatre-vingt-six succès. Sur quatorze, M. Larrey (3) en guérit douze. De soixante malades blessés au combat naval du 1er janvier 1794 et qui furent amputés sur-le-champ , il n’en succomba que deux (4). Après îa bataille d’Aboukir, les onze militaires dont parle Masclet (5), amputés dans les premières vingt-quatre heures , guérirent, tandis que trois autres, amputés huit jours plus tard, moururent. Les chirurgiens anglais avancent qu’après la bataille de Toulouse les amputations primitives donnèrent trente-sept succès sur quarante-huit, tandis qu’il en mourut vingt un sur cinquanteun de ceux qui avaient été amputés secondairement. A l’attaque delà Nouvelle-Orléans , les proportions avaient encore été plus favorables , car sur quarante-cinq amputés du premier genre on n’en perdit que sept , pendant que sur sept du second on n’en guérit que deux. On voit aussi qu’à l’issue du combat de Navarin , sur trente et une amputations immédiates, M. Del Signore (6) Reperdit qu’un malade, tandis que de trente-huit qu’il amputa dans les douze jours suivants, il n’en sauva que vingt-cinq.
(1) Thèse. Strasbourg, 1803. — Larrey, Clin, chir., f. III, p. 518.
(2) Gouraud, Oper. cil., p. 8.
(3) Ibid., p. 8.
(4) Fércoc, Lettre à M. Larrey, Clin, chir., t. III, p. 515.
(5) Lettre à M. Larrey, Clin, chir., t. îlî, p. 517.
(G) Arcliiv. cjén. de mèd., I. XXÏ, p. 298.
CONTKÎMNMCATIONS. 3i3
§ VI. Enfin , les évènements de 1830 nous ont mis à même de constater les mêmes faits à Paris. Cent amputations environ ont été pratiquées, trente-quatre à l’ Hôtel-Dieu y quinze à la Charité , vingt au Gros Caillou , treize à Beaujon, six ou sept à Saint-Louis, quatre ou cinq à la Maison de santé , trois à Necker , un à l’hospice de l’Ecole, un à Saint- Mérv, cinq h la Pitié, et partout on a vu l’amputation immédiate plus heureuse que l’amputation consécutive. Presque toutes celles du premier genre ont réussi , tandis que les autres ont eu une issue fatale dans la grande majorité des cas. Le service de M. Roux, les salles de M. Larrey, de M. Richerand, de M. Marjolin, de Dupuytren, ont offert la preuve de cette assertion, quoique chez ce dernier la différence ait peut - être été moins tranchée. Les deux blessés que j’ai soumis à l’amputation secondaire, à la Pitié, sont également morts. Cependant Sommé, qui, après le combat d’Anvers, a pratiqué cinq amputations immédiates et trois amputations consécutives , a perdu doux de ses premiers malades et sauvé les trois derniers ; mais aussi quelle différence dans la gravité des blessures! En Hollande, M. Kerst , qui se prononce pour l’amputation consécutive, parce que de seize amputés dans les vingt-quatre premières heures, huit sont morts, tandis que de vingt amputés après quinze à vingt jours, quatre seulement ont succombé, qui n’admet d’autre cause de la différence du résultat dans ces deux séries que celle de l’époque à laquelle l’amputation a été faite, trouve un antagoniste décidé dans M. AA Onsenort, qui, à côté do M. Kerst, préfère l’amputation immédiate.
Quand même l’amputation secondaire réussirait aussi bien qu’elle réussit mal , ce ne serait pas une raison encore de lui accorder la préférence : il faudrait de plus, ce qui n’est pas, que, par elle-même, l’amputation primitive offiît d’une manière absolue moins de chances de succès. L’argument fondamental despartisans de la temporisation , savoir, qu’une foule do sujets mutilés auraient pu conserver leurs membres si le chirurgien avait su attendre, est, comme je l’ai déjà dit, plus spécieux que solide; car on peut leur ré-
pondre que bon nombre d’autres vivraient avec trois membres, si, en reculant l’opération, on ne les eût pas laissé mourir avec quatre .
§ YII. Lors même que l’expérience n’aurait pas parlé , à qui ferait on croire qu’une plaie régulière , simple, unique, puisse être plus dangereuse que ces coups de feu avec fracas des os et broiement des parties molles qui constituent les cas d’amputation? La douleur même de l’opération peutelle être mise em balance avec celles de tous les jours qu’éprouve le malade qu’on n'ampute point, et qui sont la suite du moindre mouvement, des recherches, des débridements, des incisions multipliées, qu’on est obligé de faire pour extraire les esquilles, modérer l’inflammation ou frayer des voies aux liquides morbifiques? Enfin, qui oserait soutenir que, dans ce dernier état, le blessé n’est pas mille fois plus exposé à la phlébite, à l’infection purulente, au tétanos, à toutes les inflammations viscérales , que si une plaie d’amputation avait été substituée aux lésions graves dont il est affecté?
Ce n’est pas d’aujourd'hui , après tout , que la doctrine de l’amputation immédiate est proclamée ; en combattant les idées de Bilguer, de Faure, de Hunter, de Percy, de Lombard , de Leveillé , d’autres chirurgiens tels que Lecomte , Thomson, Hennen, MM, Larrey, Gouraud, Guthrie, n’ont fait que confirmer ou mettre hors de doute la justesse des assertions de Duchesne, qui écrivait à Paris en 1625, de Wiseman, de Le Dran, etc.
Les avantages de cette doctrine étant incontestables actuellement, toute la question se réduit à savoir de prime abord si l’amputation est ou n’est pas de rigueur; ce qui la rejette dès lors dans le chapitre du diagnostic ou des indications. C'est pour l’avoir sans cesse sortie de là qu’elle est restée si long-temps et qu’elle retombe si souvent en litige.
§ VIÎI. Au demeurant donc, l’amputation doit être pratiquée sur-le-champ, c’est-à-dire dans les premières vingt-quatre heures, avant la naissance des symptômes de réaction , le plus tôt possible, en un mot, toutes les fois qu’il n’y a pas de chances de guérir le malade autrement. La stupeur, l’en-