REGNE DE SAINT LOUIS
Saint Louis s'occupa beaucoup plus de l’administration de la police de Paris que des monuments de cette capitale. Sous ce dernier rapport, toute sa prédilection fut, comme on sait, pour l’ancienne demeure des rois, ses aïeux : le palâis de la Cité, et surtout pour Yincennes, qu’il ne cessa d’orner et d’agrandir. C’est là que l’auguste souverain rendait la justice à ses sujets avec une simplicité vraiment patriarcale 11 ne faut pas croire , néanmoins, que ce monarque ne donnât audience que dans le bois de Yincennes et sous ses dômes de verdure; car il accomplissait également sa noble mission de roi justicier dans Paris, au Grand-Châtelet, et sous les arbres de son pro pre jardin, vêtu d’une cotte de camelot, d’un surcot de • tiretaine sans manches et d’un manteau par-dessus, desandal noir, couché sur des tapis, avec Joinville.
« Je le vis une fois, en été, dit ce dernier, venir pour expédier ses gens au jardin de Paris, vêtu d’une cotte de camelot, d’un surtout de tiretaine sans manches, d’un manteau de taffetas noir autour du cou, moult bien peigné et sans coiffe, et un cliapel de plumes de paon blanc sur la tête. 11 faisait étendre un tapis, pour nous faire asseoir autour de lui; et tous ceux qui avaient affaire à lui se tenaient debout, et il les faisait expédier de la manière que je vous ai dit qu’il faisait au bois de Yincennes. »
Pour la première fois, sous le règne de saint Louis, le chef de la corporation des marchands de l’eau de Paris reçoit le titre de prévôt des marchands, comme pour montrer que la municipalité parisienne était définitivement constituée. ' C’est aussi à la sagesse de ce prince qu’est due la réforme de la prévôté de Paris, qui, avant lui, se
vendait an plus offrant. « Pour cela, dit Joinville, le même peuple estoit foulé et ne pouvoit avoir droit contre les riches hommes, à cause des grands présents et dons que ceux-ci faisoient aux prévôts... Le menu peuple n’osoit demeurer en la terre du roy et alloit demourer en d’autres prévostés et aultres seigneuries, et la terre du roy étoit si déserte que, quand le prévost tenoit ses plaids, il n’y avoit pas plus de dix personnes ou de douze; mais il y avoit tant de malfaiteurs et larrons à Paris et dehors, que tout le pays en estoit plein.
» Le roy, qui mettoit grande diligence à savoir comment le menu peuple estoit gardé, sut la vérité. Aussi, il ne voulut pas que la prévosté fust vendue; mais donna bons et grands gaiges à ceux qui dorénavant la garderoient, et il abattit toutes les mauvaises coutumes dont le peuple pouvoit estre grevé.
» 11 fist enquérir dans tout le royaume et partout le pays où il pourroit trouver un homme qui fist bonne et roide justice, et qui n’épargnast pas plus le riche homme que le pauvre; on luy indiqua Estienne Boylesve ou Boileau, lequel maintint et garda la prévosté tellement que désormais n’y avoit malfaiteur, ni larron, ni meurtrier, qui osast demourer à Paris, que tantost qu’il y en avoit cognoissauce qui ne fust pendu, ou puni à rigueur de justice, selon la qualité du malfaict.
» Et finalement, par laps de temps, le royaume de France se multiplia tellement pour la bonne justice et droicture qui y régnoient, que le domaine, censif, rentes et revenus du royaume croissoient d’an en an de moitié, et en amenda moult le royaume de France. *
Saint Louis ne voulut pas seulement faire triompher la justice, but suprême de l’ordre politique, il voulut aussi faire triompher la probité dans le commerce et dans l’industrie, pour sauvegarder tous les intérêts et ‘ tous les
principes. Étienne Boileau fut chargé d'accomplir cette double réforme; nul ne réglementa plus sagement ce qui concernait les diverses industries.
Ayant convoqué, dans la salle d’audience du Grand-Châtelet, les prud’hommes de chaque métier, il fit écrire par un clerc, sous leur dictée, les us et coutumes suivis dans toutes les corporations, depuis un temps immémorial. Ces usages, que l’on soumit ensuite à une enquête solennelle, furent convertis en ordonnances que Von rctranscrivit sur des peaux entières, cousues et roulées. On leur donna le titre de : Livre des métiers, ou Registre des métiers et marchandises de la ville de Paris.
L’histoire n’a jamais recueilli d’aussi vastes réformes, ni d’événements aussi remarquables que le furent ceux qui se résument dans la vie d’Étienne Boileau; ils forment la véritable gloire non-seulement du règne de saint Louis, mais encore de notre monarchie (1).
Ces nombreux établissements civils n’empèchèrent point saint Louis de fonder un nombre nou moins considérable d’établissements religieux. Parmi les fondations que Paris doit au pieux monarque, il faut citer au premier rang la sainte Chapelle, expression la plus complète, peut-être, de l’art architectural du moyen âge; la belle institution des Quinze-Yingts; les églises de Saint-Leu, de Saint-Eustache, de Saint-Sauveur; les couvents des Grands-Augustins, des Blancs-Manteaux, des Carmes, des Chartreux et des Bernardins.
Sous son règne, le nom d’université s’applique pour la première fois à la réunion des écoles de Paris. L’Université, surnommée la très-humble et très -dévote fille du roi, renferma dès lors cinq facultés distinctes : 1“ celle des
(1) Voir M. Francia Lacombe, Histoire de la Bourgeoisie de Paris, t. I et IV, où le Livre des Métiers ae trouva résumé.
arts, qui constituait, à vrai dire, un monde à part, divisé en royaumes ou en républiques, et subdivisé en provinces; 2® celle de théologie; 3* celle du décret ou droit canon; 4° celle de médecine; 5" celle du droit civil, qui était la plus importante, « puisqu’elle enseignait aux hommes, dit M. Francis Lacombe, les droits et les devoirs nés de la société humaine pour la faire vivre elle-même. »
La police des rues de la ville était faite alors par soixante sergents, moitié à pied, moitié à cheval, et placés sous le commandement du chevalier du guet; mais, leur surveillance étant insuffisante, les Parisiens demandèrent an roi l'autorisation de faire eux-mêmes le guet pendant la nuit. Saint Louis le leur permit en 1254, et cette garde communale reçut le nom de « guet des métiers et des bourgeois. »