LE QUARTIER SAIAT-HONORÉ
Vous ne connaissez pas encore la rue Saint-Honoré, ni les principales rues qui y aboutissent. EU bien, suivezmoi ; il n’y a point de distance pour nous. Dirigeons-nous vers la Madeleine, et nous verrons dans la rue de ce nom deux maisons . celle du n° G, où mourut M“* de Staël, et celle du n° 13, où mourut Suard. Voici la rue Saint- Florentin, simple cul-de-sac de l'orangerie des Tuileries, il y a cent ans, et dont une partie appartenait à Louis XV, l’autre partie à Samuel Bernard. Ce cul-de-sac devint une rue en 1757, lorsque l’on construisit la place Louis XV, et on lui donna le nom du comte de Saint-Florentin (Philipeaux, duc de la Vrillière), ministre de la maison du roi, parce qu’il s’y fit bâtir un hôtel. Cet hôtel appartint ensuite au duc de l’Infantado, grand d’Espagne, et puis à la nation, qui s’en empara pendant la Terreur. Le prince de Talleyrand l'acheta en 1812, et le vendit plus tard à M. de Rothschild. Pétion a demeuré dans cette rue. Alexandre Soumet habitait le n° 9 sous la Restauration; c’est là que se réunissait autour de lui toute la pléiade romantique et littéraire: Victor Hugo, Alfred de Vigny, Alexandre Guiraud, Charles Nodier, Jules de Resseguier, Belmontet, G. Desjardins, Aucclot, Pichald.pour se partager la rédaction de la Muse française, recueil célèbre de 1824.
Voici la rue de Luxembourg ouverte en 1722, sur l'emplacement de l’hôtel de Luxembourg. Le conventionnel Cambon logeait au n° 15, le conventionnel Romme au n° 21, et Casimir Périer, célèbre comme ministre de Louis- Philippe et comme banquier, au n° 27.
Les rues de Castiglioneetde Rivoli ne sont remarquables que par elles-mêmes, c’est assez dire. La rue du Dauphin, autrefois cul-de-sac de Saint-Vincent, porte ce nom, parce que le fils de Louis XV passa par cette rue pour aller à l’église Saint-Roclr, remercier Dieu de la guérison de son père. Elle ne prit celui de rue de la Convention, qu’elle garda jusqu’en 1814, qu'après la journée du 13 vendémiaire. On l’appela rue du Trocadéro de 1825 à 1830, époque à laquelle elle reprit son nom primitif, qu’on lui conserve.
Aux abords du Palais-Royal vous chercheriez vainement la rue Saint - Nicaise , démolie , partie par la machine infernale du 3 nivôse, partie pour agrandir la place du Carrousel. On sait que cette rue fut jadis très-importante; car elle renfermait l’hôtel de Roquelaure ou de Beringhen, l’hôtel de Coignv, l’hôtel d’Elbeuf, occupé sous l’empire par Cambacérès, et bien d’autres encore. Le conventionnel Duquesnoy, le poète Esménard, le naturaliste Lamettrie et plusieurs autres illustrations y habitèrent.
La rue de Grenelle est bien célèbre. Elle a pris son nom de Henri de Guernelle, qui l’habitait au auue siècle. Vous y remarquerez l'hôtel des Fermes, qui appartint au président Baillet avant 1600, au duc de Montpensier en 1605, au duc de Bellegarde en 1612, et au chancelier Séguier en 1632. Protecteur éclairé des sciences, des lettres et des arts , ce dernier fit de son hôtel, dit Jaillot, le temple des Muses, l’asile des savants et le berceau de l’Académie française. C’est là que le chancelier a eu plus d’une fois l'honneur de recevoir Louis XIV et la famille
royale, et qu’en 1656 la reine Christine de Suède honora l'Académie de sa présence. L’Académie française resta installée dans l’hôtel Séguier jusqu’en 1673. Quand les académiciens l’eurent quitté, les fermiers généraux l’achetèrent pour y établir lenrs bureaux, en 1699. L’hôtel des Fermes devint une propriété nationale en 1792, une prison en 1793, puis un théâtre en 1796. Plus tard on le divisa pour en faire plusieurs propriétés particulières,
11 y avait aussi dans la rue de Grenelle, au milieu du xvïe siècle, l'hôtel du vidame de Chartres, où Jeanne d’Albret mourut le 9 juin 1572.
Nous voici revenus, pour ainsi dire, à notre point de départ, puisque nous nous retrouvons devant le Louvre. Mais avant d'aller plus loin, il faut jeter un coup d’œil sur la rue des Poulies et sur la place du Louvre, où se trouvait jadis l’hôtel d’Alençon, bâti, en 1250, par Alphonse, comte de Poitiers, frère de saint Louis, et qui fut successivement possédé par le comte d’Alençon, fils de ce pieux monarque, par Enguerrand de Marigny, par Charles de Valois, ppr le marquis de Yilleroi, par Henri 111, par le duc de Retz et par la duchesse de Longueville. On sait que Ravaillac y fut conduit après l’assassinat de Henri IV, en 1709; il appartenait au marquis d’AntiiC Plus tard on le démolit pour construire les hôtels de Conti et d’Aumont, sur l’emplacement desquels se trouve la place du Louvre.
Dirigeons-nous vers la rue de l’ Arbre-Sec, non pour voir la fontaine qui se trouve au coin de la rue Saint-Honoré , mais pour trouver l’emplacement de l’ancienne ( roix du Trahuir, non moins célèbre par les nombreuses exécutions et les émeutes presque aussi nombreuses dont elle fut le théâtre. C'est là que, lé jour des barricades en 1648, un garçon rôtisseur, appelé Raguenet, mit sa hallebarde dans le ventre du premier président, Mathieu Molé, en lui disant;
Tourne , traitre, et, si tune veux être massacré, toi et les ti< ils, raméne-nous Brous^el ou le Mazurin en otage.
On peut voir, dans la rue des Fossés-Saint-Germain, qui traverse la rue de l’Arbre-Sec, une maison qui porte le n° 14 et qui fut, au xrv* siècle, l’hôtel des comtes de Ponthieu. C’est là que vécut l’amiral , c’est là qu’il fut égorgé. Cette maison devint l’hôtel de Montbazon ; et puis une auberge au xviii* siècle. Vanloo y habitait, de même que Sophie Arnould.
Bien des gens pensent que Molière et Regnard sont nés dans la même maison de la rue de la Tonnellerie. Quoi qu’il en soit, à son n° 3, vous pouvez lire cette inscription : J.'B. l’oquelin de Molière. Cette maison a été bâtie sur l'emplacement de c lie où il naquit en 1620.
La rue des Bourdonnais, célèbre depuis trois siècles par ses marchands de draps, tire son nom d’une famille qui était illustre il y a six siècles. Au n° 11, il y avait un hôtel appartenant au duc d’Orléans, frère du roi Jean, qui le vendit à la Trémoille ; aussi devint-il dès lors la maison seigneuriale de cette grande famille. Après avoir été successivement habité par le conseiller Anne Dubourg et par le président de Bellièvre , il devint le siège de la réunion des six corps de marchands qui résolurent, en 1652, de rendre Paris à Louis XIV.
Avouez que les marchands avaient raison de se réunir là; car toutes les riches maisons de commerce de draperie, de mercerie, de bonneterie, d'orfèvrerie, etc., d’où sortirent bientôt après, pour aller s’installer dans la rue Saint- Denis, la haute bourgeoisie et la grande magistrature civile de Paris, se groupaient alors dans la rue Saint- Honoré ou dans les rues adjacentes. Ici fut assassiné le brillant Saint-Mégrin , non loin de la rue de l’Oratoire, par les bravi du duc de Guise, parce que le bruit courait , dit l’Estoile, que ce mignon estait l'amant de sa femme ; là
éclatèrent les émeutes de 1648 contre Mazarin, et celles de 1720 contre Law. Voilà où se trouvait le château d’eau, qui a disparu en même temps que le café de la Régence, que les grands écrivains , les artistes et les joueurs d’échecs fréquentaient depuis deux siècles : notamment Rousseau et Diderot ; voilà où était Dhôtel de Mme de Geoffrin (n° 372) où ils entraient en sortant de ce café, pour faire de l’esprit avec les grands seigneurs français et les étrangers illustres.
C’est au marché Saint-Honoré que s’élevait le couvent des Jacobins, dans l’église duquel s’installa le fameux club de ce nom, qui exerça une influence souveraine sur la Révolution , d’après les inspirations de Robespierre , dont il partagea les destinées. Au reste, il demeurait luimême près du couvent, dans une maison qu’on a détruite pour créer la rue Duphot, chez le menuisier Duplay, juré au tribunal révolutionnaire , dont il était l’hôte et l’ami, pour ne pas dire d’une de ses filles. Lebas épousa l’une , mais Robespierre n’épousa pas l’autre. Inutile d’ajouter que Robespierre le jeune et plusieurs autres montagnards s’y réunissaient quelquefois.
Ne quittons pas le quartier Saint-Honoré sans visiter la rue d’Orléans, parce que c’est là que se trouvaient les fameuses estimes de Paris, qui jouèrent un rôle très-important dans les troubles de la Fronde, et qui furent successivement le théâtre de bien des conspirations politiques et de bien des rendez-vous d’amour. Auprès de ces réduits secrets où se cachaient le prince de Condé, le duc de Beaufort, le cardinal de Retz, s’élevait fièrement l’hôtel d’Aligre ou de Vertamont, bâti sous Henri II, et passé aux mains de Diane de Poitiers , de Robert de Marck, duc de Bouillon, du vicomte de Puysieux, d’Achille de Harlay, du président de Vertamont, etc. Le girondin Valazé habitait au n° 10 de cette rue.
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