I.A RUE RICHELIEU ET LES RUES ADJACENTES
Nous ne sommes pas loin du Palais-Hoyal ; et si nous étions en 1789, nous entendrions la voix révolutionnaire de Camille Desmoulins appeler le peuple à l’insurrection, dans son jardin, qu’il transformait en forum. Admirons en passant la rue Vivienne, qui était autrefois une voie romaine conduisant à Saint-Denis et bordée de sépultures, selon l’usage des anciens. C’êst là que se trouvaient l’hôtel Colbert, l’hôtel de Nevers, où la banque de Law fut constituée, l’hôtel de Croissy et l’hôtel de Torcy.
Abordons enOn la rue Richelieu, où mourut Molière, en l’honneur duquel on a élevé une fontaine surmontée de sa statue; et où vécut Regnard, vers son extrémité, près du rempart de la ville, en homme de plaisir et en homme «le lettres qu’il était. Fils d’un riche traitant, il réunissait chez lui les financiers, qui, à cette époque, marchaient de pair avec les princes, et buvait son meilleur vin en compagnie du duc d’Enghien, du prince dp Conti, du président Lamoignon.
Si les souvenirs de la maison de Regnard provoquent la gaieté, ceux de la place Louvois et ceux de l’hôtel de Talaru (n° 60) provoquent la tristesse; car celui-ci devint uue prison pendant la Terreur, et celle-là fut témoin de l’assassinat du duc de Berry en 1820. On y avait bâti une chapelle expiatoire que 1830 a remplacée par la fontaine Richelieu. Écartons donc ces images funèbres. N’oublions pas que nous sommes en quelque sorte dans la rue des théâtres, puisque la rue Richelieu, flanquée des salles Favart et Feydeau, commence par le Théâtre-Français, qu’il renfermait le théâtre de l’Opcra sous la Restauration, et qu’il finissait, sous Louis-Philippe , par un établissement d’un autre genre et non moins célèbre: la maison de jeu
Frascati , ancien hôtel Lecoulteux, qui Tut dans toute sa vogue sous le Directoire, sous le Consulat ainsi que sous l’Empire, et dont les jardins s’étendaient jusqu’aux boulevards et à la rue Yivienne.
En sortant de la rue Richelieu , nous franchirons le boulevard des Italiens, qui forme l’une des bases de la Chaussée-d’Antin , véritable centre du Paris moderne, du Paris financier, du Paris élégant et somptueux. Son nom lui vient d’un théâtre dont l’arriére-bâtiment regarde le boulevard. Ce théâtre fut construit en 1783, sur l’emplacement de l'hôtel de Choiseul, pour les acteurs de la Comédie italienne , qui avaient été réunis à ceux de l'Opéra -fornique, depuis 1762, et qui devaient y représenter des comédies françaises, des opéras bouffons, des pièces de chant, soit à vaudevilles, soit à ariettes et parodies. Or, ces acteurs y jouèrent jusqu’en 1797. L'Opéra- Comique s’établit alors dans la salle Feydeau, où il resta jusqu’en 1826, époque à laquelle il passa dans la salle Ventadour, rue Neuve-des-Petits-Champs ; puis il essaya de s’installer dans la salle de la place de la Bourse , en 1832, et finit, en 1840, par retourner dans son ancien théâtre qui, depuis son départ, avait été occupé avec le plus bnllant succès par l’Opéra italien.
Les rues qui entourent ce théâtre portent des noms chers à l’opéra-comique, ceux de Marivaux, de Favart et de Grétry. C’est au n° 1 de cette dernière rue que demeurait Brissot, l’un des chefs de la Gironde; et Collotd Herbois, l’un des chefs de la Montagne, demeurait au u° 4 de la rue Favart, où il faillit être assassiné par Ladmiral.
Entre toutes les rues aboutissantes à la rue Richelieu, vous remarquerez d’abord la rue Neuve-Saint-Augustin, commencée en 1650, et qui se terminait jadis au carrefour Gallion. Elle renfermait alors de grands hôtels,
dont les jardins se prolongeaient fièrement jusqu’au boulevard des Italiens : par exemple, l'hôtel de Grammont, détruit, en 1726, pour créer la rue du même nom; l’hôtel de Gesvrcs, habité par une famille qui fournit à Paris presque tous ses gouverneurs ; l’hôtel de Desmarets, où vécut et mourut le fameux contrôleur général de ce nom; l’hôtel de Lorges, bâti par le fermier général Frémont, vendu par le maréchal de Lorges à la princesse de Conti, fille de Mme de la Yallière, et démoli pour ouvrir, sur son emplacement, la rue de Lamichodière ; enfin l’hôtel d’Antin ou de Richelieu, qui mérite une histoire à part.
En effet, cet hôtel eut des destinations bien diverses. Construit, en 1707, par le financier Lacour-Deschiens, il devint d’abord, en 1713, la propriété du duc d’Antin, fils de M,n* de Montespan; puis, en 1757, celle du duc de Richelieu, non moins célèbre par sa dépravation que par sa bravoure, par ses exploits que par ses bonnes fortunes, par ses viles complaisances pour Louis XV que par les éloges pompeux de Voltaire. Le duc de Richelieu embellit somptueusement son hôtel ; fil construire, avec le produit de ses pillages dans le Hanovre, le pavillon que vous voyez encore au coin de la rue de Louis-le-Grand, sur le boulevard, et y mourut en 1788, à l’âge de 92 ans. Pendant la Révolution, cet hôtel ayant cessé d’être une propriété particulière, on y donna des fêtes publiques. Le Directoire le vendit, et les rues de Hanovre et de Port- Mahon.qui rappellent les victoires du duc de Richelieu, furent ouvertes sur l'emplacement de ses jardins. Quant à l’hôtel, passé entre les mains d’une compagnie financière, on l’a démoli pour construire le prolongement de la rue d’Antin.
Tallemant des Réaux, dont vous avez lu les historiettes sur les règnes de Louis XIII et de Louis XIV, est mort dans la rue Neuve-Saint-Augustin, en 1692; et Girodet, au n° 55 de la même rue, en 1824. Plus loin, dans la
me de Ménars,- ouverte sur l’emplacement de l’hôtel du président de Ménars, vécut sous la Révolution, qui devait le tuer, Anaeharsis Clootz, l'ami du genre humain , mais l’ennemi personnel de Dieu.