LA RUE ET LE QUARTIER SAINT-AKTOINE
Vous connaissez la place de la Bastille et le boulevard Beaumarchais ; aussi les franchirons-nous sans nous y arrêter. Seulement, puisque le boulevard Beaumarchais commence la ligne des boulevards intérieurs du nord, à l'endroit même qui servit de point de départ à la Révolution, peut-être avons-nous besoin de vous dire que ces boulevards ont vu passer bien des pompes cl bien des catastrophes. Car c’est là qu’ont défilé tous les événements de notre histoire moderne : les cortèges brillants de l’Empire, l'entrée des étrangers en 1814, les troubles de 1820, les revues de la garde nationale sous Louis-Philippe; les convois funèbres de Périer, de Lamarque et de Lafavette; les révolutions de juillet 1830 et de février 1848, l’insurrection de 1832, les manifestations du 16 avril et du 15 mai 1848, les batailles de juin 1848 et de décembre
, En sortant de la Bastille, on entrait autrefois dans la rue Saint-Antoine par deux ponts-levis et cinq portes, sans compter la porte Saint-Antoine proprement dite, où
Étienne Marcel, premier fondateur de cette forteresse, fut tué. Cette rue a été le théâtre de bien des drames historiques. a C’est par la rue Saint-Antoine , dit M. Théophile Lavallée, que les Parisiens envahirent trois fois l’hôtel Saint-Paul, sous Charles VI; c’est dans la nie Saint-Antoine que se livra la bataille entre les Bourguignons et les Armagnacs , après que Perrinet-Leclerc eut livré aux premiers l’entrée de Paris; c’est là que les Anglais engagèrent leur dernier combat avant d’être chassés de la capitale; c’est là, devant le palais des Tournelles, que Henri II fut tué dans uu tournoi; c’est là, à l'entrée de la rue des Tournelles, que les mignons de Henri 111, Quélus, Maugiron et Livarot, se battirent en duel contre d’Futragues, Riberac et Schomberg; c’est par la porte Saint-Antoine que le duc de Guise fit sortir les Suisses désarmés et tremblants après les barricades de 1588; c’est à la porte Saint-Antoine que les ligueurs firent leur dernière résistance aux troupes de Henri IV; c’est par la porte Saint-Antoine que Condé, battu par Turenne, se réfugia dans Paris. »
De nos jours, et depuis 1789, c’est à l'entrée de la rue Saint-Antoine qu’a toujours retenti le premier coup de canon qui a ébranlé tous les trônes, quoique cette grande artère doive son illustration aux hôtels Saint-Paul et des Tournelles, que les rois de France habitèrent pendant deux siècles. On sait que ces deux hôtels furent démolis, le premier sous François Ier, le second, après la mort de Henri II. Tout un quartier fut bâti sur l'emplacement de l’hôtel Saint-Paul, qui avait été formé par la réunion de je ne sais combien d’hôtels, et où l’on ne remarquait plus alors que celui du Petit-Bourbon, dont les propriétaires et les locataires furent successivement . Anne de Bretagne, la duchesse d'Étampes, Diane de Poitiers, le duc de Mayenne, Montauron et le chancelier d'Ormesson.
La place Royale, que nous avons décrite ailleurs, occupe seulement une partie de l’emplacement du palais des Tournelles. — Dans la même rue Saint-Antoine, on voyait une foule d’autres hôtels, parmi lesquels il nous suffira de citer ceux de Beauvais et de Sully.
Voici quelles sont les importantes rues qui débouchent dans cette rue principale :
La place du Marché-Saint-Jean, ancien cimetière romain, où l’on avait construit l’hôtel du sire de Craon, assassin du connétable de Clisson, que l'on démolit après ce crime pour en refaire un cimetière;
La rue des Barres, où se trouvait, au na 4, un hôtel appartenant à Louis de Boisredon, l’un des amants d'Isabeau de Bavière, et qui fut pris, mis à la question, enfermé dans un sac, par ordre de Charles VI, et jeté à la rivière avec cette inscription : Laissez passer la justice du roi. Cet hôtel devint la propriété particulière des sires de Charny, puis une propriété royale au xvm* siècle, et l’on y installa toute l’administration des Aides. Sous la Terreur, elle devint le chef-lieu d’une section qui s'intitulait Maison Commune . On y transporta, le 9 thermidor, Robespierre le jeune, quand il se fut précipité par une fenêtre de l’Hôtel de ville;
La rue de Jouy tire son nom d’un hôtel qui appartint à l’abbé de Jouy avant d’appartenir à Jean de Montaigu, surintendant des finances sous Charles VI ;
La rue du Figuier, conservant, à moitié détruit, l’hôtel de Sens qu’habitèrent successivement le chancelier Duprat, le cardinal de Lorraine, le cardinal Pcllevé, le cardinal Duperron, Marguerite de Valois et les archevêques de Taris, dont les prédécesseurs, ne portant que le titre d’évêques, relevaient de l’archevêché de Sens;
La rue Pavée, renfermant l’hôtel de Brienne, dont on a formé, avec l’hôtel de Sicile ou de la Force, la prison de
ce nom; où avaient habité daus le somptueux appareil de la fortune et de la puissance, Charles d'Anjou, frère de saint Louis; Charles d’Alençon, fils de Philippe le Hardi; le roi de France Charles VI, les rois de Navarre, les comtes de Tancarville, le chancelier Birague, le ministre Ctiavignv et Jacques Caumont, duc de la Force. On y incarcéra tour à tour, avant la Révolution, les débiteurs civils, les mendiants, les prostituées, les femmes condamnées.
Mais cette prison civile devint une prison politique pendant la Révolution. Après le 10 août, on y renferma la princesse de Lamhalle et 169 personnes suspectes de royalisme qui furent égorgées les 2 et 3 septembre 1792; 73 républicains de la Gironde, à la tète desquels figurait Vergniaud; M,ne Dubarry, le duc de Villeroi, le duc de Charost, Lévis de Mirepoix, avec bien d'autres prisonniers destinés à l’échafaud par la Terreur; et plus tard, sous Louis-Philippe, Godefroy Cavaignac, G. Uesjardins, Guinard, Trélat, Gervais, Caussidière, Blanqui, Barbés, etc..., principaux chefs des sociétés secrètes qui avaient déclaré une guerre à mort contre la société officielle.
Cette même rue Pavée nous montre encore l’hôtel Savoisy et l’hôtel de Lamoignon, bâti par Diane, fille naturelle de Henri II , qui appartint ensuite au duc d’Angoulôme, fils naturel de Charles IX; puis à Lamoignon, ami de Racine et de Boileau, qui y fonda une Académie de belle littérature, où figuraient Guy Patin, son fils Charles Patin, le père Rapin, etc. : c’est là que naquit le vertueux Malesherbes.
La rue Culture-Sainle-Catherine, où le connétable de Clisson fut tué par le sire de Craon, en revenant le soir de l'hôtel Saint-Paul à son hôtel de la rue du Chaume, nous offre, au n* 23, Dhôtel de Lignères, bâti, en 1544, d’après les plans de Pierre Lescot , par Bullant, et décoré par Jean Goujon. Madame de Sévigné l’habita pendant sept ans et y
écrivit la plupart de ses lettres. On peut voir son salon qui -existe encore.
La rue Saint-Paul, où se trouvait naguère une maison donnant sur le quai des Ormes, qu'on vient de démolir, et qui appartint à des Yveteaux, précepteur de Louis XIII, à l’avocat Patru, à Sarrazin, à Segrais, à Mlle Scudéri, à Racan, à Saint-Amand et à Lancry : Sénancour y a demeuré sous l’Empire et Alexandre Soumet sous Louis-Philippe ;
La rue Neuve-Saint-Paul, dont le n* 10 était l’hôtel de la marquise de Brinvilliers;
La rue du Petit-Musc, dont le vrai nom était Pute y Muce, parce qu’elle servait de repaire aux femmes de mauvaises vie et mœurs ;
L’impasse Guéménée, ancien hôtel Lavardin , qui a sa principale entrée sur la place Royale et où demeura longtemps M. Victor Hugo;
La rue des Tournelles, dont le n° 32 était l’hôtel de Ninon de Lenclos, où cette femme étrange, qui exprime à la fois l’esprit et la raison, la décence et le déréglement, le bon goût et le caprice, recevait M"* de Sévigné et M,nr Scarron, Condé et Molière, ces gloires du présent, et où elle devina Voltaire, cette gloire de l’avenir. Dans son salon, qu’on peut voir encore, Molière lut le Tartufe devant Racine, la Fontaine et Chapelle. On trouvait aussi, dans la même rue, l’hôtel de Jean-Hardouin Mansard, la maison de Mignard, celle de M,ne de Coulanges, et celle où la veuve de Scarron habitait un bien modeste appartement depuis 1666, lorsqu’on vint la chercher, en 1669, pour la conduire à Versailles, où elle fut chargée de l'éducation des enfants de Louis XIV et de Mme de Montespan, et s’assit à côté du grand roi, presque sur le trône de France.