LA TOUR SAINT-JACQUES- LA-BOUCHERIE
(Rue de Rivoli.)
La tour Sai/it-Jacqucs, avec ses délicates sculptures, sa couronne d'animaux fantastiques, scs magnifiques proportions, est non-seulement l’uu des derniers chefs-d’œuvre du moyen âge, mais l’un des monuments les plus populaires du vieux Paris. L’église, dont elle est le seul reste, avait , comme beaucoup d’autres églises de Paris , une origine si ancienne qu elle ne peut être déterminée. On ne trouve de témoignage certain de sou existence qu’au commencement du su' siècle.
Le curé de cette paroisse archipresbylérale était alors un des arclviprètres de Paris et un des treize prêtres cardinaux qui assistaient l’évêque officiant dans la cathédrale à. la messe des quatre grandes fêtes annuelles. 'Mais, dès l'année 1119, l’église de Saint-Jacqucs-la-Boucherie avant été soumise à l’ahbaye de Saint-Martin-des-Champs, . il en résulta de longs procès entre ce monastère et les . curés de cette paroisse, qui voulaient recouvrer leur indépendance.
Cette église devait son surnom au voisinage de la grande boucherie de Paris, située devant la forteresse du grand Châtelet; elle devint, au xrv* et au xv* siècle, l’une des plus importantes de Paris. Le territoire de la paroisse comprenait tout l’espace renfermé entre la Seine , les rues Saint-Denis et Saint-Martin et la rue Aubry-le-Bouchcr.
Dans ce quartier, alors riche et populeux, se pressaient une foule de gros marchands qui tenaient en fief, comme de petits seigneurs qu’ils étaient, leurs étaux de bouchers. Devenus chefs du peuple, après la révolution de 1413, ces bouchers donnèrent un caractère abominablement féroce aux insurrections de cette époque, réduisirent le roi - • ’ îi.' . f :
de France à l'état de roi de Bourges, et faillirent brouiller à jamais les destinées de la France, en livrant aux Anglais notre bonne ville de Paris.
Auprès des bouchers, entre les étaux et l’ancienne enceinte de rhilippe-Auguste, s’ëtaient établis des banquiers célèbres en ce temps: les Lombards , dont le nom est synonyme de juif, et qui faisaient plutôt l’usure que la banque. Cette population opulente assurait de très-beaux revenus à Saint-Jacques- la-Boucherie. Au reste , cette église était richement dotée. Elle possédait uu privilège dont très-peu d’églises jouissaient à Paris : celui du droit d’asile, qui ne fut pas toujours respecté.
En 1357, Pierre Macé, bourgeois de Paris, ayant assassiné Jean Baillet, trésorier de France , y chercha un refuge qu'il ue trouva point; car Charles V, alors Dauphin, le fit enlever et pendre sur-le-champ. Jean de Meulan évêque de Paris , ne se plaignit pas seulement de cette violation des immunités ecclésiastiques, mais encore il fit détacher du gibet le corps du malfaiteur , pour qu’on l'inhumât avec pompe en sa propre présence dans l’église d’où on avait osé l’arracher. ^ y/
La même scène se renouvela en 1406, au sujet d’un autre criminel qui s'était également réfugié à Saint-Jacques, et qu’on y avait ressaisi pour le conduire en prison. 1/évêque de Paris, Pierre d’Orgcmout, fit cesser le service divin, et ne permit de le reprendre que lorsque le Parlement eut fait droit à la requête qu'il présenta contre cette profanation du lieu sacré. Louis Xll retira ce dangereux privilège du droit d’asile à Saint-Jacques-la-Boucherie et à tontes les autres églises de Paris qui en jouissaient. /
Bâtie d'abord irrégulièrement et dans des proportions étroites, l’église Saint-Jucques-la-ltoucherie ne reçut d’ac- . croisements considérables que dans le cours des xiv* et
xv* siècles. Ces adjonctions successives , malentendues , désordonnées , et portant chacune le type particulier de leur époque, en firent un édifice complètement irrégulier.
Les grands travaux qu’on y exécuta sous Charles VI n’étaient pas encore terminés lorsque, le 24 mars 1414, Gérard de Montaigu, évêque de Paris , vint y procéder à la consécration de l’édifice. Quelques paroissiens contribuèrent à son achèvement et à son embellissement par leurs propres libéralités.
Parmi les bienfaiteurs de Saint-Jacques, il en est deux que l’histoire n’a point oubliés : le premier, Colin Boulard, autrefois connu par sa chapelle armoriée et peincte) le * second, Nicolas Flamel , beaucoup plus célèbre et qui fit bâtir à ses frais, en 1399, le petit portail du côté de la rue de Marivaux, où il était représenté dans le champ de la voussure, .avec sa femme Pernclle, à genoux aux pieds de la sainte Vierge. 11 mourut le 2 mars 1418, et fut inhumé dans une desthapelles de Saint-Jacques-la-Boucherie
Cet homme, dont la vie mystérieuse a été le sujet des contes les plus bizarres, était natif de Pontoise, bourgeois de Paris , escrivain juré de l'Université (.notaire) , poète , philosophe et surtout grand alchimiste. Pendant plusieurs siècles, Nicolas Flamel a eu le rare privilège de partager l’opinion des hommes qui se sont occupés de lui , pour apprécier son caractère, sous le rapport de la science et sous le rapport de la vertu. Ceux-ci n’ont vh en lui qu’un véritable sage; ceux-là, qu'un véritable fou. « Les uns en parlent, dit M. Francis Lacombe , comme s’il eut été homme de haute spéculation ; les autres , comme s’il ne se fût livré qu’aux passions les plus basses et les plus sordides. Là, on prétend qu’il sut acquérir positivement, au moyen de la pierre philosophale, une fbrluue presque imaginaire, tant elle était prodigieuse; .ici, au contraire, on prétend que ce fut un malivais riche, et que Cette for-
tune, acquise par la fraude ou par de honteuses dilations, était fondée sur la ruine d’une quantité de dupes et de victimes....
» Pour être alchimiste, c’est-à-dire chrétien réfractaire, Nicolas Flainel n’en était pas moins l’un des membres les plus assidus de neuf confréries. Il faisait publiquement des actes de foi; mais, en secret, il doutait de tout, sauf des sciences occultes. Quoiqu’il ne reculât devant aucune audace de la pensée, il ne s’occupait , dit-on , exclusivement que de la pierre philosophale; en un mot, il cherchait, avec une ardeur qui le fit mourir d'épuisement, l’agent universel de la vie humaine , pour obtenir l’immortalité sur la terre, et, par conséquent, pour émanciper l’humanité vis-à-vis de Dieu.
» Mais il fallait bien se garder de publier cette doctrine sous l'œil sévère de la papauté. Bien des hérétiques avaient péri sur un bûcher pour moins qud cela. Aussi Nicolas Flamel , ce philosophe qui imposa la livrée de l’hérésie à Saint-Jacques-de-la-F>oucherie , fut-il l’un des principaux bienfaiteurs de sa paroisse , afin de se préserver personnellement des foudres et des anathèmes de l'église (1). »
Outre les tombeaux de Nicolas Flamel , de Claude Pernelle et de Colin-Boulard , l’église Saint-JacqueS-la-Boucherie renfermait celui de Jean Bureau , grand-maître de l'artillerie sous Charles VII , mort en 1403 , et qui contribua si puissamment à l’expulsion des Anglais; ainsi que celui de Jean Ferpel, mort en 1558. Ce tombeaii devint, selon Cuy Patin, l’objet d’une sorte de pèlerinage de la part des médecins.
Au point de vue architectural, l’église Saint-Jacques-
de-la-Boucherie, démolie en 1703, ne laisse rien à regret-
(l) Histoire de la Bourgeoisie de Paris , t. IV.
ter, si ce n’est son portail occidental et le petit portail do Nicolas Flamel, où l’on retrouvait, dit-on, le symbolisme de lu science hermétique , désormais perdue. Quant à la tour , restée seule debout , elle devint une fonderie de plomb de chasse jusqu’en août 1836, époque à laquelle 1 acquisition en fut faite par la ville de Paris, pour la somme de 250,100 francs.
Cette tour, à laquelle une restauration habile va rendre toute l'élégance quelle avait autrefois, est un des plus remarquables et en même temps un des derniers monuments de l'art gothique à Paris. Commencée sous Louis XII, en 1508, elle a été achevée sous François l*r, en 1522; les figures d’animaux placées à chacun des angles du sonunct sont le symbole des évangélistes.
Elles ont été sculptées, en 1521, parRaoult, tailleur d’images, à qui l’on devait aussi la ligure colossale de saint Jacques, haute de 6 mètres,, qui surmontait la tour, et qu’on a détruite au temps de la Révolution.
L’élévation de l’édiücc, dans son état actuel, est de 50 mètres 35 centimètres (25 toises 5 pieds). Dans l’intérieur, un escalier à vis et noyau plein , en pierre dure, de 291 marchés, conduit à la plate-forme. En résumé, la solidité et. la délicatesse avec lesquelles ce bâtiment a été construit, le choix des matériaux, la liaison presque imperceptible de sou appareil, la disposition et la coupe des pierres, le placent presque au rang des œuvres magistrales du x\ie siècle.
« Du haut de cette tour, dit Sauvai, on voit la distribution et le cours de toutes les rues dans Paris, comme les veines dans le corps humain. »