CHAPITRE TI
Les insurrections se valent. — Le 4 septembre et le 18 mars. — Charles Nodier et Maxime du Camp. — Paris tyran. — Paris ville libre. — Un traité. — La Commune et les bonapartistes. — Rossel et Favras. — La décapitalisution de Paris.
Un philosophe anglais a dit que dans toutes les erreurs humaines, il y avait « une âme de vérité ». Je professe cette opinion que toutes les insurrections se valent. Tels sont les deux flambeaux h l'aide desquels je vais étudier la Commune. Avec eux je découvrirai, peut-être, qu'il y avait quelque chose dacceptable au fond de l'idée communaliste, et je suis bien capable de conclure que les hommes du 18 Mars sont, au fond, aussi respectables que ceux du 4 Septembre.
P^videmment le 18 Mars méprisa profondément la volonté nationale, incarnée dans le gouvernement de l'Assemblée nationale, au moyen des élections; mais le 4 Septembre méprisa non moins profondément cette même volonté nationale, incarnée dans Tempe-
reur Napoléon III, au moyen du plébiscite du 8 mai précédent.
Tant qu'on ne me fera pas toucher du doigt l'opération magique de chimie politique en vertu de laquelle il était permis de marcher sur le bulletin de l'électeur votant pour l'Empereur, alors qu'on devait s'incliner devant le bulletin du même électeur votant pour M. Thiers, je persisterai à assimiler les deux viols que subit, à six mois de distance, cette bonne fille qui s'appelle : Volonté nationale.
Évidemment l'insurrection du 18 Mars fut d'autant plus criminelle qu'elle s'accomplit sous les yeux de l'ennemi envahisseur du sol national.
Mais l'insurrection du i Septembre s'accomplit, elle aussi, sous les yeux de l'ennemi envahisseur du sol national.
Tant quon ne m'aura pas démontré qu'un certain nombre de kilomètres franchis par l'armée allemande suffisent à établir une différence entre deux crimes semblables commis devant elle, je persisterai à penser qu'à ce point de vue encore, le 18 Mars doit être assimilé au 4 Septembre.
Si je voulais pousser à fond cette analyse, le résidu que je trouverais serait même tout en faveur de la Commune, car les Prussiens aidèrent les hommes de Septembre, plus qu'ils n'aidèrent les hommes de Mars.
Ils combattirent l'Empereur que renversa Septembre, ils ne combattaient pas l-'Assemblée que voulut renverser Mars.
Septembre eut besoin de la complicité active de la
Prusse, Mars se contenta de sa complicité passive. Du reste, arrêtons-nous ici.
Mon impartialité vis-à-vis de la Commune et des communards m'exposera sans doute au reproche qu'on m'a fait si souvent, d'aimer le paradoxe.
Mais avant tout, je tiens à être consciencieux, et lorsque je m'écarte des chemins battus, c'est que la vérité ne s'y rencontre pas toujours et que souvent il faut avoir le courage d'aller la chercher là où non seulement de simples individus, mais des partis politiques, des castes même tout entières, ont intérêt à la cacher.
Dix-huit ans se sont écoulés depuis l'épouvantable catastrophe qui a mis fin à la Commune, on commence à juger avec plus d'équité et moins de passion les hommes aussi bien que les événements.
Dans vingt ans, dans trente, peut-être le jugement qu'on en portera sera encore plus près de la vérité.
Malheureusement^ les témoins oculaires ne seront plus là pour attester l'exactitude des faits que je vais raconter. A la veille des nouvelles luttes qui se préparent, il m'a semblé qu'il n'était pas inopportun de raviver le souvenir des luttes passées, ne fût-ce que pour signaler à ceux qui nous suivent les terribles écueils sur lesquels leurs aînés ont sombré.
Charles Nodier a dit : « Il n'est point de pouvoir qu'on ne puisse accuser; il n'est point de révolte qu'on ne puisse défendre. »
f^'auteur des Convulsions de Paris prétend que si Charles Nodier avait été témoin de la Commune, il n'aurait pas ainsi parlé, car dans cette révolte il n'y
eut rien que de condamnable. La présence de l'ennemi sur notre sol bouleversé par les défaites la rendait sacrilège; la façon dont elle fut conduite la rend grotesque ; les crimes au milieu desquels elle s'effondra l'ont rendue odieuse. Les gens qui la dirigeaient ont été dune si intense nullité, que, malgré le sang et le pétrole versés, il est impossible de les prendre au sérieux. Lorsqu'on étudie leur histoire, il faut se rappeler leurs forfaits pour ne pas éclater de rire.
Si M. Maxime du Camp avait été le témoin de la Terreur, il aurait probablement porté un jugement non moins faux sur cette période effroyable de notre histoire, parce que les comparses de Robespierre et de Saint-Just n'étaient ni moins ridicules ni moins abjects que ceux de Raoul Rigault etdeDelescluze. Aussi, à la fin de son livre, ne craint-il pas de se mettre en contradiction formelle avec ce jugement prématuré.
Ce n'était ni un malfaiteur vulgaire, ni un poltron ridicule que ce Delescluze dont il raconte la mort si stoïque. C'était une intelligence d'élite et un homme de cœur ce Varlin qui subit toutes les tortures auxquelles il avait essayé de soustraire les otages au péril de sa vie. On peut en dire autant de Rossel, de Jourde, de B. Malon, le seul qui obtint un sauf-conduit de Versailles. Enfin, qui oserait soutenir que Raoul Rigault fût ridicule? Il n'est pas jusqu'à Ferré, cette grenouille qui voulut se faire bœuf, dont la fin ne fut d'une correction stoïque et bourgeoise qui mérite le respect dû à quiconque a payé ses fautes de son sang.
N'y a-t-il eu que des chevaliers de la débauche et des
apôtres de l'absinthe parmi ceux de la Commune? Non, tous ceux qui prirent l'initiative de ce mouvement étaient sobres. Était-ce une idée fausse qu'ils prétendaient imposer à leur pays? Pas davantage. La question de la Commune va se poser de nouveau aux prochaines élections générales, avec cette différence que c'est la province qui veut s'affranchir de la domination énervante d'une ville tyran, tandis qu'en 1871 c'était Paris, ville à la fois tyran et tyrannisée, qui voulait rendre la liberté à elle-même et à la province.
M. Maxime du Camp a raconté les convulsions qui ont mis fin à la Commune et failli réduire Paris en cendres, avec les richesses sans prix qu'il renferme. Pourquoi a-t-il passé sous silence son origine et son plan primitif? Xe s'est-il pas aperçu que celte lacune rend une grande partie de son livre inintelligible, puisqu'il conclut contre ses prémisses, et qu'il termine par un réquisitoire foudroyant contre M. Thiers et les têtes de bois doctrinaires de son parti?
Ces doctrinaires, pour lesquels la Révolution était faite et parfaite, du moment qu'elle avait assuré à la bourgeoisie la possession des biens confisqués sur la noblesse et le clergé, ne comprenaient pas mieux le mouvement communaliste de Paris, qu'ils ne comprennent aujourd'hui le mouvement rural improprement nommé Boulangiste, et cependant, au fond, le but était le même :
LA DÉCAPITALISATION DE PABIS
Les Boulangistes doivent y arriver par le 7'eferendum,
qui rend au peuple l'initiative législative et ce droit de veto sans lequel sa souveraineté n'est qu'une fumisterie. Ainsi doit finir cette tyrannie parlementaire et parisienne qui se sont toujours confondues.
Mais cette tyrannie expose Paris à tant de révolutions, à tant de dangers, elle lui impose à elle-même un si dur esclavage, qu'après les souffrances d'un siège dû uniquement à son titre de capitale, elle demandait en 1871 à cesser de l'être pour redevenir une VILLE LIBRE, comme Hambourg, Brème, Francfort, New- York, Cincinnati, la Nouvelle -Orléans, bref comme toute agglomération de deux millions d'habitants doit l'être dans tout État bien équilibré, qu'il se nomme l'empire d'Allemagne ou la république des États-Unis. Paris ne demandait donc pas une nouveauté, il revendiquait tout simplement les franchises accordées par Charlemagne aux villes impériales.
Le massacre des otages a si bien fait perdre de vue le but primitif du grand mouvement communaliste parisien, qu'on me traiterait aujourd'hui de visionnaire si je n'avais en main la preuve de ce que je viens d'avancer.
Le document que l'on va lire est extrait du Ci^i du Peuple, journal rédigé par des membres de la Commune avant que la lutte eût été engagée entre Paris et Versailles. Il fait connaître les conditions auxquelles les maîtres de Paris voulaient traiter.
Nous qui, dès le 19 mars, avions publié le programme
de PARIS VILLE LIBRE, voici le traité que nous proposons à nos concitoyens et au pays :
Article premier. — Paris est désormais ville libre.
Le gouvernement français reconnaît la légitimité de la révolution communale accomplie le 18 mars 1871.11 renonce, pourTavenir, à toute ingérence de pouvoir dans cette cité, et, pour le présent, à toute recherche des faits résultant de cette révolution.
Art. 2. — Le territoire de Paris comprend le département de la Seine, moins les communes de ce département qui refuseraient, à la majorité des voix, de jouir de franchises communales. Ce territoire peut s'augmenter de toutes les communes des départements limitrophes qui déclareraient vouloir se fédérer avec la Commune de Paris et jouir de ses avantages.
La Commune de Paris s'interdit toute provocation insurrectionnelle dans le reste de la France, mais se réserve de propager l'idée communale, par l'exemple et les ressources de la publicité. Le gouvernement, de son côté, s'interdit d'entraver cette propagande; il s'engage à reconnaître l'autonomie des communes qui la réclament et se fédéreront avec la Commune de Paris.
Art. 3. — Paris et les communes fédérées restent villes françaises aux conditions qui sont mdiquées dans le présent traité.
Paris paye sa part dans les frais généraux de la France, mais seulement en ce qui concerne l'armement des forteresses, les dépenses pour voies ferrées, routières ou navigables, renseignement, la marine, les travaux publics, mais il ne prend aucune part au budget de l'intérieur, des finances, des cultes, et à la fraction afférente à l'armée permanente.
Il fournit, en temps de guerre, un contingent de garde nationale mobilisée, organisée à cet effet et munie de son artillerie.
Art. 4. — Paris envoie des représentants aux assemblées
législatives. Il en accepte les délibérations et les vœux dans la mesure où elles ne seraient pas en contradiction avec la Constitution communale.
Il accepte les principes généraux du Code civil sous réserve d'en modifier les articles selon les intérêts, les besoins exprimés par le suffrage.
Art. 5. — Paris s'administre et se gouverne suivant le régime communal, sans aucune immixtion du gouvernement français.
Il ttlit ses fonctionnaires et magistrats de tous ordres.
Il dispose seul son budget.
Il n'a d'autre armée que la garde nationale, chargée de la défense et de la police urbaines.
Art. 6. — Toute armée permanente étant un danger pour la cité, il ne pourra être établi par le gouvernement de la France, ni camp ni garnison dans un rayon de vingt-cinq lieues autour de la ville ou de la Fédération parisienne, sauf le cas de guerre nationale. Dans ce cas, le gouvernement devra s'entendre avec la Commune de Paris pour déroger à cette condition.
Art. 7. — Paris participant pour sa quote-part aux frais généraux, ne peut y participer doublement en payant les impôts douaniers. En conséquence les marchandises venant de l'étranger à destination de Paris, traverseront la France en franchise,etne payeront que l'impôt fixé par la Commune.
Art. 8. — Le gouvernement français n'apportera aucune entrave au fonctionnement des établissements de crédit qui pourront être fondés et garantis par la Ville de Paris, et il n'entravera point la circulation des billets émis par eux.
Art. 9. —
Art. 10. — Paris étant ville lil^re et se gouvernant luimême, il n'y a pas lieu à déterminer dans le présent traité la Constitution communale. Le gouvernement français ne s'immiscera en aucune façon dans cette Constitution, ni dans le gouvernement et l'administration de la Ville de Paris ou de la Fédération parisienne.
Il sera représenté près la Commune par un délégué.
Art. {{. — Paris accepte les conditions du traité de paix intervenu entre la France et la Prusse, et s'engage à le respecter et à entrer pour sa quote-part dans l'indemnité convenue.
Art. 12. — Le gouvernement français payera une part que fixeront ses délégués et ceux de la Commune de Paris dans les frais de guerre résultant du siège et ceux résultant du conilit survenu le 18 mars et terminé par le traité.
Art. 13. — Convenu de bonne foi, dans l'intérêt, pour l'honneur et la sécurité de Paris, de la France et de l'Europe, le présent traité, que les deux parties contractantes s'engagent à respecter fidèlement, sera communiqué aux gouvernements et républiques amis, que les signataires espèrent voir bientôt former une fédération pacifique d'États-Unis, et sous la sauvegarde desquels se place la Commune de Paris.
Le plan que je me suis tracé ne me permet point de discuter en détail ce curieux document; cependant je crois devoir exprimer mon opinion sur l'origine qu'on doit lui attribuer, parce qu'elle concorde avec des informations aussi inédites qu'imprévues sur certains personnages dont la coopération à la Commune n'avait jamais été dénoncée jusqu'ici.
Quel est l'auteur de ce projet de traité?
Ce n'est assurément pas Gambetta, qui, réfugié en ce moment à Saint-Sébastien, n'attendait que l'occasion de se mettre à la tête de la Commune, si elle manifestait des chances de succès. On sait à quoi s'occupait en ce moment cet émule bourgeois de Mirabeau.
On y reconnaît au contraire, à mon humble avis, l'ampleur d'idées, avec les hyperboles et le fétichisme
30 NOUVEAU JOURNAL D'UN OFFICIER d'0RD0NNA>XE.
quelque peu grotesque professé par Victor Hugo pour Paris et sa garde nationale. Aussi ai-je au moins la preuve que, dans les commencements, nul ne poussa plus que lui à la sécession communaliste de Paris, mais il fut promptement débordé sans qu'il eût eu seulement le temps de se montrer, et dès lors il la poursuivit de toutes ses haines.
Quant à l'idée de Paris ville libre, elle était née en province, pendant la guerre, de la comparaison de la fédération allemande avec l'empire centralisé qui venait d'être renversé à Sedan.
Gomment! se disaient les provinciaux, voilà cette centralisation si vantée de Louis XIV, de Robespierre et de Napoléon "qui, à en croire l'école historique de M. Thiers, aurait assuré tous les triomphes de la Révolution; cette centralisation qui nous étouffe et nous a coûté si cher, la voilà culbutée du premier coup par une fédération de princes et de villes impériales, autrement dit, de républiques autonomes! En ce cas, pourquoi ne pas en revenir au système de Charlemagne : les campagnes gouvernées directement par les agents du pouvoir central, et les villes complètement indépendantes?
Lyon et Marseille avaient donc essayé, pendant le siège, de s'ériger en villes impériales. Paris ne fit que suivre leur exemple. La France n'avait qu'à se pourvoir d'une autre capitale et la reporter à Versailles.
Ici la Commune de Paris concordait complètement avec Louis XIV.
Ce dernier avait reconnu que la monarchie était im-
possible, si le gouvernement gardait pour capitale une ville de 600 000 habitants; les États-Unis avaient systématisé cet axiome politique et érigé en principe qu'aucune ville dépassant 300 000 âmes ne pouvait être capitale d'État, encore moins capitale de la fédération. On avait donc fondé la ville de Washington dans un lieu qui ne se prête à aucun développement commercial ou industriel. D'ailleurs, si, malgré ces conditions, sa population venait à dépasser le chiffre fixé, en dépit de tous les frais d'installation du gouvernement qui y ont été faits, elle serait impitoyablement décapitalisée, comme l'a été récemment la Nouvelle- Orléans.
Les grandes villes américaines ne se plaignent pas de ces restrictions qui ont été introduites dans toutes les constitutions de l'Amérique, calquées sur celles des États-Unis. Elles se transforment en républiques autonomes, comme les villes impériales de Charlemagne.
On m'objectera que depuis la création du nouvel empire d'Allemagne, les tendances centralisatrices des Hohenzollern, secondées par le génie autoritaire du prince de Bismarck, tendent à ramener les anciennes villes impériales sous le joug commun, et à faire de Berlin un Paris prussien. Tant pis pour les HohenzoUern : Berlin, qui compte actuellement 1 200 000 habitants, laisse déjà apercevoir des symptômes de rébellion qui s'accuseront bien plus dangereusement, lorsque la main de fer du Chancelier ne sera plus là pour les comprimer. Sans être prophète, je puis prédire qu'on ne sera pas longtemps sans en avoir la preuve.
Maintenant que j'ai comblé la lacune signalée dans le livre de M. Maxime du Camp, je dois convenir, avec la franchise dont je me suis fait une règle, que dès les débuts de la Commune chacun des partis qui se disputaient alors la France chercha à l'exploiter à son profit.
Ainsi YÉcho de Bi'uxelles, qui reproduisait le docuoient cité plus haut, écrivait en même temps :
« L'impératrice est arrivée, il y a peu de jours, à Jenève; nous pourrions, si nous voulions, indiquer la maison oii elle est descendue. Napoléon III est attenvîu. Les généraux Bazaine, Lebœuf, La Moscowa sont dans la même ville. Mais la forte tête est M. Piétri : celui-là réside depuis longtemps à Genève, il croit la 7 artie déjà gagnée et se flatte que dans un mois l'Emjire sera rétabli. Pour cela il faut que la Commune nsurrectionnelle de Paris se maintienne encore pendant quinze jours ou trois semaines; la plupart de ses membres, notamment Cluseret, travaillent pour les Bonaparte. Ce délai passé, les Prussiens interviendraient à Paris et M. de Bismarck rétablirait Bonaparte, le plus digne allié, le seul qu'il puisse avoir en France.
« On paraît compter beaucoup sur la garde impériale, qui rentre en ce moment et qui est dirigée sur Versailles; elle a été travaillée en Allemagne, mais la garde saura sans doute être plus française que bonapartiste.
« L'Internationale y dirigée par M. de Bismarck et les Bonaparte, a tenu il y a trois jours une importante
réunion secrète à Genève. Il a été décidé qu'on enverrait des agents partout pour multiplier les insurrections et les désordres, afin de forcer rAssembléo de Versailles à éparpiller Tarmée qu'elle a réunie.
« Tout cela est si monstrueux que beaucoup d'honnêtes gens refusèrent de croire à la possibilité de pareilles pratiques. Nous-mêmes, qui avons l'habitude de respecter nos adversaires pour peu qu'ils soient respectables, nous hésitons quand nous rencontrons sur notre chemin des informations de cette nature. Nous craignons toujours de paraître injustes, exagérés. Et cependant, pour quiconque connaît bien l'histoire du 2 Décembre, ce que l'on nous rapporte aujourd'hui est chose toute simple.
« Et maintenant, intelligents, clairvoyants, perspicaces, spirituels républicains, marchez contre l'Assemblée nationale, pour le compte de Bonaparte. »
Cet article, de source thiériste, avait été écrit à l'occasion d'une circulaire manuscrite qu'avaient reçue un certain nombre de maires de la région des Pyrénées. L'écriture paraissait être d'une main de femme. Pas de signature, pas de date, sauf celle du timbre de la poste de Genève. Voici cette circulaire :
« Nous savons que vous aimez l'Empereur; nous savons que lui aussi, aime particulièrement les habitants des Pyrénées. Faites des vœux pour son retour. Avec lui seul peuvent revenir l'ordre, le bien-être et la tranquillité dans notre pays. »
«A roccasion, souvenez-vous-en. »
L'occasion est-elle proche? se demandait Vlndépendant de Pau en reproduisant cette circulaire.
Assurément, l'occasion était proche, puisqu'un officier d'une grande valeur et d'un grand avenir se fit le chevalier de l'impératrice et essaya de se servir des troupes de la Commune pour anéantir celles de Thiers. Rossel échoua contre les Versaillais, comme ïrochu avait échoué lui-même contre les Prussiens. Il n'y avait et il n'y aura jamais rien à tirer, au point de vue militaire;, des chevahers de la débauche et des apôtres de l'absinthe. Rossel périt comme Favras, emportant son secret, mais dans ses derniers moments il fut assisté par Jules Amigues, un bonapartiste éprouvé, et il mourut en chrétien sans vouloir crier « Vive la République!» Aussi les communards l'ont-ils rayé de leur martyrologe.
Maintenant résumons-nous.
Qu'était-ce que la Commune?
Pour bien des gens, c'était l'émeute victorieuse de l'assemblée élue par le pays. Il lui avait suffi de se montrer pour faire fuir à Versailles ces lièvres de province qui allaient y chercher des armes et surtout du courage.
Pour d'autres, c'était une lutte fratricide terminée par le massacre des otages aux mânes desquels on avait immolé 35000 victimes.
Soit, mais tout cela ce n'était que le dénouement du drame, et nous venons de voir que la pièce avait commencé tout autrement, car enfin pourquoi ce nom de Commune?
Je viens de le dire, ce que le Paris d'alors entendait par Commune, c'était l'autonomie administrative de toute agglomération urbaine assez considérable pour n'avoir que faire de la tutelle de l'État.
C'était un vœu commun à toutes les grandes villes de France, à Lyon, à Marseille, à Bordeaux. Toutes revendiquaient les anciens privilèges historiques dont elles avaient joui du temps qu'elles étaient villes impériales. Elles demandaient à être affranchies de l'ingérence de Paris capitale, et celle-ci, à son tour, demandait à être soulagée d'une tutelle non moins désastreuse pour elle que pour la nation qui devait la subir; aussi fût-il un moment oii tout ce qui avait tant soit peu de bon sens et de perspicacité fut communard.
Indépendamment de ces considérations d'intérêt non seulement général, mais universel, il en était d'autres d'un ordre plus particulier qui exigeaient non moins impérieusement la décapitalisation de Paris.
Dans les guerres futures, un gouvernement prévoyant devrait faire tous ses efforts pour épargner les périls d'un nouveau siège à la" métropole intellectuelle du monde civilisé, au plus riche dépôt de merveilles artistiques qui existe au monde. Paris aurait dû être neutralisé, et cette neutralité aurait été de grand cœur reconnue par toutes les puissances, sans en excepter la Prusse, si l'on avait transporté ailleurs le siège du gouvernement.
La Providence l'avait ramené à Versailles, il aurait dû y rester et traiter à l'amiable avec la Commune. Il y eut un moment où la chose n'était pas impossible.
Il ne fallait, pour cela, que reconnaître à l'armée de Paris la qualité de belligérants, et traiter ses prisonniers comme on a coutume de le faire entre nations civilisées.
Les États-Unis en avaient donné l'exemple dans la longue et sanglante guerre de la Sécession, mais il était impossible de faire pénétrer des idées aussi justes et aussi humaines dans un cerveau aussi fermé au progrès que celui de M. Tbiers et de ses acolytes.
Dès le premier engagement, Gustave Flourens fut égorgé avec une barbarie sans exemple. On savait qu'il était l'ami de Victor Hugo. Il est probable que cet acte de sauvagerie empêcha celui-ci de se montrer. Mais dès ce moment la Commune se trouvait autorisée à prendre des otages et la lutte prit un caractère de férocité qui en faisait prévoir la fin. Paris était sorti sain et sauf du bombardement des Prussiens : s'il ne fut pas brûlé de fond en comble par la faute de M. Tbiers, ce fut un pur miracle. Mais, hélas ! THôtel de Ville et les Tuileries, deux chefs-d'œuvre sans pareils, ont été détruits à jamais, et l'on frémit quand on songe aux dangers qu'ont courus le Louvre, la Bibliothèque nationale, Notre-Dame et la Sainte- Chapelle, bref toutes les merveilles qui font de Pari la première ville de l'univers.
Ce qui me reste à dire des origines de la Commune est beaucoup plus connu, sans que cependant je puisse le passer sous silence.
Après le désastre de Sedan, qui amena la chute de l'Kmpire, les hommes de l'opposition qui l'avaient
provoquée ne songèrent plus qu'à en bénéficier et à se partager en tranches le gâteau national, si brûlant qu'il pût être.
Dans la situation où l'Empire laissait la France, la continuation de la guerre était une folie, puisqu'elle ne pouvait qu'amener de nouveaux désastres, qui devaient abattre pour des années l'énergie morale du pays et sa confiance en lui-même. Mais la guerre était indispensable à ceux qui s'étaient emparés de ses destinées.
On sait quel en fut le couronnement. Une demidouzaine de milliards et deux provinces de moins, une statue de plus sur la place du Carrousel.
Certes, ce n'est point ce disgracieux monument qui peut consoler de la perte de celui qui devrait lui faire face. Et cependant, pour en arriver à ce merveilleux résultat, il avait fallu chauffer à outrance le patriotisme national.
A Paris surtout, tout avait été mis en œuvre pendant le siège pour maintenir en ébullition constante ce patriotisme auquel rien ne devait résister. Pour rendre le peuple insensible à ses souffrances journalières, il avait fallu surchauffer outre mesure l'esprit de dévouement et de sacrifice. Puis, un beau jour, sans préparation, sans transition, on était venu dire à une population de :2 millions d'àmes, qui venait de supporter héroïquement cinq mois de faim, de' froid et de bombardement, que tout était fini, que les Prussiens allaient entrer dans Paris, que la ville allait leur payer immédiatement une rançon de 200 mil-
lions, que l'Alsace et la Lorraine étaient à jamais perdues, et qu'aux milliards que nous avait coûté cette guerre, on allait en ajouter cinq autres pour se racheter des Prussiens.
On avait répété si longtemps qu'on ne céderait pas un pouce de notre territoire, pas une pierre de nos forteresses, et maintenant on faisait un dernier appel au patriotisme de l'héroïque population ;mais ce patriotisme devait se traduire cette fois par une réserve pleine de dignité vis-à-vis du vainqueur. Ces bons Parisiens devaient être autant de sénateurs romains, attendant les barbares sur leurs chaises curules.
Nïmporte ! ces Messieurs de la Défense nationale avaient remporté la seule victoire qui leur tenait au cœur. Ils avaient la république. Dieu sait ce qu'elle avait coûté au pays, mais Dieu sait ce qu'ils comptaient en tirer pour eux-mêmes, en s'emparant de sa tutelle. Il s'agissait maintenant de guider ses premiers pas, et surtout ses premières opérations financières.
Quand un sergent dresse un conscrit et que celui-ci se trompe, il lui crie : « Au temps ! » Et il recommence.
On avait joué au patriotisme à outrance, on s'était trompé. Tout était à recommencer, Paris devait se remettre au temps.
Or ce n'est pas impunément qu'on peut faire passer une ville comme Paris de l'espérance au désespoir, qu'on peut remplacer le fusil qu'on lui a donné pour conquérir honneur et liberté par l'humble et ingrat outil du travail journalier.
Juley Favre avait bien senti que la tâche serait laborieuse, car en ma présence il avait demandé à M. de Bismarck de laisser aux Parisiens leurs armes. Celuici lui avait répondu :
— Je veux bien ; mais, croyez-moi, vous faites une bêtise.
C'était parler en prophète.
Il n'avait que trop raison, cet Allemand. Dès ce moment, il dut se préparer à profiter de cette bêtise comme il a profité de toutes celles que nous avons commises.
Le gouvernement de la Défense nationale, après avoir gorgé Paris de belles paroles, après lui avoir demandé tant de sacrifices, après lui avoir menti avec une impudence sans pareille, livrait sans vergogne territoire et argent à l'Allemagne, et n'avait même pas la pudeur de céder la place à d'autres : il restait bel et bien à la tête des affaires.
Que pouvaient personnifier de pareils hommes aux yeux d'une population si facilement impressionnable, si brave et si lâche, si généreuse et si cruelle, si facile à mener et si difficile à conduire. Ils ne pouvaient personnifier à ses yeux que l'ennemi des intérêts de tous, celui qu'on doit combattre à outrance, celui dont on doit à tout prix détruire l'influence détes table.
Le sentiment du patriotisme avait été tellement faussé, que bien des citoyens honnêtes et loyaux se sont d'abord figuré servir la bonne cause en se prononçant pour la Commune.
En ce temps-là, mon concierge était un brave exsous-officier médaillé qui sortait de la garde impériale. Bonapartiste enragé, il avait fait vigoureusement son devoir pendant le siège. Depuis quelques jours, sa mine était triste et défaite. Un soir, le 17 mars, si j'ai bonne mémoire, je le trouvai, en rentrant à Paris, tout illuminé par un rayon d'espérance.
— Yous savez, mon capitaine, me dit-il violemment ému, nous avons repris nos canons; les nôtres, ceux que nous avons payés de notre argent. Ces canailles de Prussiens ne les auront pas.
C'étaient les canons dont la Commune devait se servir contre les troupes du gouvernement légal.
Après la Commune, ce brave homme est redevenu bonapartiste comme devant. Ce qu'il pensait avant, bien d'autres le pensaient comme lui.
Bref, si Ton exclut certains chefs dont je signalerai plus tard le double jeu, la Commune n'a été, de la part du peuple de Paris, que la manifestation d'un sentiment patriotique dévoyé. Parmi ceux qui ont joué un rôle plus ou moins en vedette dans ce terrible drame, il y a eu un peu de tout : de vrais patriotes, de vrais honnêtes gens, de vulgaires ambitieux, des anarchistes, des gredins, des comédiens, beaucoup, beaucoup de comédiens; des Français, des Allemands, des Polonais, bien d'autres encore; il y a eu des héros et des lâches, des taux frères, des espions, des agents de l'Allemagne , dont la Commune, comme nous le verrons, a fusillé un certain nombre; mais l'historien sincère et impartial, dont l'unique but est
de rendre hommage à la vérité, ne peut faire autrement de reconnaître que si la Commune a commis faute sur faute et même crime sur crime dans un moment d'exaspération suprême, en un mot si elle a cherché à vendre chèrement sa vie, elle a été droite et honnête dans ses opérations financières et loyale dans ses transactions avec Versailles; et le plus grand forfait qu'on puisse lui reprocher, le massacre des otages, ne doit pas être mis exclusivement à sa charge. Si, de propos délibéré, elle fusilla les six premiers otages, ce ne fut pas pour satisfaire une soif sanguinaire, mais pour rappeler un adversaire implacable à des sentiments plus généreux et plus humains. Parce commencement de représailles qu'elle pouvait étendre aux 1500 otages survivants, elle se flattait de forcer Versailles à lui accorder au moins la vie sauve. M. Maxime du Camp, si sévère pour la Commune, est le premier à le reconnaître.
Elle avait compté sans un petit homme dont la férocité sanguinaire devait singulièrement dépasser la sienne.
Les soldats de la Commune avaient été enrôlés régulièrement par le gouvernement de la Défense nationale; ils recevaient une solde et la plupart se battaient uniquement pour cette solde. Vaincus, ils auraient dû être licenciés comme l'avaient été les bandes des Etats du Sud, pendant la guerre de Sécession. La peine de mort avait été abolie en matière politique. Le gouvernement de M. Thiers n'en tint aucun compte, il fit exécuter Rossel et Adolphe Grémieux qui n'étaient
coupables d'aucun crime de droit commun. Enfin il fusilla OU transporta en Nouvelle-Calédonie près d'un quart de la population ouvrière de Paris, qui dut être remplacée par des étrangers , surtout par les mêmes Allemands qui venaient de saccager et de piller la France.
Qu'on me permette de finir par un exemple typique.
Le 29 mai, mon ami D'Orcet rentra dans le faubourg Montmartre qu'il habitait avant le siège. Sur l'impériale de l'omnibus qui le ramenait se trouvait un hulan prussien licencié, qui lui dit :
— Ah I j'ai bien peur. J'habitais la France depuis l'âge de dix ans, j'étais marié à une blanchisseuse, j'étais père de deux enfants. Bismarck m'a rappelé, j'ai fait comme les autres, et maintenantje veux revoir ma femme et mes enfants. Tout le monde me connaît à Montmartre, ils me tueront peut-être. S'ils me tuent, ils feront bien. S'ils ne me tuent pas, je demanderai ma naturalisation, et si jamais on se bat encore, Bismarck pourra bien aller se faire f...
D'Orcet le rencontra quelques jours plus tard, tout guilleret.
— Eh bien! lui dit-il, on ne vous a donc pas tué.
— Non, répondit Tex-hulan, ils ont été bien contents de me ravoir, il n'y a plus d'hommes là-haut.
Et ceux qui avaient dépeuplé Paris de la sorte ont encore l'impudeur de reprocher à Louis XIV la révocation de rÉdit de Nantes.
Voulez-vous savoir ce qu'il aurait fallu pour le guérir, à ce pauvre peuple où fermentaient les pires
GENÈSE DE LA COMMUNE. 4o
instincts, les rancunes de la défaite, les rages de l'impuissance, les fumées de l'alcool et les mauvais conseils d'une paresse de six mois?
11 aurait fallu un homme d'État disant, comme Casimir Périer, après les journées de Juillet: « Certes! il a été très beau de faire sortir tant de gens de chez eux, mais il sera bien plus beau de les y faire rentrer! »
Il aurait fallu un chef à instincts conservateurs et larges, et il n'eut qu'un chef à instincts à la fois révolutionnaires et étroits!
Il aurait fallu un cœur véritablem^înt royal, et il n'eut qu'une âme platement bourgeoise!
II aurait fallu un père désireux de pardonner, et il eut un contre-maître jaloux de réprimer!
11 aurait fallu Henri IV, et il eut Thiersl