CHAPITRE III
Cacons et fusils. — Le récit du vicomte Beugnot, — Sur la butte Montmartre. — Une calomnie. — Massacre des généraux. — Au Ministère de la guerre. — Tout le monde parti.
Lorsque je rentrai à Paris, on peut dire qu'il était visible que le gouvernement et la population étaient animés, l'un vers l'autre, de dispositions également hostiles. Ils se tâtaient. Le gouvernement voulait en finir avec cette tourbe à laquelle Jules Favre avait conservé ses fusils et avec laquelle tout gouvernement régulier était d'ailleurs impossible.
— « Il faut, coûte que coûte, désarmer tous ces gens-là, » avait répété à qui voulait l'entendre, M. Thiers.
On essaya donc de les désarmer. Et voyez comme on fut logique.
Au lieu de vouloir leur prendre pour commencer leurs fusils dont ils savaient et dont ils pouvaient tous se servir, on voulut leur prendre leurs canons qui ne servaient à rien, parce que les munitions manquaient
et qu'ils avaient entassés sur les Buttes Montmartre, pour les y conserver, les y vénérer avec le respect de l'homme des bois devant ses fétiches.
L'expédition du général Lecomte a été racontée par tout le monde. Et tout le monde, par conséquent, sait qu'elle aurait réussi, à cause de son heure matinale, si on avait eu la précaution bien simple de faire accompagner les colonnes qui investirent Montmartre par des attelages destinés à traîner les canons.
Les attelages n'arrivant pas, les soldats restèrent, l'arme au pied. Les habitants de Montmartre sortirent de chez eux. Lecomte laissa s'établir un contact entre sa troupe et la population et tout fut perdu, comme tout sera toujours perdu, toutes les fois qu'une troupe sera entourée puis pénétrée et finalement désarmée par ie peuple.
Entre le peuple et l'armée, opérant l'un contre l'autre, il faut qu'il y ait toujours une zone libre pour les balles d'abord, pour la baïonnette ensuite. Lorsque la poitrine d'un insurgé touche la poitrine d'un soldat, il n'y a plus de soldat.
Voici sur cette lamentable journée un récit dont je n'altérerai par aucun commentaire le palpitant intérêt. Celui qui l'a tracé pour les lecteurs de ce livre est resté, toute la journée, au milieu de la fournaise, et a failli y laisser la vie. Cet ancien officier est le petitfils du comte Beugnot.
Le comte Beugnot, sous la Restauration, eut la spécialité de créer les mots célèbres dont se parèrent les princes. C'est de lui le mot fameux du comte d'Artois,
après son entrée à Paris: « Plus de divisions; la paix et la France. Je la revois enfin et rien n'y est changé si ce n'est qu'il s'y trouve un Français de plus. »
Le petit-fils me traite encore mieux que le grandpère ne traita un roi. Il ne se contente pas de me faire un mot; il me fait un chapitre tout entier.
Le voici :
Paris, 24 décembre 1888.
Monsieur,
Au moment d'entreprendre le récit des événements de 1871, vous vous êtes récemment adressé à moi parTentremise d'un ami commun pour me demander de vouloir bien vous donner une relation de la journée du 18 mars dont j'ai connu tous les détails, ayant été, en effet, un des premiers otages de la Commune naissante, et, bien peu s'en est fallu, une des premières victimes, après le général Lecomte et l'infortuné Clément Thomas. Je ne puis mieux faire que de vous envoyer le récit de cette journée tel que je l'ai publié, au lendemain des événements, dans le journal le Soi7\ numéros du 24 et 25 mars 1871.
Je n'ai rien à y ajouter, rien à en retrancher pour ce qui concerne la journée ; c'est le récit exact et improvisé de ce qui s'est passé. J'aurais hésité à vous envoyer un document vieux de dix-huit ans, si je n'étais pas convaincu qu'il est peu connu ; le Soir, en effet, ne paraissait pas à Paris à cette époque ; on l'imprimait à Versailles; c'était le Moniteur de l'émigration;
LE 18 3IARS. 47
tiré sur une feuille volante, comme. une affiche, les numéros de cette période sont introuvables aujourd'hui; je suis donc persuadé qu'aucun de vos lecteurs ne connaît mon récit. Le voici :
« Je n'ai vu encore dans aucun journal un récit exact et véridique des événements de la journée du 18 Mars, et surtout des circonstances affreuses qui précédèrent la mort du général Clément Thomas et du général Lecomte.
« Voici ce qui s'est passé; nul ne peut raconter plus fidèlement que moi cette lugubre histoire, car j'ai assisté à toutes les péripéties de ce drame qui remplira désormais une des plus sombres pages de notre histoire.
« J'ai été fait prisonnier par les insurgés à neuf heures du matin au haut du boulevard Magenta ; j'étais à cheval^ accompagné d'une escorte de deux cavaliers et chargé par le général Le Flô, ministre de la guerre, d'explorer les quartiers de Belleville et de Montmartre pour lui rendre compte de l'opération projetée de l'enlèvement des canons.
« Malgré les avis de nombreux passants qui, voyant un officier en uniforme, s'avancer vers un quartier déjà fort agité, craignaient pour sa sécurité, je dépassai la gare du Nord, me dirigeant vers les hauteurs ; mais dès que j'arrivai à l'intersection du boulevard Magenta et de l'ancien boulevard extérieur, je fus entouré par un groupe de trente ou quarante gardes nationaux armés qui s'élancèrent d'un poste, saisirent mon cheval par la bride et le renversèrent à moitié sur le
trottoir. Au bout de quelques minutes, plus de quatre cents forcenés étaient réunis autour de moi, hurlant et gesticulant avec leurs fusils de la manière la moins rassurante : « On vient de tirer sur nous, me crienti( ils, on vient de tuer nos frères ! Vous allez sans doute « porter des ordres à la troupe! A bas! à bas î »
«Mon cheval, affolé parleurs cris, se cabre ; ils profitent de son mouvement pour me passer une jambe au-dessus de la selle, et ils me renversent. Mes deux cavaliers d'escorte, entourés comme moi par la foule, ne purent m'être d'aucun secours. On me mena alors, au milieu d'une haie de cent à cent cinquante gardes nationaux armés, au Comité central, disaient-ils, qui siège dans le Château-Rouge, établissement de bals publics, situé rue de Clignancourt. Pendant le trajet qui dura environ une demi-heure, ils s'excitaient entre eux, m'accablaient d'injures et de menaces. Une mise en scène préparée d'avance acheva d'irriter contre moi la population armée : on porta une civière vide et recouverte d'une toile à matelas devant moi, comme si elle contenait une victime tombée sous nos coups de feu.
« Enfin nous arrivâmes au Château-Rouge, et après avoir traversé le jardin, je fus amené au pavillon où je devais rendre compte de ma conduite au Comité annoncé. On me fit attendre plus d'une demi-heure devant la porte ; une foule de gardes nationaux m'entouraient toujours, et devenaient d'autant plus menaçants que personne ne donnait d'ordres. Le plus forcené était un vieux capitaine de la garde nationale à che-
veux et barbe blancs, décoré de la médaille de Juillet, qui répétait avec délice qu'il faisait des révolutions depuis quarante ans. Il semblait furieux contre moi et m'annonçait que mon affaire ne serait pas longue ; je commençais à voir clair dans la situation et je ne me dissimulais plus le danger que je courais.
« Il étaitalors dix heures à peu près. Les uns voulaient me laisser dans le jardin, probablement pour en finir avec moi plus vite ; les autres voulaient me faire monter dans la maison auprès du Comité ; ces derniers réussirent, et après une rixe violente avec leurs camarades, ils m'enlevèrent au premier étage de la maison. Là, je fus introduit dans une chambre où je trouvai un capitaine du 79^ bataillon de la garde nationale, qui me reçut, je dois le dire, de la manière la plus courtoise, sans vouloir cependant me dire au nom de qui il me faisait comparaître devant lui, et surtout de quoi droit on m'avait arrêté. Il se contenta seulement, d'une manière évasive, mais toujours très polie, de me dire que son parti avait besoin de garanties pour la journée, et que nous étions des otages ; le grand mot était lâché, et toutes les représailles devenaient possibles contre moi. Je demandai son nom à ce capitaine ; il me dit se nommer M. Mayer, être journaliste, avoir un fils au service et prisonnier des Prussiens, et être toujours, ajouta-t-il, prêt à nous adoucir, autant qu'il le pourrait, les rigueurs de ma position. 11 m'annonça aussi que le général Lecomte avait été fait prisonnier par une foule furieuse qui s'était jetée sur lui, que ses troupes l'avaient abandonné, et que seul un jeune
capitaine du 18® bataillon de chasseurs à pied de marche, M. Franck, avait voulu l'accompagner, cherchant à le dégager jusqu'au dernier moment. Je m'aperçus, en effet, de la présence du capitaine Franck, que j'avais d'abord pris pour un officier de la garde nationale.
« Nous étions gardés à vue par deux gardes nationaux armés, et nous ne pouvions avoir aucune communication avec le général Lecomte.
« Sur ces entrefaites arrivèrent d'autres prisonniers faits par les insurgés : c'étaient M. de Pousargues, chef du 18^ bataillon de chasseurs à pied, qui était sous les ordres du général Lecomte, et qui, ayant appris que le général avait été fait prisonnier, avait voulu généreusement s'enquérir de son sort, et avait été arrêté ; puis un chef de bataillon du89Me marche, je crois, deux capitaines du 115® de ligne abandonnés par leurs hommes dans la gare du Nord, et un capitaine du 84® en bourgeois, qui revenait de captivité en Allemagne, et avait été arrêté à sa descente du chemin de fer comme moue ha?'d^ disaient-ils. Je restai dans la compagnie de ces messieurs jusqu'à trois heures et demie ; le capitaine Mayer, auquel nous demandions sans cesse de nous montrer enfin ce Comité dont tout le monde parlait autour de nous, était fort embarrassé de nous répondre, mais très attentif pour nous et plein de prévenances.
«A ce moment je me mis à la fenêtre et je vis se produire dans le jardin un mouvement de mauvais augure ; des gardes nationaux formaient la haie, met-
tant la baïonnette au canon, tout cela semblait annoncer un départ. Il était évident que nous allions être emmenés du Château-Rouge. Effectivement le capitaine Mayer vint nous prévenir qu'il avait ordre de nous faire mener aux Buttes-Montmartre oii se tenait définitivement le Comité, qu'on cherchait, nous dit-il, depuis le matin. Je vis bien clairement alors que ce Comité n'existait pas ou bien ne voulaitpas s'occuper de nous; et j'en conclus que nous étions bel et bien perdus, que nous allions ajouter un deuxième acte à la tragédie du général Bréa et de son aide de camp lâchement assassinés le 24 juin 1848, à la barrière Fontainebleau.
a Nous descendîmes ; c'est alors que je vis pour la première fois le général Lecomte, qui avait été gardé au secret dans une chambre séparée ; il avait l'air calme et résolu. Nous le saluâmes et les officiers de la garde nationale en firent autant, mais les hommes qui faisaient la haie nous injuriaient en nous menaçant d'une fin prochaine. Je n'y étais pour ma part que trop préparé !
« Maintenant commence notre véritable supplice, notre chemin de la croix.
« Nous traversons au milieu des huées et des imprécations de la foule tout le quartier de Montmartre. Nous sommes assez énergiquement défendus par les officiers de la garde nationale, qui cependant devaient savoir que nous exposer ainsi à cette foule furieuse, à leur propre troupe affolée, c'était nous condamner à mort. Nous gravissons le calvaire des Buttes-Mont-
martre, au milieu d'une brume épaisse, au son de la . charge (amère dérision!), que sonnait gauchement un clairon de la garde nationale. Des femmes, ou plutôt des chiennes enragées, nous montrent le poing, nous accablent d'injures et nous crient qu'on va nous tuer.
«Nous arrivons dans ce cortège infernal au haut de la butte et l'on nous a fait entrer dans une petite maison située rue des Rosiers ; j'ai remarqué le nom de cette rue. Cette maison est composée d'une porte cochère, d'une cour découverte, d'un rez-de-chaussée, et a deux étages. La foule veut s'engouffrer avec nous dans la cour, mais tous ne peuvent pas nous suivre, car ils sont près de deux mille.
« On nous tire un coup de fusil au moment où nous entrons dans la cour, mais personne n'est touché.
« On nous bouscule dans une salle étroite et obscure au rez-de-chaussée, et le vieux décoré de Juillet à la barbe blanche nous dit que le Comité va statuer sur notre sort.
« Le général Lecomte demande à voir immédiatement ce Comité, répétant maintes fois que nous sommes arrêtés depuis le matin sans raison et sans jugement. On lui répond qu'on va le chercher. Le capitaine Mayer qui nous avait protégés des brutalités des hommes armés du Château-Rouge, n'était pas monté avec nous à la rue des Rosiers, mais nous eûmes à nous louer grandement, en son absence, du lieutenant Meyer.du 79^ bataillon, qui nous fit bien des fois un rempart de son corps, et d'un jeune garde national, dont mal-
heureusement le nom m'échappe et qui me défendit vingt fois contre les attaques de la foule.
« Et le Comité n'arrivait toujours pas. La foule extérieure, lasse de l'attendre lui et sa décision, avait brisé les carreaux de la fenêtre et, à chaque instant, nous voyions un canon de fusil s'abattre vers nous ; mais les officiers de la garde nationale, comprenant toute la gravité de notre situation, et revenant trop tard sur la légèreté avec laquelle ils nous avaient fait sortir du Château-Rouge et exposés à la fureur d'une populace qui croyait que chacun de nous avait au moins tué dix hommes de sa main dans la matinée, ces ofOciers relevaient les armes dirigées sur nos poitrines, parlaient à la foule qui hurlait : « A mort! » tâchaient de gagner du temps, nous promettaient qu'ils défendraient notre vie au péril de la leur.
« Mais tout cela ne faisait qu'irriter davantage la foule qui hurlait toujours notre mort.
(( Le châssis de la fenêtre se brise sous les efforts du dehors et livre passage aux plus furieux. Dois-je dire que les premiers qui mirent la main sur le général furent un caporal du 3^ bataillon de chasseurs à pied, un soldat du 88^ de marche et deux gardes mobiles? Un de ces derniers misérables, lui mettant le poing sur la figure, lui criait :
« — Tu m'as donné une fois huit jours de prison : c'est moi qui te tirerai le premier coup de fusil.
« C'était une scène hideuse, à rendre fou, bien que nous ayons tous fait le sacrifice de notre vie. Il était cinq heures. Une clameur immense domine toutes les
autres, une bousculade affreuse se passe dans la cour, et nous voyons tout à coup jeter au milieu de nous un vieillard à barbe blanche, vêtu d'habits bourgeois noirs et coiffé d'un chapeau haute forme. Nous ne savions pas quel était ce nouveau prisonnier et nous plaignions, sans le connaître, ce vieillard inconnu qui n'avait évidemment plus que quelques instants à vivre.
« Le lieutenant Meyer me dit que c'était Clément Thomas; qu'il vient d'être arrêté rue Pigalle, au moment 011 il se promenait en curieux; qu'il a été reconnu par des gardes nationaux et traîné aux Buttes- Montmartre pour partager notre sort.
« Dès lors, la fureur des gardes nationaux ne connut plus de bornes; c'est à peine s'ils n'assomment pas leurs courageux officiers qui nous défendent avec énergie et désespoir, car ils sentent qu'ils deviennent impuissants à nous protéger longtemps. En vain un individu vêtu d'une chemise rouge monte-t-ilsur un mur, d'où il adjure la foule de nommer une cour martiale qui statuera sur le sort des prisonniers ; en vain leur dit-il qu'ils vont commettre un lâche assassinat et souiller la République qu'ils acclament si haut.
« Tout est inutile. L'arrivée imprévue du malheureux général Thomas, détesté dans les bataillons de Montmartre et de Belleville à cause de sa juste sévérité pendant le siège, cette arrivée nous a tous perdus; la foule, bête, furieuse et déchaînée, veut du sang. Celui de Clément Thomas coule le premier; on le saisit au collet, malgré la résistance du lieutenant Meyer et de quelques autres citoyens courageux qui retombent
épuisés, pendant que nous autres, toujours gardés à vue et couchés en joue à chaque instant, nous ne pouvons bouger. Le vieux capitaine décoré de Juillet est un des plus ardents à invectiver le malheureux général qui disparaît à nos yeux, est entraîné à quelques pas de là et fusillé par dix ou douze coups qui répondent lugubrement dans nos cœurs. Ce ne fut pas un feu de peloton, mais des coups isolés tirés l'un après l'autre comme dans un feu de tirailleurs. Le malheureux général Leoomte subit quelques instants après le même sort, de la même manière ; il était cinq heures et demie.
« Nous n'avons pas assisté à cette exécution infâme et nous ne pouvons dire quelles furent les dernières paroles de ces deux nobles et généreuses victimes. Mais tant que les deux généraux restèrent avec nous, ils furent silencieux, calmes, résignés. Ils sont morts comme des soldats {ceux de l'ancienne école) savent mourir.
(( Puis, c'était notre tour: nous étions préparés à la mort et chacun de nous s'attendait à ouvrir la marche funèbre; mais nos défenseurs de la garde, après une demi-heure de suprême effort, parvinrent en partie à apaiser la foule, qui s'était éclaircie après le meurtre des deux généraux et obtinrent d'elle de nousramener à notre prison du Château-Rouge, où nous serions mis à la disposition du Comité encore une fois.
« Il est six heures. Nous sortons de cette maison de sang, où nous étions depuis deux mortelles heures et d'où aucun de nous ne croyait sortir vivant. La garde
nationale, qui nous escorte et forme la haie autour de nous, semble revenue de ses affreux instincts du matin. Le crime od'eux qui vient de se commettre pèse sur toutes les consciences etsur bien des gosiers. A peine avions-nous fait quelques pas pour descendre des buttes que nous voyons accourir, effaré et très pâle, un homme vêtu de noir et portant en sautoir une écharpe tricolore.
« — Où menez-vous ces officiers ? s'écrie-t-il. Il croit qu'on nous mène au supplice, et le malentendu qui s'engage entre lui et notre escorte nous fait perdre du temps, ameute encore la foule et manque de nous devenir fatal. Nous demandons quel est cet homme. On nous répond que c'est M. Clemenceau, maire du XVIII^ arrondissement et député de Paris. Depuis, M. Clemenceau a expliqué à la tribune de l'Assemblée nationale sa conduite dans cette journée. Nous tenons seulement à constater qu'il n'a paru, au milieu de ces scènes honteuses et sanglantes qu'il aurait pu peut-être empêcher, qu'à six heures du soir, après l'assassinat des deux généraux.
«Nous parvenons enfin au Château-Rouge; au moment où nous allions y entrer, nous rencontrons le capitaine Mayer, porteur d'un papier qu'il dit être l'ordre d'élargissement de tous les prisonniers, y compris les malheureux généraux; il dit que les nombreuses courses qu'il a eu à faire pour obtenir cet ordre du Comité, lui ont fait perdre du temps et arriver après le crime accompli.
« On nous réintègre dans le pavillon du Château-
Rouge et on nous dit d'attendre, toujours gardés à vue par des gardes nationaux, la décision de ce Comité invisible. A sept heures, enfin, le lieutenant Meyer revient avec un ordre émanant du Comité; c'est un mandat d'amener lancé contre moi avec ordre de comparution immédiate devant le Comité central. Etait-ce un nouvel arrêt de mort ou une lueur d'espérance? Je l'ignorais parfaitement, mais après les émotions de cette terrible journée, je n'avais plus rien L apprendre, et je me laissai mener dans une maison située rue de Clignancourt, près du Chàteau-Rouge, 011 mon sort définitif devait se régler.
« A l'entresol de cette maison, je trouvai deux cham bres converties en bureaux où des hommes écrivaient, puis une dernière pièce fort étroite où je fus mis en présence d'un chef de bataillon de la garde nationale nommé Jaclard, qui me sembla embarrassé dans ses questions et peu ferré sur son mandat. Il se contenti de me demander le récit de la journée et parut attacher beaucoup d'importance àmesparoles, qu'il fit en partie consigner par écrit. A la suite de cet interrogatoire, il me fit mettre en liberté; mais c'était une mesure illusoire pour ma propre sûreté, car la rue était pleine de gardes nationaux et de gens encore très surexcités. Néanmoins, grâce à la nuit, grâce surtout à la présence du lieutenant Meyer et du jeune gardf national dont je parlais au début, je pus m'échappesain et sauf et regagner ma maison. Une heure plr; tard, M. le capitaine Franck pouvait également sfirûr du Château-Rouge ; mais les autres prisonniers, d:;Jût U
commandant de Pousargues faisait encore partie, ne purent s'échapper que le lendemain matin; car les gardes nationaux qui les avaient séquestrés ne voulaient pas reconnaître les ordres émanés de ce bureau qui m'avait rendu la liberté.
« Tel est le récit parfaitement exact de cette journée du 18 mars pour tout ce qui regarde l'assassinat des deux généraux, les faits de Montmartre et du Château- Rouge.
« Les officiers de la garde nationale qui étaient les chefs du mouvement insurrectionnel le matin virent, vers midi, quelles conséquences affreuses aurait leur conduite et firent, je dois à la vérité de le dire, tous les efforts possibles pour sauver les deux victimes et les autres prisonniers dont la mort fut certaine pendant deux heures.
« Ce qui est le plus triste à constater, c'est que de misérables soldats français ont été les premiers, dans un moment pareil, à tirer sur leur général, seul et désarmé, et que les autorités municipales de Montmartre, ainsi que ce fameux Comité dont on nous parlait à chaque instant ne parurent ni au Château-Rouge ni à la maison de la rue des Rosiers, et ne firent dans la journée aucun efTort réel pour sauver les apparences. »
Yous me demandez maintenant d'ajouter à ce récit Jion appréciation de témoin oculaire et bien renseigné sur l'état de Paris dans la nuit du 18 mars et le lendemain.
Persuadé que vous n'avez qu'un but, la recherche
de la vérité impartiale, je vais compléter la relation de la journée du 18 mars, par les souvenirs de ce que j'ai vu jusqu'au moment de mon départ de Paris.
J'ai la conviction sincère et absolue que rien n'était perdu pour le gouvernement légal, môme après la défection de quelques pelotons des troupes du général Lecomte et l'assassinat des deux malheureuses victimes de la rue des Rosiers. L'abandon immédiat de Paris par M. Thiers a été une mesure incompréhensible, et l'insurrection était si loin de croire à un pareil triomphe qu'aucun ministère ne fut occupé par elle avant le lendemain soir; l'Hôtel de Tille seul était au pouvoir de la Commune à la fin de la nuit du 18 mars. La rive gauche était intacte ; la division d'infanterie du général Susbielle (brigades Bocher et Paturel) était dans les Invalides et sur l'Esplanade absolument dans la main de ses chefs, n'ayant pas été engagée le 18, hors de tout contact avec les bataillons du Comité central. Le mouvement communaliste qui existait à l'état latent depuis le 31 octobre, qui s'était assez violemment manifesté lors de l'attaque de l'Hôtel de Ville le 2-2 janvier, n'était pas organisé le 18 mars au matin pour s'emparer de Paris et du gouvernement de la France ; on comptait bien avoir encore I une émeute et cette population alcoolisée et armée i de pied en cap acceptait volontiers cette éventualité; les comités de vigilance et le Comité central étaient en permanence; mais cette organisation insurrectionnelle était devenue l'état normal depuis deux mois, et plus d'un parmi ceux qui siégeaient dans ces comités
était loin de les prendre au sérieux et de les croire surtout capables d'une action immédiate et victorieuse; dans ces conditions, le gouvernement abandonnant la partie, le Comité central s'est trouvé du jour au lendemain gouvernement malgré lui. Peut-il être intéressant pour vos lecteurs de savoir ce qui se passait au moment de la débandade dans un des principaux rouages de la grande machine démontée, au Ministère de la guerre? J'étais dans l'engrenage; mes souvenirs sont encore bien présents, car les heures valent des journées dans de pareils moments et leur dramatique succession laisse une impression ineffaçable dans le cœur et dans l'esprit.
Vers six heures du soir, à peine échappé des mains de Ferré, président du comité de vigilance du quartier Montmartre, je me précipitai dans la direction de la rue Lafayette où, contraste bien parisien, toutes les boutiques étaient ouvertes, les devantures de cafés pleines de consommateurs; les omnibus, les fiacres, le public circulaient sans plus se soucier de la nouvelle émeute qui n'était pour tout le monde, à ce moment-là, qu'une répétition du 31 octobre et du 22 janvier. On parlait bien plus des obsèques de Gh. Hugo, qui venaient d'être célébrées au Père- Lachaise dans le plus grand ordre, que de i'échauffourée de Montmartre. Je sautai dans un fiacre et j'arrivai en quelques minutes au Ministère de la guerre où je trouvai le général Le Flô en conférence avec it maréchal de Mac-Mahon et le général Borel. Le maréchal rentrait de captivité le jour même; il venait se
présenter au ministre de la guerre, et il ignorait absoument les événements de Montmartre;
Je renseignai rapidement le ministre qui n'en savait guère davantage, car on n'avait envoyé personne à Montmartre depuis le matin pour avoir des nouvelles du mouvement ou savoir ce que j'étais devenu. « Enfin, me dit le général Le Flô, qu'est-ce que c'est, à votre avis? Est-ce une émeute ou une révolution?
— Mon général, c'est une émeute où le sang a malheureusement déjà coulé; mais jusqu'à présent, ce n'est que cela. J'étais de service auprès de vous, le 22 janvier, sur la place de l'Hôtel-de-Ville : c'est un mouvement identique, mais il ne faut pas qu'il s'étende.
— C'est bon; nous verrons; je suis bien content de vous revoir, car on me disait que vous aviez été fusillé; allez changer de tenue (mon uniforme était en lambeaux) et revenez ici à huit heures. »
A l'heure dite, j'étais de retour au Ministère; l'huissier du cabinet du ministre me dit que le général Le Flô est avec les autres membres du gouvernement en conférence chez M. Calmon, chef du cabinet particulier de M. Thiers, rue de la Pépinière, en face de la rue de Courcelles ; que le ministre est parti sans laisser d'ordres pour personne; que je le trouverais peut-être encore chez M. Calmon, mais bien juste, parce que le gouvernement allait sortir de Paris et se porter immédiatement à Versailles !
Je fis répéter cela deux fois à l'huissier, car il me semblait que je n'avais rien entendu d'aussi extrava-
gant à la rue des Rosiers, pendant toute la journée! Il n'y avait pas à en douter ; je me rends en toute hâte rue de la Pépinière; on me dit chez M. Calmon que tout le monde est parti. Je rentrai au Ministère de la guerre, absolument désert; pensant que des événements encore plus graves que ceux de la journée et que j'ignorais avaient pu se produire dans la soirée et motiver ce rapide abandon de Paris, je donnai l'ordre à l'officier de garde de faire fermer toutes les portes de la rue Saint-Dominique, et de les laisser enfoncer plutôt que de les ouvrir; j'enfermai dans les armoires tout ce qui se trouvait épars sur les bureaux du ministère; je cachai les timbres, et je restai dans la cour aux aguets, m'attendant à chaque instant à entendre les crosses frapper la grande porte.
Il n'en fut rien; le silence le plus complet régnait aux alentours, la nuit était calme et sereine; pas un coup de fusil ne résonnait dans Paris, et je croyais rêver en me disant que c'était dans de pareilles conditions que le gouvernement abandonnait la partie.
A minuit (heure à laquelle expirait mon service) je quittai le ministère, je donnai l'ordre à l'ofûcier de garde de n'ouvrir la porte qu'au ministre, et je le prévins que je reviendrais le lendemain au lever du jour. Je courus chez moi me mettre en bourgeois, et impatient de savoir ce qui avait bien pu motiver de pareilles résolutions. Je pensai qu'en remontant à Montmartre je serais renseigné mieux que n'importe où; une demi-heure après, j'y étais; les rues étaient presque désertes; les gens du quartier et les gardes natio-
naux ayant été sur pied depuis vingt heures dans un tumulte indescriptible avaient fini par rentrer chez eux.
Je retournai au Château-Rouge, où un bataillon du Comité central était devant ses faisceaux; rue Ramey, et dans les autres rues qui montent aux Buttes, des gardes nationaux en faction de loin en loin et des patrouilles; on ne m'arrête pas; je veux monter l'escalier à pic qui menait alors au sommet de la colline; là, un officier de la garde nationale avec un détachement de quelques hommes me barre le chemin en me criant : « Au large! »
Je rentrai dans Paris; causant en route avec les gens que je rencontrais, j'appris que rien de nouveau ne s'était passé à Montmartre dans la soirée, mais qu'il y avait une manifestation sur la place de l'Hôtelde-Ville. Comme il yen avait une ou deux par semaine, à cette époque, et que je n'entendais pas un coup de fusil, je jugeai inutile de pousser jusqu'à l'Hôtel de "Ville et je rentrai à pied chez moi, sur la rive gauche, en me disant qu'avec deux des régiments intacts de la division campée aux Invalides, on reprendrait Montmartre et ses canons aussi facilement qu'on les avait perdus dans la journée. Que de fois nous avons parlé, le général Rocher et moi, de cette nuit du 18 mars! Le général commandait une brigade qui est restée toute la nuit dans les baraquements de l'Esplanade, les hommes assis sur les lits de camp, avec défense de se coucher, tant on s'attendait à recevoir d'un moment à l'autre Tordre de faire un retour offensif sur Montmartre.
Les généraux ont ignoré toute la nuit le départ définitif du gouvernement pour Versailles; on l'ignorait également dans tout Paris, sauf quelques rares initiés. Bocher m'a dit vingt fois qu'il était absolument sûr de ses deux re'giments qui avaient fait tout le siège de Paris sous ses ordres, qui étaient compacts et sondés, tandis que le 88^ de marche, dans lequel s'e'tait produite la défection, comptait dans ses rangs des soldats ou plutôt des hommes armés de toute provenance.
Le lendemain dimanche, 19 mars, un soleil radieux brilla dès le matin sur Paris. A peine levé, je cours rue Saint-Dominique; l'officier de garde qui représentait avec moi et les huissiers toute la population de l'énorme édifice me rendit compte que la nuit s'était passée dans le plus grand calme, mais que ses hommes auxquels on n'avait pas apporté la soupe la veille au soir n'avaient pas mangé depuis vingt-quatre heures et qu'ils commençaient à se plaindre. Je lui donnai quelque argent pour faire acheter des vivres et les récriminations cessèrent.
Vers huit heures, je vois arriver le général d'Abzac, aide de camp du maréchal de Mac-Mahon, qui vient aux nouvelles; apprenant que le Ministère est abandonné et que tout le gouvernement est à Versailles, il ne peut en croire ses oreilles.
Je lui demande, sinon des ordres, il n'avait aucune qualité pour m'en donner, du moins des conseils ; il me dit de mettre en sûreté les documents importants; il me félicite de mon intention d« rester au Ministèr*
jusqu'au dernier moment. J'ai bien souvent rencontré depuis M. le général d'Abzac; chaque fois il commençait par me rappeler cette matinée du 19 mars au Ministère de la guerre; moi aussi, je ne l'oublierai jamais. Avec quelle facilité un gouvernement s'effondre à Paris !
Après le général d'Abzac, c'est un chef d'escadrons d'artillerie. Tardif de Moidrey, qui accourt très mécontent : on l'a oublié dans les Tuileries avec quatre batteries; il a appris l'émigration à Versailles, il demande des ordres.
— Mon commandant, il n'y a plus au Ministère que moi et l'huissier; voyez chez le gouverneur de Paris.
— Mais j'en viens, il n'y a plus personne ; au moins, ici il y a un officier.
— Que puis-je faire?
— Avez-vous encore les timbres du Ministère?
— Oui.
— Alors faites-moi un ordre, avec cachet du ministre pour sortir par la porte Dauphine et je vais rejoindre Versailles avec mes batteries; mais quelle idée d'abandonner ainsi Paris !
Ce brave officier supérieur, que je retrouvai quelques jours après à Versailles, me dit qu'il avait passé par la porte sans encombre, après avoir montré l'ordre aux gardes nationaux et qu'il n'avait pas laissé un homme dan^ Paris, malgré les excitations de la foule qui maintetiant se sentait la maîtresse et exultait de joie.
Puis d'autres, et aussi les imposteurs, les donneurs
de conseils, les reporters en quête de nouvelles; je donnai Tordre de ne laisser entrer que les officiers. Très peu se présentèrent; on commençait à savoir partout que le gouvernement était à Versailles et les officiers sans troupes s'y rendaient directement.
Le général de division Pajol, le comte Arthur de Vogiié, officier de la mobile de Paris, vinrent encore au Ministère dans l'après-midi; ils ne pouvaient croire à cette débandade générale; mais la journée s'avançait; il était évident que le Ministère allait bientôt être occupé par les vainqueurs : facile victoire! Mais toute défense était inutile; je fis sortir le poste, j'en passai l'inspection et je donnai, à haute voix, à l'officier l'ordre de faire charger les fusils, de ne les rendre en aucun cas à qui que ce soit et de partir immédiament pour Versailles. Gomme les artilleurs des Tuileries, je les y retrouvai peu de jours après; cette petito troupe du HO^ de ligne, sous les ordres d'un officier énergique, sortit de Paris alors en pleine insurrection, sans la moindre velléité de désertion. J'entre dans ces détails parce qu'ils sont indispensables pour prouver que toute l'armée de ligne n'était pas désorganisée, comme on l'a prétendu, le 19 mars, et encore bien moins dans la nuit du 18. Un retour offensif, immédiat, sur Montmartre aurait changé la face des choses ; ce sont des considérations politiques seules qui ont fait sortir M. Thiers de Paris; mais je ne veux parler que de ce que j'ai vu.
Du reste, ma tâche était terminée; je n'avais plus rien à faire au Ministère, je ne pouvais plus être utile
à aucun de nos officiers et mon devoir était de rejoindre mon chef à Versailles. Vers quatre heures, l'huissier vient m'annoncer qu'on voit de la terrasse du jardin un fort détachement de garde nationale descendant la rue de Bourgogne.
Bientôt après, la batterie des tambours se fait entendre; il n'y a plus de doute, c'est la première garde montante de la Commune à l'hôtel de la rue Saint- Dominique. Je sortis par les jardins; de là, à la gare Saint-Lazare, et à six heures à Versailles.
Recevez, je vous prie, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.
Vicomte Beugnot.