‹ Nouveau journal d'un officier d'ordonnanceChapitre 15 sur 50 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

M. Thiers a voulu la Commune. — Olivier Pain et le portefeuille du marquis de Moustiers. — Offres de concours repoussés. — La fuite ventre à terre. — A Versailles. — La nuit du 18 au 19 mars. — Récit de M. Jules Richard.

Ainsi donc, l'enlèvement des canons de Montmartre, opération militaire commencée dès trois heures du matin, le samedi 18 mars, aurait pu être achevée presque au point du jour, avant que la foule fût sortie de ses maisons. Et alors cette opération eut parfaitement réussi.

Une faute la fit échouer : ce fut le retard dans l'arrivée des attelages. Une autre faute transforma cet insuccès en déroute.

Les soldats n'avaient point emporté de vivres. Gomme on pensait que tout serait terminé dans la matinée, on calculait que les troupes rentreraient chez elles pour dîner. Cette infanterie resta donc en position de longues heures, sans avoir de quoi manger.

Avec des soldats rompus à la discipline, la privation

de nourriture, pourvu qu'elle ne soit pas trop prolongée, n'a pas de grands inconvénients. Les circonstances à la suite desquelles l'infanterie a marché pendant trente-six heures de suite, sans avoir rien à se mettre sous la dent, sont pour ainsi dire innombrables dans l'histoire de nos guerres; mais rien ne détruit la discipline comme la défaite.

Dans une armée battue, les généraux et les officiers ont perdu tout prestige.

En rase campagne, ils obtiennent encore l'obéissance, parce que l'homme est un animal qui a l'habitude de vivre en troupeau, parce qu'ils possèdent une force morale supérieure à celle de leurs hommes, sorte de réservoir magnétique où le soldat désorienté vient instinctivement puiser. Et enûn, parce qu'en présence de l'ennemi, le troupier se rend compte qu'isolé ou sans direction il est voué à une mort certaine.

Mais au milieu d'une population, dans le dédale des maisons, alors qu'un officier ne représente plus ni la victoire ni la sécurité, alors que le gouvernement au nom de qui il commande, issu de la veille, ne représente plus le lendemain, rien ne rattache plus les hommes à leurs chefs, rien que les règles factices de la discipline, altérées par la défaite elle-même et par le spectacle de l'indiscipline nationale.

L'homme alors ne sait pas plus résister aux conseils delà faim qu'à ceux d'une fraternité bête et avinée qui le pousse dans les bras des émeutiers.

L'armée française ne comptait pour ainsi dire plus

de vieux soldats, et on peut ajouter que les troupes qui entourèrent Montmartre étaient de la garde nationale habillée en infanterie de ligne. Et elles fraternisèrent avec la garde nationale.

Les citoyens et les citoyennes arrivèrent avec de la charcuterie, du vin, du pain, du tabac et des bonnes paroles; les soldats laissèrent les gamins prendre leurs fusils ou mirent la crosse en l'air. Lorsque les officiers voulurent intervenir, ils furent injuriés d'abord, puis battus, et le chapelet humain s'égrena.

Une partie des corps battit en retraite, les autres fondirent, et les officiers, abandonnés ou poursuivis par leurs soldats, furent trop heureux, pour sortir de cet enfer, de s'abriter an milieu des prolonges' d'artillerie en retraite.

11 est un fait reconnu par tous les militaires et très scientifiquement explicable, c'est que, en présence de l'énieute, la cavalerie se débande moins facilement que l'infanterie, et l'artillerie encore moins que la cavalerie.

Cela provient de ce que l'infanterie et l'émeute se ressemblent jusqu'à un certain point, puisqu'elles sont composées toutes deux d'hommes à pied. La possession du cheval crée, au contraire, une différence énorme entre la cavalerie et l'émeute. Un fantassin lâche son fusil, un cavalier ne veut pas abandonner le cheval qui le porte et qu'il regarde comme sa propriété.

Quant à l'artillerie, elle se compose d'unités humaines qui ont pour centre commun une voiture, attelée, une arme formidable et massive, et elle se

désagrège encore plus difficilement que la cavalerie.

11 y a dans l'armée des lois tout à fait opposées à celles de la chimie où les corps simples sont stables et les corps composés instables. Plus la molécule militaire compte d'atomes divers, plus elle est stable.

Donc, le samedi dans l'après-midi, l'émeute était victorieuse et le gouvernement était vaincu.

Quels étaient les chefs de cette émeute? Des inconnus, des gens qui composaient le Comité central de la garde nationale, qui n'avaient aucun mandat régulier, qui étaient délégués plutôt parleur ambition que par leurs collègues, auxquels on obéissait dans leur propre parti parce qu'on le voulait bien, et qui n'avait pas cinquante centimes en caisse.

Et cependant le gouvernement allait leur abandonner une ville immense de '2 millions d'âmes, un budget aussi considérable que celui de la Belgique, des ressources incalculables et tous les trésors accumulés par le génie des temps passés.

Ce gouvernement avait à sa tête un homme dont le cercueil, par une ironie sanglante de la destinée, fut entouré, lors de son passage à travers Paris, par tous les républicains.

Cet homme, M. Thiers, a été, d'après moi, dans toute sa carrière politique, littéraire et administrative, un être à la fois néfaste et méprisable.

Il fut l'auteur direct non seulement de la Commune, mais du plus grand de ses crimes : le massacre des otages. Les preuves morales et matérielles de ce que j'avance sont innombrables.

Toute la carrière de M. Thiers, depuis cette infamie de l'incarcération et de l'espionnage dont fut victime la duchesse de Berry, démontre qu'il n'avait aucun scrupule sur le choix de ses moyens de gouvernement. Or il est manifeste que M. Thiers ne pouvait installer un gouvernement régulier, sans désarmer la garde nationale. 11 est manifeste aussi qu'il n'était pas assez fort pour décréter ce désarmement, de but en blanc.

Il lui fallait donc une émeute, et une émeute assez considérable, pour qu'il pût s'emparer, en un coup de filet, de toutes les armes versées pendant six mois dans le sein de la population parisienne, en même temps qu'il purgerait par une saignée à blanc cette population des éléments perturbateurs qu'elle contenait.

Cette émeute, nous venons de voir comment il la provoqua. Et quand on étudie l'affaire du 18 mars, on en arrive presque à se demander si M. Thiers voulait réellement enlever les canons de Montmartre et si son but n'était pas plutôt d'obtenir un mouvement populaire qui lui permettrait d'évacuer Paris d'abord, pour le reprendre ensuite, en le noyant dans le sang.

Mais cette émeute qu'il venait de provoquer, on peut dire qu'il l'avait préparée, et on peut ajouter que, pouvant l'écraser en un tour de main, il la laissa grandir comme un chirurgien qui, rêvant une belle opération, favoriserait la croissance d'une tumeur qu'il aurait pu enlever, à ses débuts, par un simple coup de ciseaux.

Voici un curieux renseignement qui prouve que, de concert avec plusieurs de ses ministres, M. Thiers fomentait la Commune dès les premiers jours de mars.

A cette époque, il fit mettre en liberté trois cents détenus de la maison de Poissy, en les engageant à devenir autant d'agents actifs de l'émeute. Ces trois cents gredins n'étaient pas pour donner, lorsqu'on les arrêterait par-ci par-là, un cachet d'honnêteté, de respectabilité au mouvement populaire.

Olivier Pain, attaché au ministère des Affaires étrangères sous les ordres de Paschal Grousset, avait trouvé dans le cabinet du ministre, et dans un tiroir secret, des dépêches des plus compromettantes, échangées entre M. Thiers et Ernest Picard, établissant de la façon la plus claire, la plus péremptoire, que ces Messieurs avaient travaillé, depuis les premiers jours du mois, à créer le conflit qui avait éclaté le 18 mars.

Il n'y avait pas à dire, les détails de ce qui devait se passer étaient là consignés d'avance. On pouvait, à l'aide de ces dépêches, confondre leurs auteurs, les faire rentrer sous terre, eux et leur patriotisme. Olivier Pain réunit tous ces documents, les mit dans un portefeuille qui se trouvait dans le cabinet du ministre, sur lequel était frappé, en lettres d'or, le nom du marquis de Moustier, et les porta chez lui.

Lorsque Olivier Pain dut prendre la fuite, il avait autre chose à sauver que le portefeuille du marquis de Moustier; il le laissa donc.

M"® Pain, craignant des perquisitions domiciliaires et voulant soustraire à la police tous les papiers qu'elle supposait pouvoir être des armes contre son mari, — ne se doutant, pas du reste, de l'importance de ce qu'elle allait détruire, — brûla tout le contenu du portefeuille.

Elle n'eût pas été femme si elle avait été logique. Et sans se rendre compte que le portefeuille pouvait '^ témoigner contre son mari aussi éloquemment que son contenu, elle le conserva précieusement.

En 1875, un officier supérieur de la Commune, un Polonais réfugié à Londres, avait été attiré à Paris dans un piège tendu par sa maîtresse, qui, comme la plupart des maîtresses des hommes politiques, appartenait à la police. Le malheureux, jugé, allait être condamné à mort.

Rochefort et Olivier Pain, évadés de la Nouvelle- Calédonie, se trouvaient alors à Genève. M"^ Pain, qui était venue rejoindre son mari, avait apporté avec elle le fameux portefeuille vide.

Rochefort eut alors l'idée de tirer parti de cette circonstance, afin de sauver la vie de l'officier polonais.

M. Dufaure était ministre. On lui écrivit une lettre anonyme, dans laquelle on le prévenait que des personnes avaient entre les mains, à Genève, les dépêches échangées entre M. Thiers et Ernest Picard, dépêches dont j'ai parlé plus haut.

Si l'on voulait accorder la vie sauve à cet officier supérieur de la Commune, les détenteurs des papiers

en question s'engageaient à les détruire; dans le cas contraire, ils seraient publiés. La lettre ajoutait, pour donner à M. Dufaure, un témoignage de la véracité de ses auteurs, que ceux-ci lui adressaiontpar la poste le portefeuille dans lequel on conservait cette correspondance; portefeuille qui, provenant d'un ministre des Affaires étrangères, était connu au ministère.

Je n'ai pas besoin d'ajouter, je pense, que l'officier polonais eût la vie sauve.

Olivier Pain n'est plus de ce monae; j'ai dû m'adresser à M. Henri Rochefort, afin d'avoir la confirmation de ce que je viens de raconter et que je tiens de la bouche d'un membre de la Commune, que j'ai vu dernièrement à Genève, où il habite; car il n'a jamais voulu rentrer en France.

Henri Rochefort m'a dit que tout ceci etaït scrupuleusement vrai, que c'est lui-même qui a écrit la lettre anonyme, la première et la seule de sa vie, que c'est également lui qui a expédié le portefeuille à la poste, qu'il serait facile d'en trouver les traces et qu'enfin il y avait parmi ses codétenus de Nouméa quelquesuns des individus de la maison de Poissy.

Voici maintenant un autre renseignement non moins curieux qui prouve que, dès le premier jour de la Commune, M. Thiers refusa un secours qui lu aurait permis d'en avoir raison facilement.

Le général Farre était major général, en février 1871 , de l'armée que commandait à Cherbourg le général de Pointe de Gévigny.

Cette armée avait été formée de l'armée du Nord,

supprimée après Saint-Quentin; elle comptait à peu près 35 000 hommes et un matériel de chemin de fer presque intact, pouvant transporter ces 35 000 hommes en quarante-huit heures.

Le général en chef chargea le général Farre d'envoyer un de ses officiers d'ordonnance à Paris, aussitôt après la nouvelle que la Commune avait éclaté, afin d'offrir à M. Thiers le concours de l'armée de Cherbourg, dont il était sûr au point de vue moral; s'engageant à prendre Paris dans les quarante-huit heures suivantes, sans coup férir.

Cet officier d'ordonnance était M. Xavier Feuillant.

Il vint à Paris, se rendit compte de la position, vit incidemment l'abbé Deguerry, dans son bureau à l'Assomption, et se rendit à Versailles auprès de M. Thiers.

Dans son entretien avec l'abbé Deguerry, M. Feuillant lui avait conseillé de partir sans perdre de temps.

Réponse de l'abbé : Un prêtre est un soldat qui doit savoir mourir à son poste. C'est en effet le sort que lui réservait l'avenir.

M. Feuillant était accompagné de sa mère lors de sa visite au curé de la Madeleine. C'est chez elle, 13, rue Royale, que le trésor et les ornements de la Madeleine avaient été cachés.

M""^ André facilite à M. Feuillant une audience immédiate de M. Thiers. Réponse de M. Thiers à M. Feuillant:

« Le général de Pointe de Gévigny est fou. Je le remercie de sa bonne volonté absolument inutile. » — Conversation grincheuse que M. Thiers termine en disant qu'une armée se forme à Versailles qui suffira à tous les besoins.

M. Saint-Genest, du Figaro, M. de Pressensé ont été mis au courant de ces négociations.

Lettre de M. Feuillant à son chef pour le tenir au courant des négociations.

Réponse du général Farre ainsi conçue :

« Mon cher Ami,

« Nous vous remercions; nous craignons bien que vous ne voyiez très juste. Le seul conseil que nous puissions vous donner, est, puisque vous nous dites en avoir les moyens, d'informer le Gouvernement très exactement de ce que vous savez.

(( Tâchez de savoir ce qu'il compte faire ; car rien ne peut avoir lieu sans son assentiment et son initiative. Comme nous avons tout lieu de penser que d'un moment à l'autre nous pouvons quitter Cherbourg, nous vous engageons à rester encore à Paris. Faites avec cœur, énergie et le courage qui vous distingue la démarche que nous vous conseillons. Faites-nous en connaître le résultat. Donnez-nous votre adresse à Versailles, pour que nous puissions vous y adresser une lettre ou une dépêche télégraphique au besoin. — - Votre messager attend. Je me hâte de terminer,

en vous assurant, tant au nom du général en chef qu'au mien, de notre bien vive amitié.

«r FaBRE.

« 31 mars 1871.

« P.-S. — Un des moyens : la Chambre actuelle pourrait être un objet de suspicion, à cause de la diversité des partis, de la part même des honnêtes gens de Paris.

« Si le Gouvernement n'a pas l'énergie d'agir, il faut qu'il fasse immédiatement une loi pour de nouvelles élections et que tout repasse au creuset, sans toutefois mettre en question l'existence de la République, qui seule peut, sinon concilier, du moins ^tténuer et réprimer les passions et les exigences des divers partis.

« Sans hésiter, voyez le Gouvernement et faites-lui part de tout ce que vous aurez appris et de ce que nous avons dit.

« Adieu, encore.

A Monsieur Xavier Feuillant, officier d'ordonnance, »

Revenons maintenant à cette journée du 18 mars et à la soudaine détermination prise par M. Thiers d'abandonner Paris, dès qu'il connut ses résultats ; détermination appréciée déjà plus haut d'ailleurs par le vicomte Beugnot. ]

M, Thiers était ce qu'on peut appeler un militaire en chambre, mais, personnellement, il n'avait rien d'un

foudre de guerre. Tous ses historiens, et notamment le comte de Martel, constatent que sa témérité à se jeter dans les aventures les plus extraordinaires était balancée par une pusillanimité complète qui lui faisait perdre la tête, dès qu'il se trouvait en présence d'un danger réel.

Il avait préparé la révolution de 1830; mais quand on se battit à Paris, il se sauva à Enghien.

Il prépara la révolution de 1848 par la campagne des banquets dont il fut le véritable auteur.

Quand l'émeute éclata, il ne sut dire que ces mots : « La marée monte », se déguiser, et se sauver.

Quatre mois plus tard, aux journées de Juin, il faisait préparer, dans le logement d'un des secrétairesrédacteurs de la Chambre, un placard pour s'y cacher.

La conduite d'un pareil brave à trois poils était tout indiquée par ses antécédents.

Le 18 mars, dans les salons du palais du Ministère des affaires étrangères, il délibérait avec ses ministres pendant que, dans la cour dont les grilles étaient fermées, stationnaient les chevaux du général Vinoy et ceux de son état-major, autour desquels était massé un escadron de cavalerie légère servant d'escorte.

A chaque minute, les portes s'ouvraient devant les porteurs de mauvaises nouvelles, devant des témoins oculaires du désastre. Tout à coup, du côté de l'Esplanade, on entend des cris : c'est un bataillon de garde nationale de Grenelle qui se rend à l'Hôtel de Ville avec le drapeau rouge, en hurlant : « Vive la Commune! »

Thiers n'hésite plus. Il donne l'ordre d'évacuer

Paris, d'évacuer tous les forts. Il dégringole les escaliers en criant au général Yinoy : « Général! je vous prends votre escorte. » Et il saute dans son coupé.

Là, comme un homme qui a oublié quelque chose, il tire son calepin et écrit au crayon l'ordre d'abandonner le Mont-Yalérien, c'est-à-dire un obstacle imprenable entre Paris et Versailles. Puis il commande le départ « ventre à terre ». Entouré de cavalerie, le coupé file par les quais. Plus heureux que son maître Louis-Philippe qui dut se contenter d'un fiacre, Thiers avait deux bons chevaux. Mais ils avaient beau dévorer l'espace, il leur trouvait une allure de tortue. A chaque instant, il passait la tête par la portière en criant : « Marchez donc! marchez donc ! Tant que nous ne serons pas au pont de Sèvres, il y aura du danger. »

Le capitaine qui commandait l'escadron et qui galopait à côté du coupé avait beau répondre : « Nous ne pouvons pas aller plus vite, tous nos chevaux vont être fourbus. » Thiers répétait toujours : « Marchez donc! marchez donc! »

Le bienheureux pont de Sèvres fut passé sans encombre et on laissa souffler les chevaux, à la montée de Chaville. Thiers était plus calme. Il se voyait déjà en sûreté à Versailles et ruminait d'ailleurs l'idée de l'évacuer, à la première alerte, pour se sauver au Mans dont il avait ordonné que l'on conservât la gare à tout prix.

Lorsqu'il fut bien installé à la préfecture de Versailles, n'ayant plus peur, il redevint lui-même, c'est-àdire le fourbe par excellence, et au lieu de prendre

LA FUITE DU GOUVERNEMENT. 8i

des mesures immédiates avec le général Appert qui commandait Versailles, il eut l'air d'être venu là en promenade, pour s'occuper de l'installation de l'Assemblée qui devait se réunir le lendemain.

Il ne raconta à personne ce qui venait de lui arriver. C'est là un détail historique qui paraîtrait incroyable si on n'avait pas pour Tappuyer le témoignage que voici et qui est signé par Jules Richard :

« Paris, 16 mai 1888.

« Cher Monsieur et Confrère,

«Vous me demandez si je ne me rappelle pas une entrevue que j'eus avec M. Thiers dans la nuit du 18 au 19 mars 1871.

« Non seulement je me la rappelle, mais j'ai publié une relation de cet événement peu mémorable, mais assez important, car c'est peut-être après les paroles échangées que Thiers songea au péril que courait Versailles, si les insurgés parisiens avaient osé sortir de Paris par la route de Courbevoie, tandis que l'armée de Vinoy sortait, par son ordre à lui, par la route du Point-du-Jour.

« Dans sa précipitation à mettre sa chère personne hors des atteintes des communards;, le chef du pouvoir exécutif n'avait même pas regardé une carte des environs. 11 avait caché au capitaine Bruat et au général Appert les événements de Paris. Bref, le « petit écervelé », comme l'appelait M. Mole en réponse au qua-

lificatif de « grand benêt » (les gens de la rue de Poitiers s'arrangeaient bien entre eux en 1851), bref, le « petit écervelé » avait prescrit l'abandon de la capitale, des forts de la rive gauche et du Mont-Valérien, comptant sans doute que, ahuris de leur victoire imprévue, étonnante, invraisemblable, les communards passeraient leur première nuit à s'amuser à la moutarde.

« Voici mon récit :

« — ... Chargé par M. H. de Villemessant de rendre compte au Figaro des séances de l'Assemblée nationale, j'avais loué à Versailles un logement dans l'avenue de la Reine. En me rendant à la gare Saint-Lazare pour le train de neuf heures et demie, le samedi 18 mars, j'avais assisté, sur la place du Nouvel Opéra, à une scène curieuse et très significative. Plusieurs bataillons fédérés, au milieu desquels figuraient bon nombre de soldats du 88^ de marche arrivé récemment de province et du 120^ de ligne, employé à Paris pendant le siège, après avoir parlementé un instant avec les troupes de la garde nationale qui barraient la rue de la Paix, venaient de forcer le passage ; les boutiques se fermaient et la terreur se répandait dans tout le neuvième arrondissement. Au Café de la Paix, où les consommateurs en quête de nouvelles étaient nombreux, chacun voyait déjà la capitale en feu et l'on se demandait anxieusement ce qui allait se passer pendant la nuit, puisque l'émeute triomphante ne rencontrait aucun obstacle.

« A la gare, fort peu de monde. Dans le compartiment

OÙ je montai, trois personnes seulement, dont un jeune prêtre, probablement attaché à l'archevêché de Paris, raconte comment il a réinstallé, dans la journée, plusieurs curés de la grande banlieue. Du reste, il semblait ignorer absolument qne la capitale fût aux mains des partisans de la Commune. J'étais très soucieux, très préoccupé : je le laissai tout à la joie de ses récits apostoliques. En débarquant à Versailles, je rencontrai un ami auquel je fis le tableau assez sombre de ce qui s'était passé depuis le matin : l'assassinat des généraux Lecomte et Clément Thomas, la défaite de l'armée à Montmartre et à Belleville ; enfin tout ce que j'avais vu dans la journée; une tentative d'assassinat d'un gendarme par un sergent de la garde nationale sur la place de l'Hôtel-de- Ville, la réunion de tous les officiers deGaribaldi devant le Café du Helder, puis la trouée faite dans la rue de Rivoli par les fédérés. Mon ami me regarda comme s'il me prenait pour un fou, me fit répéter plusieurs fois mes confidences et finalement me dit :

« — Nous ne savons rien de cela ici, j'ai dîné avec plusieurs généraux et officiers supérieurs qui ont vu M. Thiers à son retour de Paris : il ne leur a rien dit de semblable. Verriez-vous un inconvénient à ce que je vous mène chez M. le capitaine de vaisseau Bruat? Il commande la division chargée de veiller à la sécurité de l'Assemblée nationale qui se réunit lundi, il sera bien aise de connaître tous ces détails.

« Mon ami me conduisit dans un hôtel voisin de la place d'Armes et situé au coin de la rue des Réservoirs.

(c M. le capitaine de vaisseau Bruat était en conférence avec le général de brigade Appert — depuis ambassadeur à Saint-Pétersbourg et alors commandant la place de Versailles et le département de Seineet-Oise. Ces messieurs m'écoutèrent avec beaucoup d'attention et une extrême surprise. Si mon nom leur avait été absolument inconnu, ils m'auraient certainement pris pour un échappé de Charenton. ils avaient entretenu M. Thiers une heure avant, et le chef du pouvoir exécutif ne leur avait point soufflé un mot, un traître mot de l'insurrection de Paris.

« Avec beaucoup de politesse, M. Bruat me déclara que j'étais son prisonnier :

« — Ne vous effrayez nullement, ajouta-t-il, de cette arrestation qui est purement de forme. Mais j'ai une grande responsabilité, je dois protéger la représentation nationale et n'ai qu'un moyen de savoir la vérité de la bouche de M. Thiers, c'est de vous envoyer chez lui avec le général Appert.

« — Je n'ai aucune observation à vous faire là-dessus, répondis-je aussitôt : je connais M. Thiers et j'ai l'honneur d'être connu de lui. Il sait que je ne parle pas à la légère et si vraiment — ce qui m'étonne beaucoup — il n'est pas informé par le menu de l'état de Paris, il pourra y envoyer un exprès qui lui confirmera tout ce que je viens de vous raconter.

(( De la place d'Armes à la préfecture de Seine-et-Oise où logeait M. Thiers, il y a dix minutes de chemin. Il pouvait être onze heures et demie ou minuit lorsque nous arrivâmes chez le chef du pouvoir exécutif.

« Après avoir été très bien dans ses papiers et avoir eu l'honneur d'être classé par lui parmi les journalistes les moins « chimériques » du moment, j'étais tombé de beaucoup dans l'esprit de M. Thiers. Une réplique assez raide que je m'étais permise un jour qu'il déclara devant moi qu'on devait refuser à l'Empire tous les moyens, en hommes et en argent, pour tenir tête aux adversaires de l'extérieur en était la cause. Je ne me présentais donc pas avec la certitude d'être affectueusement reçu, mais sans crainte d'être traité en intrus. Le général Appert, en deux mots, expliqua que, M. Bruat m'ayant entendu dire que la capitale était aux mains d'une insurrection formidable et que deux officiers généraux avaient été fusillés dans la journée à Montmartre, les faits lui avaient paru si •surprenants qu'il avait cru devoir m'envoyer à la préfecture en parler à M. Thiers.

« Celui-ci ne parut nullement étonné et, comme si ces faits eussent été déjà l'objet de la conversation engagée avec les personnes qui étaient là, il me dit :

« — Ni le général Lecomte, ni le général Clément Thomas n'ont été fusillés. MM. Langlois et Lockroy sortent de chez moi et m'ont affirmé qu'ils pouvaient garantir la vie de ces deux officiers.

« — Monsieur Thiers, je vous affirme qu'ils ont été fusillés ce matin. Il n'y a pas trois heures à Paris, dans le débit de tabac de la place du Nouvel Opéra, j'ai entendu un soldat se vanter d'avoir pris part à l'exécution et annoncer qu'il en avait autant au service de son colonel.

« — Mais, reprit M. Thiers, qui, évidemment, savait la vérité et voulait gagner du temps avant de la laisser pénétrer dans son entourage, comment l'avez-vous appris?

« — J'habite le quartier et je l'ai appris à six heures du soir par des témoins oculaires.

« — C'est donc une question d'appréciation puisque vous ne l'avez pas vu vous-même, riposta M, Barthélémy Saint-Hilaire.

« Aucune règle hiérarchique ne me condamnait au respect envers le vieux péripatéticien. Je lui répliquai vertement :

« — Non, je n'y étais pas, mais il est probable que, si j'avais été présent, ou je serais un insurgé, ou bien je me serais opposé de tous mes efforts à ce double assassinat, et dans les deux cas vous ne me verriez pas ici.

« — Enfin vous arrivez de Paris, reprit M. Thiers, un peu honteux de la naïveté de son secrétaire général; par quel convoi? Qu'avez-vous vu? que savez-vous?

« Il se fit alors expliquer longuement et sans marquer d'impatience les faits auxquels j'avais assisté. Il insista sur certains détails qu'il aurait voulu plus explicites, mais je ne pouvais lui en dire plus long que ce que je savais. Il me demanda pourquoi la bonne garde nationale n'avait pas répondu à son appel. Il parut étonné lorsque je lui appris que la bonne garde nationale, noyée dans la mauvaise, était dans la proportion de un à dix. Il ne savait rien encore de la fédération, du Comité central. Evidemment, les ministres qu'il avait pris parmi les membres du

gouvernement de la Défense nationale lui avaient caché la vérité et s'étaient bien gardés de lui raconter leurs imprudences. Lorsque je lui dis que, vers les quatre heures, j'avais rencontré, rue de Rivoli, une brigade qui battait en retraite sur trois colonnes, par la rue Saint-Honoré et les quais après avoir évacué la place de la Bastille, il me répondit franchement que les quatre divisions del'armée du général Vinoy avaient reçu l'ordre de se réunir à l'École-Militaire, d'évacuer Paris en masse et de se replier sur Versailles. Comme je restais atterré devant cette déclaration, il me dit très vivement :

« — Qu'auriez-vous donc voulu que je fisse?

« — Oui, reprit M"^ Dosne qui s'était approchée; oui, dites, monsieur, qu'auriez-vous fait?

« J'ai toujours professé le plus grand respect pour les femmes : je ne répondis donc rien. M. Thiers, se laissant alors aller à sa prolixité coutumière, m'expliqua ou plutôt expliqua au groupe qui s'était formé autour de sa personne que les Parisiens auraient dû avoir confiance en lui, qu'il croyait avoir donné assez de gages publics de son amour pour la liberté — j'avais sur le bout de la langue les mots : Lois de septembre et loi du 31 mai 1850 — mais qu'il ne pouvait laisser compromettre dans une émeute parisienne la seule armée que le traité de paix lui permit de réunir sur les bords de la Seine. Autour et sous les yeux de l'Assemblée nationale, disait-il, cette armée se refera, se solidifiera, s'augmentera et aura bien vite raison de l'armée du désordre.

« Le petit homme était réellement beau dans cet accès d'"autorité gouvernementale qui lui montait au cœur et le transfigurait. M. Thiers a toujours eu dans les veines du sang de jacobin ; il est né et mort, politiquement parlant, en jacobin, et c'est avec des procédés de jacobin qu'en 1871 il a arraché la France aux communards. Ne nous plaignons donc pas trop. Il n'y avait que lui en ce moment-là pour faire cette besogne. Peut-être aurait-il pu mieux la clore, mais il était jacobin, et l'humanité n'est jamais entrée dans son âme. J'ai revu plusieurs fois de près M. Thiers à la tribune et je ne l'ai retrouvé qu'une seule fois aussi grand, aussi élevé, aussi éloquent; c'est le jour où il demanda aux députés de Paris si l'un d'eux pouvait et oserait engager sa parole que les gens du Comité central et ceux qui les poussaient se déclareraient satisfaits des privilèges qu'ils demandaient pour Paris, eux députés de Paris. C'était leur dire : « Vos électeurs ne sont pas derrière vous, c'est vous qui êtes derrière vos électeurs. »

« Dans toutes les autres circonstances, j'ai trouvé M. Thiers inférieur; c'est qu'alors il parlait pour lui, pour son pouvoir, pour son cher pouvoir, tandis que, dans les deux affaires que je rappelle ici, l'amour du pouvoir se confondait en lui avec l'intérêt du pays et que cela donnait une grande force et une grande noblesse à son bon sens et à son égoïsme autoritaires.

« Cependant quelqu'un, je ne sais qui, fit observer que, si le Comité central était intelligent et diligent, il arriverait à Versailles avec les bataillons fédé-

rés en même temps que l'armée du général Vinoy.

« — C'est impossible, fit M. Thiers de sa petite voix aigrelette et en frappant du pied le parquet avec colère.

« — Si — tandis que le général Yinoy suivra les quais et gagnera Versailles par le pont de Sèvres — ils ont l'idée de prendre par Courbevoie, ils peuvent être ici demain matin, reprit la même voix.

« Le général fit un signe d'assentiment. M. Thiers l'entraîna dans l'embrasure d'une fenêtre et causa longuement avec lui. Le groupe s'était dissipé; je restai seul au milieu de la galerie. Lorsque le chef du pouvoir exécutif, terminant de donner ses instructions, m'aperçut, il fit un geste d'impatience qui signifiait : «Est-ce qu'il va rester encore longtemps ici celui-là?. . .»

« Ayant parfaitement compris, je lui dis en m'inclinant profondément :

« — C'est que je suis prisonnier ; le général ne vous a pas dit que M. le capitaine Bruat...

((Le général, en effet, m'avait présenté comme visiteur, non comme prisonnier d'État. En deux mots, il donna à M. Thiers la clef de l'énigme. Celui-ci, sans me remercier autrement, me dit d'un air noble :

« — Vous êtes libre ! »

« Le lendemain, de bonne heure, j'assistai sur la place d'Armes à l'arrivée de la future armée de Versailles. Elle défilait avec assez d'ordre, mais sombre et résignée, pour gagner les casernes de la ville et les baraquements de Satory. Les pauvres soldats des régiments de marche levés en province faisaient peine à voir, tant ils étaient jeunes, mal équipés, mal armés

et peu instruits. La division Faron, formée du 35» et du 42® (anciens régiments) et de quelques régiments de marche qui avaient vaillamment soutenu le siège de Paris, avait seule, avec la gendarmerie, une apparence réellement militaire. Quinze jours après, refaits, solidifiés, bien nourris, bien vêtus, tous ces jeunes gens reprenaient du cœur au ventre; d'autres régiments venaient augmenter leur nombre et si leur réunion ne forma pas « la plus belle armée qu'ait eue la France » , comme le dit plus tard fort impolitiquement et fort maladroitement M. Thiers, elle sauva la société et rendit, le 21 mai, à la France la capitale dont elle était séparée depuis le 18 septembre 1870. « Constatons, pour clore cet épisode, que M. Thiers eut une fière peur cette nuit du 18 au 19 mars. Il retint à rhôtel de la préfecture tous les officiers supérieurs et généraux qui s'y présentèrent, et la médisance veut qu'il ait fait coucher en travers de la porte de sa chambre deux vaillants entre les vaillants qui rentraient des prisons d'Allemagne. »

«Je pourrais ajouter beaucoup de détails à ce récit, mais je n'ai rien à y retrancher.

« Je terminerai simplement en vous disant que le général Appert, que j'ai vu il y a huit ou dix jours, m'a rappelé ce qu'il m'avait déjà dit une fois, qu'il était conforme à la vérité.

« Faites de ceci ce que vous voudrez et croyez-moi votre tout dévoué confrère,

« Jules Richard. »

Page 1