CHAPITRE V
Le premier million, — La Commune et la Banque de France. — Une médaille. — Les adversaires de la Commune. — Manifestation pacifique. — Reçus à coups de fusil. — Récit de l'une des victimes. — MM. Gaston JoUivet et Charles Bocher.
Voilà donc Paris sans gouvernement. Le Comité central de la garde nationale commence par faire une proclamation, deux proclamations dont l'une fixait au mercredi 22 mars les élections pour la Commune et qui toutes les deux portaient la trace de cette boursouflure de style, signe caractéristique de cette triste période de la guerre et de la Commune. J'en fais grâce à mes lecteurs, nécrivant pas une histoire détaillée de l'insurrection du 18 mars.
Puis, au milieu de cette ville en fièvre, dont les rues étaient encombrées de citoyens en armes acclamant la Commune future, le Comité central se partage les ministères tout comme avaient fait les hommes du Quatre-Septembre et s'installe à l'Hôtel de Ville.
Il ne manquait pour être un gouvernement que peu de chose : de l'argent.
Le 20 mars, l'inquiétude commençait à gagner les chefs du mouvement. Il n'y avait pas d'argent. Si l'argent est le nerf de la guerre, il est le sang et la chair de la révolution. Ces messieurs se grattaient l'oreille : comment allait-on faire pour s'en procurer?
Eudes s'offrit pour aller bravement en chercher à la Banque de France.
— Comment! vous voulez y aller; prenez au moins un bataillon avec vous.
— Non. Si j'y vais, je veux y aller seul. Billioray, membre du Comité central, dit aussitôt :
— Je veux y aller avec vous.
— Soit! répondit Eudes. Et l'on partit.
Arrivés à la Banque de France, ces messieurs frappèrent à la grand'porte qui ne fut légèrement entre-bâillée qu'au troisième coup. Et une voix leur demanda :
— Qui êtes-vous? et que voulez-vous?
— Nous sommes envoyés par le Comité central et nous voulons parler au directeur.
— Vous êtes seuls?
— Oui.
— Entrez, alors.
Ces messieurs entrèrent en effet, par l'entre-bâillement de la porte, qui fut aussitôt refermée. Ils se trouvaient dans la cour intérieure, où tous les employés de la Banque, pour la plupart d'anciens et braves militaires, organisés en bataillons pendant le siège, se
promenaient de long en large, autour de leurs armes dressées en faisceaux.
Il était cinq heures du soir. Après avoir pénétré dans le bâtiment de droite qui donne sur la rue des Bons- Enfants, les deux envoyés furent introduits dans le cabinet du marquis de Plœuc, qui se leva pour les recevoir en leur désignant deux sièges.
Au dire du général Eudes, qui m'a raconté, en détail, l'anecdote que je rapporte ici, le marquis de Plœuc était un petit vieillard, une sorte de second Monsieur Thiers. Il leur parut vif, courtois et remarquablement intelligent.
Après les politesses préliminaires d'usage :
— Que désirez-vous, Messieurs ? leur demanda le marquis de Plœuc.
— Nous sommes envoyés par le Comité central, qui a besoin d'argent, afin de vous prier de lui en donner.
— Ah I Vous venez de la part du Comité central? Vous avez besoin d'argent. Je n'en suis pas surpris; il y a même longtemps que je vous attendais.
— Vous nous attendiez. Monsieur?
— Certainement. On ne peut pas gouverner sans argent. Je le sais mieux que personne, moi, qui ai payé la garde nationale depuis le i septembre. J'ai lu ce que vous avez publié ; ce n'est pas mal du tout : et puis moi, j'aime les jeunes; du reste, votre gouvernement vaudra toujours celui qu'il remplace. Avez-vous besoin de beaucoup d'argent?
— Mais, oui, monsieur le directeur, il nous en faut pas mal.
— Voyons ! Je connais vos besoins. Il vous faut
il vous faut 600 000 francs pour les premiers
jours.
— Oui, pour les premiers jours. .
— Si ce n'est pas assez, nous compléterons le mil- 1 lion. Avec un million, vous devez pouvoir commencer
à vous débrouiller. Allons ! il faut enlever ça vivement. Je vais sonner et dire qu'on vous l'apporte.
Eudes déclara que s'il était chargé de demander de > l'argent, il ne se croyait pas autorisé à l'emporter comme ça tout de suite, qu'il n'en avait pas l'habitude ; mais qu'il allait prévenir le délégué aux Finances, 1 afin de régulariser ce premier versement.
— C'est ça ! allez chercher le délégué aux Finances ; ^ je vais faire compter le million pendant ce temps-là: -> tout sera prêt à votre retour.
Ces messieurs se levèrent, et l'on parla de la façon dont la Banque de France était gardée. Eudes proposa d'y faire venir un bataillon de fédérés. ■
— Non, reprit M. de Plœuc; c'est inutile. Vous avez dû voir que nous ne sommes pas trop mal organisés. Nous avons nos petites habitudes. Pourquoi changer i un état de choses qui marche bien? Si le Comité central exige que nous recevions un bataillon, on
le recevra, bien entendu; mais qu'y gagnera-t-on? 'l Je vous le répète, nous sommes d'assez grands garçons pour faire nous-mêmes nos petites affaires. Pourquoi troubler les relations que nous devons avoir ensemble et qui doivent être des plus cordiales? Ces messieurs se quittèrent. Eudes et Billioray se
jetèrent dans un fiacre qui passait devant la Banque et se firent conduire au Ministère des Finances, rue de Rivoli, où se trouvaient Jourde et Varlin.
Lorsque les deux délégués aux Finances apprirent comment les choses s'étaient passées, comme de véritables grands enfants, ils ne purent cacher leur joie aussi grande que leur étonnement : ils se regardaient en riant; puis, spontanément, tous quatre se levèrent et se serrèrent dans les bras les uns des autres, en se disant : « Ça va! ça va! »
Eudes raconta alors qu'il avait offert au marquis de Plœuc de lui envoyer un bataillon de fédérés.
— Tu as tort, dit Jourde : ne compromettons rien. Ça marche bien comme ça. Que pouvons-nous désirer plus?
On retourna à la Banque. Le million était compté, et on le descendit dans le fiacre qui attendait à la porte.
Quand ces messieurs quittèrent la Banque, il était à peine six heures. Les choses s'étaient en effet passées rondement. Ils emportaient 800 000 francs en papier et 200 000 francs en argent et en or, renfermés dans des sacs que, contre son habitude, la Banque ne leur avait pas fait payer.
Le marquis de Plœuc, par sa bonhomie, sa jovialité, la familiarité de son langage, s'était fait des amis des membres du Comité central. Il avança à la Commune, pendant les deux mois qu'elle dura, à peu près 20 millions. Prenant toujours les choses sur le même ton que lors de sa première entrevue avec Eudes, il dé-
clina constamment la protection superflue, disait-il, du bataillon de fédérés qui lui était offert, et qui ne i fut, en effet, jamais envoyé à la Banque. ;i
Après la Commune, la Banque de France fit frapper ^ une médaille destinée à ses défenseurs. {
C'était une petite satisfaction que le marquis de \ Plœuc était bien aise de donner à ses employés, dont il 1 grandissait le mérite, pour se grandir lui-même. La j vérité, c'est que les employés de la Banque de France j n'ont rien défendu du tout. Si le gouvernement de la il Commune avait été composé de voleurs, si on avait j voulu réellement attaquer la Banque et prendre son i argent, aucun des braves gens qui montaient très pla- | toniquement la garde dans la cour intérieure n'aurait !; échappé. Le monument lui-même n'a jamais été me- ' nacé; mais je neveux diminuer en rien le mérite du marquis de Plœuc, qui a compris, avec beaucoup de 1 tact, Tattitude qu'il convenait de prendre vis-à-vis — je répète le mot — des grands enfants qui demandaient, alors qu'ils auraient pu prendre.
Je me suis fait montrer cette médaille par les employés de la Banque, et j'ai fait à son égard une remarque que je crois intéressant de consigner ici. N'est-il pas, en effet, très intéressant et même curieux que sur cette médaille^ frappée longtemps après la chute du gouvernement impérial, des gouvernements du Quatre-Septembre et de la Commune, on ait représenté l'aigle impérial portant encore la couronne des Césars. Dans quel but? Pour quel intérêt a-t-on agi de la sorte ? A d'autres de le dire. '
PARIS ABANDONiNÉ 97
Paris était-il donc conquis en entier ?
Pas tout à fait. Il y avait des tièdes. Il y avait même des adversaires. Les tièdes ! c'étaient les radicaux de la veille, parmi lesquels figuraient presque tous les maires des arrondissements et qui, par le jeu de bascule des éve'nemenls, étaient devenus une sorte do centre gauche.
L'insurrection morale contre l'Assemblée réactionnaire leur plaisait assez, mais l'insurrection matérielle contre le gouvernement leur semblait excessive. Ils firent ce que font toujours tous les centres gauches, ils donnèrent tort à tout le monde pour concilier tout le monde. Ils rédigèrent des proclamations au bas desquelles s'étalaient les noms des Floquet et des Lockroy, de tous ceux qui sont devenus aujourd'hui le Gouvernement, et dans lesquelles il était déclaré que Paris avait droit à la franchise communale, à la nomination des officiers de la garde nationale, y compris le général en chef, mais qu'il fallait obtenir ces bienfaits du gouvernement autrement qu'à coups de fusil.
Le seul résultat qu'ils obtinrent et qu'ils méritaient fut de passer pour des traitres aux yeux des communards et aux yeux des Yersaillais, qui d'ailleurs avaient aussi bien raison les uns que les autres.
Et les adversaires?
Les adversaires étaient les conservateurs. Très respectables comme conservateurs, très méprisables comme adversaires.
Les conservateurs avaient un quartier général, la
mairie du IP arrondissement. Ils eurent bientôt un général, qui était l'amiral Saisset.
Cet amiral avait été reconnu dans une rue et acclamé par les passants. M. Thiers l'apprit et le nomma immédiatement général en chef de l'armée nationale de Paris. Il l'installa au Grand-Hôtel, et, comme en somme il n'avait ni état-major ni troupes, comme il était accablé par la perte de son fils tué pendant la guerre, son commandement, qui dura deux ou trois jours, produisit ce qu'il devait produire : le néant.
Le mardi 21 mars, Paris vit cependant un spectacle étrange : des conservateurs descendant dans la rue et marchant derrière un drapeau sur lequel on lisait ces mots : « Ligue des amis de l'ordre. Vive la République ! »
La manifestation parcourut la rue Drouot et ceux qui la composaient se donnèrent rendez-vous pour le lendemain, en face de l'Opéra, afin d'aller manifester place Vendôme, oii se trouvait l'état-major de la garde nationale.
Quand elle parcourut le boulevard, je la vis passer du perron de Tortoni oii je fumais le calumet de la paix, et comme les gens qui défilaient devant moi me paraissaient appartenir en grand nombre à ce que j'appellerai ma couche sociale, je m'en allai avec eux pour voir.
Lorsqu'on donna rendez-vous pour le lendemain, je dis à mes voisins : « Bravo! parfait! On apportera ses fusils avec des cartouches plein ses poches, n'est-ce pas?»
— Non, non! me répondit-onde toutes parts, pas de fusils ! Une démonstration pacifique sera bien plus imposante.
J'insistai avec timidité en disant: « Mais, c'est qu'ils en ont, eux autres, des fusils ! »
— C'est justement pour cela!
— Oui, mais s'ils nous tirent dessus?
Un gros négociant que je vois encore et qui aurait bien mérité de rester le nez contre terre, dans la rue de la Paix, le lendemain, me répondit d'un ton péremptoire : « Monsieur, ils n'oseront jamais! »
J'allumai un autre cigare et je rentrai chez moi, en me disant: « Quels braves gens, mais quels crétins!»
Le conservateur français a ceci de particulier que la nature, tout en lui accordant la faculté de vouloir, lui a refusé celle d'exécuter. Il a le cerveau, centre de l'entendement, mais il lui manque la moelle épinière, centre du mouvement.
Le lendemain, comme je suis un peu semblable aux ouvriers qui se munissent toujours de leurs outils, avant de se rendre au travail, et qui riraient au nez de leur patron s'il leur commandait d'aller sans rabot, je me contentai d'aller voir se former et passer la manifestation de la place Vendôme.
Il est donc juste que je laisse à deux acteurs de ce drame l'honneur de le raconter.
Voici ce que m'écrit mon camarade Jollivet :
( EîBLIOTHECA
100 NOUVEAU JOURNAL d'UN OFFICIER d'oRDONNANCE. I|
\i « Mon cher Ami, li
« Yous me demandez mes impressions sur la journée j du 22 mars 1871. Je vous les donne un peu pêle-mêle, mais nullement, selon l'expression consacrée, au hasard de mes souvenirs, lesquels sont restés très vivants.
« Je commence par vous dire que j'apportais, pour ma part, de très peu pacifiques sentiments à la manifestation pacifique.
« Dans monhumble opinion, il n'y avait pas à parlementer avec les bataillons fédérés, mais, après la sommation d'usage, à tirer sur eux si l'on se trouvait en nombre. Aussi ce jour-là me suis-je évertué à dire aux braves gens qui se dirigeaient vers la place Vendôme : <( Rentrons chez nous, prenons nos fusils, revenons nous masser à une heure fixée aux environs de l'Opéra et puis en avant dans la direction de la rue de la Paix! » Il est probable que le ciel ne m'a pas départi le don de l'éloquence, car je n'ai converti personne à mon idée. La majorité des citoyens auxquels je m'adressais a cru au bon cœur des gens qui, à quelque temps de là, devaient fusiller l'archevêque. Ils se sont postés sans armes devant les bataillons stationnés place Vendôme et vous savez le reste.
« J'ai suivi les manifestants avec quelques amis qui espéraient comme moi jusqu'au bout que les amis de l'ordre finiraient par passer de la parole aux actes. Puis la curiosité m'a poussé tout à fait en tête, face à face avec la première ligne des fédérés.
« J'ai pu alors entendre les généreux appels à la conciliation qui furent adressés à ces derniers. Aucun des manifestants, je vous l'assure, du moins aucun de ceux qui se trouvaient autour de moi, n'a tenu un langage de provocation. « La forme de leur admonestation a été parfois véhémente mais nullement injurieuse. Quant aux interpellés, je les ai regardés un à un avec soin et mon souvenir encore une fois est bien précis sur ce point. Leurs traits tirés, leurs regards hébétés, l'air de lassitude avec lequel ils s'appuyaient sur leurs fusils trahissaient une ivresse de la veille incomplètement cuvée dans le sommeil. Ils avaient l'air beaucoup moins féroces qu'abrutis. Je mets en gage que ces gens-là — ceux du rang de devant du moins — laissés à eux-mêmes n'auraient pas tiré sur la manifestation. Les premiers coups de feu du reste sont venus par-dessus leur tête, partis des rangs reculés qui n'étaient pas en contact direct avec les amis de l'ordre.
« C'est après ces débuts d'hostilité que n'ayant nul souci d'être le prisonnier de la Commune, j'ai fait comme tout le monde et j'ai pris mes jambes à mon cou. Presque à brûle-pourpoint j'ai reçu une belle dans le bras.
« D'autres sifflaient autour de moi et la situation devenait critique. Heureusement à ce moment je me rappelai, avec cette soudaineté d'impression propre aux émotions fortes, un propos que m'avait tenu sous l'Empire M. Ranc :
« — Quand je suis pris dans un mouvement popu-
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laire, me disait le célèbre conspirateur, et qu'on tire sur moi, je prends toujours pour me sauver le milieu de la rue. En glissant le long des maisons je risque trop de servir de cible aux soldats.
« Remplacez soldats par communards et la leçon était bonne à suivre de point en point : j'en ai reconnu la justesse. Aucune des balles tirées sur moi ne m'a touché, tandis que, tout en jouant des jambes, j'ai pu voir de droite et de gauche tomber pour ne plus se relever des malheureux qui s'étaient sauvés en rasant les murs, ou, ce qui était plus imprudent encore, en se blottissant contre les portes cochères des maisons tenues impitoyablement fermées par les concierges affolés.
(( En résumé, puisque vous me demandez ma pensée « de derrière la tête » sur cette journée, je vous dirai que les communards ont eu parfaitement raison de tirer sur moi ; car ils n'ont fait que devancer mon plus cher désir de réciprocité, mais vous conviendrez que cela ne les excuse guère d'avoir fusillé la plupart des I autres manifestants, lesquels, je le répète, mus par un sentiment très noble mais singulièrement optimiste, espéraient conjurer par des exhortations l'impiété d'une guerre civile éclatant en face des Prussiens.
«J'ajouterai que depuis ce temps j'ai eu mainte occasion de parler de la journée du 22 mars et des chances qu'aurait eues la cause de l'ordre appuyée au minimum parun millier de fusils déterminés. Dieu sait qu'on en aurait trouvé bien davantage! Tout le monde est convenu avec moi que les conservateurs ont perdu, là
aussi, une belle occasion de s'entendre. Leur manifestation a été inutilement héroïque. Combien elle aurait gagné, au point de vue pratique, à se transformer en prise d'armes! Gomme on aurait eu vite raison, en quelques coups de fusil, du bataillon alcoolisé de la place A^endômel Comme il était aisé ensuite, par les rues de Rivoli, de gagner l'Hôtel de Ville et de prendre en flanc ses défenseurs, lesquels n'avaient pas dû, plus que ceux de la place Vendôme, respecter pendant la nuit l'eau-de-vie et l'absinthe des marchands de vin voisins. Ce double succès remporté, les assaillants ne se trouvaient plus guère en présence que de Montmartre et de ses canons. On revenait presque à la veille de l'insurrection, avec le désarroi en moins et la confiance en soi-même en plus. Que de deuils auraient pu être ainsi épargnés jusqu'à et y compris la semaine sanglante, si les illusions et le manque d'entente des conservateurs n'avaient pas fait du 22 mars un triste pendant à la journée des Dupes ! « Votre tout dévoué
« Gaston Jollivet. »
Voici maintenant ce que m'écrit mon ami Charles Bocher:
« Mon cher Ami,
« Vous m'avez demandé quelques souvenirs, qui me sont personnels, de cet abominable temps de la Commune. Je m'empresse de vous les envoyer.
« J'avais été convoqué, comme vous, par les partisans de la résistance, pour cette manifestation de la place Vendôme. Avant de m'y rendre, je voulus faire ce qu'on appelle, en termes militaires, une reconnaissance.
« La place entière était occupée par des bandes armées et très bien gardée; pour la traverser, je me réclame d'un ami qui l'habitait, mais que je savais absent. C'était un prétexte !
(( On me laisse passer, accompagné par deux communards, ayant pour consigne de m'arrêter si je ne faisais vérifier mon dire. Il me fut ainsi permis de me rendre compte des moyens de défense; ils étaient fort bien pris. Une compagnie entière, sur trois rangs, l'arme au pied, occupait l'entrée de la rue de la Paix; elle s'apprêtait ainsi à repousser, par la force, toute manifestation, même pacifique.
« Après avoir été escorté par mes deux hommes armés, jusqu'à la sortie de leurs lignes; je me rendis à la place de l'Opéra, où se trouvait un nombreux rassemblement de représentants de l'ordre.
« Nos amis, Saint-Vallier, de Pêne, Rodolphe Hottinger, étaient des plus animés. Je leur fis part de la reconnaissance que je venais de faire et leur témoignai toutes mes craintes.
« Nous n'avons pas d'armes, leur disais-je, et le moins qu'il puisse nous arriver, c'est d'être reçus à coups de baïonnette.
« Ils ne voulurent rien entendre, étaient fort excités et entraînèrent nos partisans, drapeau tricolore
en tête, qu'un nègre de haute stature portait vaillamment.
« Arrivés devant la compagnie que je leur avais signalée, ils furent repoussés d'abord à l'arme blanche, et comme ils cherchaient à forcer cette première ligne de défense, on fit feu sur eux.
« Une panique s'ensuivit. Ceux qui n'avaient pas été atteints se sauvèrent dans toutes les directions, appelant aux armes, criant : « On nous égorge! » mais cet appel ne fut pas entendu, et le parti de l'ordre ne se montra plus à Paris depuis cet acte d'extrême violence.
(( Notre courageux ami de Pêne et le brave Rodolphe Hottinger, qui aurait eu à perdre plus que tout autre dans cette périlleuse aventure, furent au nombre des malheureux blessés.
« Les plus vives sympathies et les nombreuses marques d'estime qui leur ont été témoignées dans cette triste circonstance ont été la récompense de leur belle conduite.
« Si beaucoup s'étaient conduits comme eux dans notre monde^ les choses auraient pris une autre tournure!
« Parmi d'autres blessés, je me rappelle encore, comme nom connu, Gaston Jollivet. Un officier de marine en uniforme fut tué, son nom pourrait vous être donné au Ministère de la rue Royale.
« Croyez, etc.
« Charles Bocher. »