‹ Nouveau journal d'un officier d'ordonnanceChapitre 17 sur 50 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les élections. — Qui commencera? — Les premières opérations,

— Holocauste d'un médecin. — Le décret des otages. — Ar- ji

restation de l'Archevêque. — Chez Raoul Rigault. — Une visite |l

forcée à la Commune. [

J'ai déjà dit qu'il ne fallait pas attendre de moi une histoire de la Commune au jour le jour, mais bien des notes, des impressions, et même des documents inédits sur les principaux événements qui se passèrent pendant cette période de soixante et onze jours, commencée, le 1 8 mars, dans le sang de deux généraux français et terminée, le 28 mai, à la suite d'une baignade de l'armée française dans le sang de la démocratie parisienne, baignade éclairée par l'incendie des monuments de Paris qui brûlaient comme des torchères, au milieu de cette scène de carnage grandiose.

Des témoins oculaires sont déjà venus déposer devant le lecteur sur le massacre de Montmartre et sur la manifestation de la rue de la Paix. Cette manifes-)j tation eut lieu le mercredi, 22 mars, jour précédera- •

ment fixé par le Comité central pour l'élection de la Commune. Les électeurs de Paris, ayant employé cette journée à s'entre-tuer, n'eurent guère le temps de voter. Aussi le scrutin fut-il reporté au dimanche suivant, 26.

Paris compte environ 435 000 électeurs. Il y en eut une soixantaine de mille qui votèrent. Chacun des vingt arrondissements nommait un certain nombre de membres de la Commune, suivant le chiffre de sa population, et la Commune se composait de 94 membres.

Je juge inutile de donner ici la liste des élus. Il y avait de tout dans ce groupe. 11 y avait des politiciens bourgeois, comme M. Méline président actuel de la Chambre des députés, M. Tirard ministre actuel, Ranc, Gambon, Marmottan, de Bouteiller, Robinet, etc., qui donnèrent bientôt leur démission. Il y avait des ouvriers. Il y avait des désœuvrés. Il y avait des artistes. Il y avait surtout énormément d'imbéciles, et même quelques braves gens qui croyaient que c'était arrivé.

Tout ce monde se réunit à l'Hôtel de Ville, tout comme les gens du Quatre-Septembre, et se partagea les ministères, tout comme les gens du Quatre-Septembre. Seulement, tandis que les hommes de Septembre s'étaient donné un président permanent, les hommes de Mars ne se donnèrent qu'un président hebdomadaire. Et tandis que les hommes de Sep- I tembre n'avaient mis qu'un membre à la tête de chaque ! service de l'administration publique , les hommes de

Mars en mirent plusieurs, car ils se partagèrent en dix commissions.

La première chose qu'ils firent était parfaitement inique, mais pas bête du tout.

Elle consistait à faire cadeau aux locataires parisiens de trois termes de loyer. C'était un don de joyeux avènement pris dans les poches des propriétaires et qui rallia beaucoup de gens à la Commune.

Une autre mesure essentiellement populaire consista à supprimer la conscription militaire. Elle eût été sublime, sans un léger correctif qui imposait le service militaire dans la garde nationale, de 19 ans à 40 ans.

On ne peut pas tout faire pour le bien du peuple. Au fond, le fardeau qui charge ses épaules reste toujours le même, mais on en change le nom.

C'est ainsi que le pauvre troupeau humain a protesté pendant des siècles contre les enrôlements militaires de la Monarchie : on lui a donné la conscription de la République et de l'Empire. Alors, il s'est mis à protester contre la conscription : on lui a donné le service militaire obligatoire.

Cette brave nation trouvait son sort intolérable lors- | qu'elle était condamnée à fournir cent mille hommes à Tarmée tous les ans. A force de se plaindre, elle est f arrivée à en fournir près de trois cent mille, et elle \\ trouve que tout va bien. ji

A-t-elle assez crié : Plus de dîmes! plus de tailles, il plus de corvées? i

On lui a répondu : Tu as raison. Plus de dîmes! l Plus de tailles! Plus de corvées! Des contributions i

directes 1 Et les contributions directes représentent trois ou quatre fois la dîme, la taille ou la corvée.

A-t-elle assez crié : Plus de droits réunis?

On lui a répondu: Tu as raison; plus de droits réunis! Des contributions indirectes! Et les contributions indirectes représentent cinq ou six fois les droits réunis.

Le joyeux moine Gorenflot préférait la poularde à la carpe; pour mettre d'accord sa gourmandise et ses scrupules religieux, il se faisait servir le vendredi un chapon gras et lui disait solennellement : Je te baptise carpe.

Les gouvernements se livrent tous à une opération inverse. Ils servent des carpes à des gens qui préféreraient la poularde, mais ils disent à la carpe : Je te baptise poularde. Et ce qu'il y a de particulier, c'est que la majorité des contribuables est parfaitement trompée par les paroles sacramentelles.

La Commune se comporta donc comme un véritable gouvernement. Elle eut bien soin de décréter que quiconque pactiserait avec les autorités de Versailles serait considéré comme un traître et traité comme tel. Elle contenait une minorité de gens hardis qui auraient voulu, dès le lendemain de leur installation, ramasser tout ce qu'on avait sous la main en hompes valides et le jeter sur Versailles.

S'ils avaient été éeoutés, Thiers et l'Assemblée étaient forcés de décamper, car pendant les premiers jours les moyens de résistance accumulés à Versailles

étaient complètement insuffisants. Mais ils ne furent pas écoutés, pour plusieurs raisons. D'abord, parce que, dans les assemblées, si l'influence finit toujours par appartenir aux violents, elle commence toujours par appartenir aux modérés, aux gens qui préfèrent attendre.

Ensuite, s'il y avait beaucoup de soldats à Paris, il n'y avait ni organisation ni chefs militaires sérieux.

A ses débuts, le principal chef de la Commune était Bergeret, c'est-à-dire l'imbécillité faite homme. Elle eut ensuite Eudes qui, lui, avait de la valeur comme homme, mais qui ne savait guère ce que c'était que l'art militaire.

Elle eut plus tard Cluseret, sur lequel j'aurai l'occasion de m'expliquer, mais qui était un bon et brave officier.

Ce Gluseret, qui resta quelques jours ministre de la Guerre et se débattit en vain contre l'incapacité ambiante, aurait certainement réussi à organiser un embryon d'armée communarde, si l'acte créateur qui consiste à tirer quelque chose du néant, à faire un monde avec un chaos, était à la portée de l'homme. Il donna à la Commune les deux seuls généraux à peu près dignes de ce nom qu'elle ait connus. Et ces deux généraux étaient deux Polonais : Dombrowski et Wroblewski. Il fut révoqué et emprisonné, parce que les troupes communardes avaient abandonné le fort d'Issy. Il avait pour chef d'état-major le fameux Rossel, un capitaine du génie de 28 ans, qui lui succéda comme ministre, parce qu'il avait pris le fort

SOLDATS ET OTAGES. Hl ^

d'Issy, ce qui n'était pas difficile puisqu'il n'était pas défendu par les troupes régulières.

Ce Rossel fut, à son tour, mis à pied et emprisonné parce que les mêmes troupes de la Commune abandonnèrent définitivement cette fois le même fort d'Issy. Et enfin la Commune connut, tout comme la République de M. Carnot, un délégué civil à la guerre : Delescluze. Celui-là fut tué pendant les derniers jours de la lutte. Les dossiers de son cabinet existent encore. Ils ont été emportés à Londres. J'ai pu les feuilleter. Ils révèlent l'état piteux de l'organisation militaire de la Commune. Rapports d'officiers contre leurs chefs, plaintes de sous-officiers qui ont été battus par leurs commandants en état d'ivresse, réclamation du pharmacien Parisel, gémissant qu'on ne lui donne pas de place pour ses projecteurs à pétrole, demandes d'emplois signées par des journalistes fourbus, pétitions de dames politiques et socialistes qui réclament en faveur du travail direct des femmes, on trouve de tout dans ce dossier, de tout, excepté les documents qui servent de matériaux au travail d'un état-major sérieux.

Et plus on étudie les opérations militaires de la Commune et de Versailles, mieux on se rend compte de ce double fait ! Si, pendant la première huitaine de son existence, la Commune avait marché sur Versailles, en horde indisciplinée qu'elle était, elle aurait pris ou mis en fuite le gouvernement régulier.

D'un autre côté, si ce gouvernement, au bout de huit jours, alors qu'il possédait un noyau de troupes

organisées, s'était lancé sur Paris, tête baissée, il y serait entré comme dans du beurre.

La Commune laissa à Versailles le temps de s'organiser ; et Versailles le lui rendit, en lui laissant le temps de faire des barricades — de massacrer les otages et de brûler Paris.

En ne se plaçant qu'au point de vue du succès et en négligeant le point de vue du droit, on peut dire que les bommes de la Commune étaient excusables, car ils étaient novices, tandis que les bommes de Versailles furent inexcusables, car ils étaient payés pour savoir leur métier de gouvernants.

M. Tbiers sera particulièrement bonni par la postérité, à cause de cet odieux calcul qui consistait à | laisser le mal s'aggraver pour rendre son opération \ cbirurgicale plus sanglante et plus glorieuse, en appa- j! rence. i

Les bostilités commencèrent d'ailleurs dès le 2 avril. Rendons-nous bien compte de la situation des belligérants.

Les Allemands occupaient le nord et l'est de Paris, Saint-Denis, Vincennes et Cbarenton. De ce côté, rien à faire. La Commune se trouvait protégée par l'armée allemande, et le contact entre ses troupes et celles de Versailles ne pouvait s'établir qu'à l'ouest et au sud; du côté de Neuilly, du côté de Meudon et du côté de Cbâtillon. Paris n'était donc investi que partiellement et le point de contact était à Neuilly, Gourbevoie et Boulogne. C'est de ce côté que Versaillais et communards s'abordèrent. Je ne sais pas si les chefs commu-

nards avaient grande confiance en leurs soldats, mais je sais que les chefs versaillais n'étaient point très rassurés sur les dispositions de leurs hommes.

Dans le sud, duBarail, qui opérait avec sa cavalerie, avait vu passer aux communards le peloton qui formait son extrême pointe d'avant-garde, et dut se porter de sa personne en avant des troupes pour contenir tout son monde.

A Gourbevoie et à Neuilly, les généraux se demandaient avec inquiétude comment se comporterait leur avant-garde et si elle tirerait sur les Parisiens. Ce fut un malheureux chirurgien militaire qui trancha la difficulté. Le docteur Pasquier^ chirurgien en chef de la gendarmerie, trop confiant dans son brassard, quitta l'état-major des premières troupes venues de Versailles, pour aller parlementer avec les soldats de la Commune qui stationnaient sur le rond-point de Gourbevoie. Les communards tirèrent sur lui et le tuèrent.

L'infanterie, qui hésitait visiblement, n'hésita plus : « Ah! se dirent les troupiers, ces brigands-là tuent nos médecins! Attends un peu ! »

Et une fusillade furieuse commença aussitôt, à laquelle le Mont-Valérien mêla bientôt la grosse voix de son artillerie. Le sort était jeté, la guerre était déchaînée, l'armée de Versailles était démuselée.

L'holocauste du pauvre médecin avait suffi. Une mitrailleuse éclata au miheu des communards qui se sauvèrent à toutes jambes, en criant : Nous sommes trahis 1 comme au temps du siège, alors qu'on avait

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les Prussiens sur ses talons. La Commune fit une proclamation où elle annonçait que les zouaves de Charette avaient ouvert le feu, mais que Bergeret luimême était à Neuilly. Et les Parisiens blaguèrent Bergeret lui-même.

Puis les hommes de l'Hôtel de Yille décidèrent qu'on marcherait le lendemain sur Versailles, sur trois colonnes.

Cette attaque échoua. Bergeret fut forcé de se retirer sur Neuilly. Duval, qui marchait sur Clamart, fut pris et fusillé. Eudes, qui marchait sur Meudon, battit en retraite; et Flourens, qui était arrivé jusqu'à Chatou, rencontra là une compagnie d'anciens soldats de la garde, devenus gendarmes, dont le capitaine nommé Desmaretz lui fendit la tête d'un coup de sabre. Ce capitaine Desmaretz est, si je ne me trompe, à l'heure actuelle, juge de paix à La Garnache, en Vendée, chef-lieu du canton où se trouve le château de M. Baudry d'Asson.

Cet échec de la Commune la jeta dans les bras de Cluseret, qui fut nommé ministre de la guerre. Elle cita en outre Thiers, Jules Favre, Picard, Jules Simon et Pothuau devant la justice du peuple et déclara que leurs biens seraient mis sous séquestre, jusqu'à ce qu'ils eussent comparu.

C'était le côté comique de la situation ; mais ce qui ne fut pas comique du tout, ce fut un autre décret, dit des otages, aux termes duquel toute personne prévenue de complicité avec le gouvernement de Versailles devait être arrêtée immédiatement et incarcérée,

à titre d'otage. Le décret stipulait que toute exécution d'un prisonnier de guerre fait par Versailles serait sur-le-champ suivie de l'exécution d'un nombre triple des otages désignés par le sort. En vertu de ce décret, Raoul Rigault se procura des otages. On arrêta Monseigneur Darboy, l'archevêque, avec son vicaire général, l'abbé Lagarde. On arrêta l'aumônier des prisons, l'abbé Grozes. On arrêta l'abbé Deguerry, curé de la Madeleine, tout le personnel du collège des Jésuites, le président Bonjean, Gustave Ghaudey, rédacteur du Siècle, le banquier Jecker, les employés de la Préfecture de police, les sergents de ville et les gendarmes.

Tout ce monde fut incarcéré à Mazas.

Voici sur l'arrestation du principal de tous ces otages, l'archevêque, des détails que je crois absolument inédits et que j'affirme tout à fait authentiques :

Le mardi saint, 4 avril, pendant le conseil épiscopal qui avait lieu à deux heures, une troupe de gardes nationaux en armes, commandée par deux capitaines, envahit l'Archevêché, occupé déjà depuis la veille par une bande d'hommes armés qui avaient placé des factionnaires à toutes les issues, sans cependant gêner jusque-là la libre circulation ni au dedans, ni au dehors.

Les bureaux avaient été ouverts, le service s'était fait et le conseil s'était tenu comme à l'ordinaire. Après le conseil, l'abbé Lagarde, vicaire général, était remonté dans sa chambre. Il n'y était pas depuis quelques minutes qu'on vint le prévenir que M^^ l'ar-

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chevêque le demandait. Il descendit immédiatement et trouva M^' Darboy dans son cabinet en présence de deux capitaines de la garde nationale. L'un en costume des compagnies de marche. C'était le sieur Journeaux, qui paraissait plus particulièrement diriger l'expédition et devait présider à tout ce qui s'est fait après le départ de Tarchevêque. L'autre, en tenue de capitaine d'état-major, était le sieur Révol, porteur du mandat d'arrêt suivant :

« Ordi^e est donné au citoyen Révol, capitaine adjudant de place, attaché à la Préfecture de police, de se rendre à l'Archevêché pour y arrêter le sieur Darboy^ se disant archevêque de Paris, et y saisir tous ses papiers dont il se7'a fait la plus minutieuse perquisition.

« Raoul Rigault. »

Tout en remettant ce mandat d'arrêt à l'archevêque, le citoyen Révol avait cherché à lui expliquer qu'il ne s'agissait que de faire une visite au préfet de police.

On avait, disait-il, tiré la nuit précédente de la fenêtre d'une communauté de la rue des Postes sur une tro;:pe de fédérés, et Monsieur le préfet de police désirait demander à Monseigneur quelques renseignements à ce sujet. Du reste, il ny avait pas à en douter^ Monseigneur pourrait rentrer ensuite à l'Archevêché.

L'archevêque répéta lui-même cette étrange histoire à son vicaire général ; il jetait, en parlant, les yeux sur le mandat d'arrêt qui était devant lui sur

son bureau, et ne semblait pas ajouter beaucoup de foi à ce qu'on venait de lui dire. L'abbé Lagarde, auquel l'archevêque remit alors le mandat d'arrêt, lui dit que les termes dans lesquels il était conçu ne laissaient, à son avis, subsister aucun doute, qu'il était clair que les renseignements à demander n'étaient qu'une fable, qu'il était évident qu'on venait purement et simplement l'arrêter.

Le citoyen Révol, qui semblait réciter une leçon, maintint son dire ; il fallut s'exécuter.

L'archevêque, se tournant alors vers son vicaire général, lui dit :

— Consentez -vous à m'accompagner? Vous, du moins, n'êtes pas arrêté, et vous pourrez revenir ce soir donner de mes nouvelles à ma sœur et à ces Messieurs. »

Pendant que cette scène se passait dans le cabinet de travail de M^*" Darboy, plusieurs prêtres attachés à l'Archevêché avaient voulu gagner la rue en passant par la petite porte qui se trouve au fond du jardin de l'hôtel. Ce fut une tentative inutile. La porte ouverte, ils se trouvèrent en face de plusieurs fédérés qui y avaient été conduits par M. Darboy, le propre neveu de l'archevêque.

Le fait seul que je raconte indique sa moralité ; il était avec les communards et fut fusillé pendant la Commune.

L'abbé Lagarde n'avait pas hésité à accepter l'honneur périlleux d'accompagner l'archevêque. Il se doutait bien qu'une fois entre les mains des fédérés, pas

plus que son chef, il n'obtiendrait l'autorisation de revenir.

Mais il voulait suivre son archevêque en prison, partager sa captivité, ses souffrances, et en adoucir par là l'isolement et les rigueurs.

Le coupé de l'archevêque avait été attelé par ses ordres : on vint l'en prévenir, et après un dernier et triste adieu à sa malheureuse sœur et à ceux de ces Messieurs de l'archevêché qui se trouvaient encore là, on monta en voiture.

Le citoyen Révol se plaça sur le siège à côté du cocher, pendant que son collègue Journeaux, qui était resté témoin silencieux de l'entretien avec l'archevêque, se mettait à la tête de ses hommes rangés en bataille dans la cour.

En sortant de la porte cochère, la voiture passa devant un groupe de femmes attirées par le bruit et le spectacle inusités qui depuis une heure troublaient et préoccupaient tout le quartier. Quelques-unes étaient agenouillées, d'autres pleuraient. L'archevêque ému leur donna sa bénédiction et la voiture fila dans la direction de la Préfecture de police.

Arrivé place Dauphine, la porte de ce côté était fermée. Le citoyen Révol la fait ouvrir, et l'on pénètre dans la cour où s'agitait, au milieu de la plus indescriptible confusion, une foule sans nom.

L'abbé Lagarde descend le premier; il présente sa main à l'archevêque avec respect, et ils suivent, sous les regards indifférents ou hostiles qui les entourent, leur premier geôlier à travers le dédale des corridors

et salles en planches qui conduisaient au cabinet du préfet de police. Les deux ou trois pièces qui précédaient cette dernière, étaient remplies d'hommes fumant, buvant et criant, qui n'avaient point l'air de remarquer ce qui se passait.

Au fond du cabinet du préfet de police et presque en face de la porte par laquelle on vient de pénétrer, siège, au milieu et sur un fauteuil plus élevé, devant une grande table à tapis vert, le citoyen Raoul Rigault, la tête couverte d'un képi galonné, et tout autour de lui, sans ordre, assis ou debout, un assez grand nombre de ses acolytes, la plupart en uniforme, tous coiffés de képis.

L'archevêque, ayant, naturellement, passé le premier, est suivi de son vicaire général; tous deux ont le chapeau sous le bras.

Dès qu'il aperçoit M^'Darboy, Rigault, sans se lever, l'apostrophe d'une voix brutale, et avec un geste non moins violent :

— C'est vous qui êtes le citoyen Darboy? — C'est bien! A notre tour maintenant

L'archevêque s'avançant de quelques pas :

— Pourrais-je savoir pourquoi je suis arrêté? Rigault, se renversant en arrière sur son fauteuil et

la main étendue :

— Il y a dix-huit cents ans que vous nous embastionnez (sic) dans vos superstitions. Il est temps que cela cesse, vos Chouans massacrent nos frères! Eh bien ! chacun son tour. C'est nous qui avons ici la force, l'autorité, le droit: nous en usons. Oh! nous ne vous

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brûlerons pas, nous; — non, nous sommes plus humains ! Mais... nous vous fusillerons...

L'archevêque, croyant sans doute encore à la possibilité d'un appel à la raison, ou au moins à quelques sentiments humains, essaie de répondre :

— Mais, voyons, mes enfants...

Ces derniers mots soulèvent une véritable tempête.

De tous côtés, ce ne sont que cris, trépignements, gestes impossibles à rendre.

Je ne sais quelle impression M^"" Darboy avait pu laisser paraître, soit en entendant l'accusation et la condamnation qui avaient été prononcées contre lui d'un ton de mélodrame, soit en présence de l'orage que venaient de susciter ses dernières paroles. Mais à coup sûr, il n'avait point souri. Cependant le tumulte fut à peine calmé, que Rigault s'écria :

— Vous souriez, citoyen? Je le répète, vous serez fusillé, et dans deux jours nous verrons alors si vous sourirez. Oui, vous serez fusillé.

S'adressant alors à l'abbé Lagarde :

— Et vous aussi. Qui êtes-vous ?

— Vicaire général de monseigneur l'archevêque, et j'ai l'honneur de l'accompagner.

Mais Rigault, qui vit sans doute quelque affectation dans cette réponse, reprit avec hauteur :

— Allons! ne prenez donc pas vos airs, vous aussi. Tout cela est connu.

L'archevêque, prenant la parole, dit alors :

— Monsieurl'abbéest^n effet mon vicaire général; il

n'y avait pas de mandat contre lui, il n'est maintenant à côté de moi que parce qu'il a consenti, sur ma demande, à m'accompagner. Je vous prie en grâce de le laisser partir.

A quoi Rigault réplique avec une sauvage ironie :

— Ah ! ah ! ah ! Le citoyen est pris et il reste pris. Puis se tournant légèrement :

— Votre nom?

— Ernest-Joseph-Jean Lagarde.

— Allons! vite, un ordre d'écrou pour le citoyen Lagarde... Et tous deux au dépôt immédiatement, séparés Tun de l'autre... Jamais deux prêtres ensemble!... Capitaine, emmenez-les.

Le capitaine ainsi mis en scène était d'un certain âge; il avait une assez bonne figure, et ne paraissait point partager la fureur générale. Pendant que Ferré libellait l'acte d'écrou, portant lentement la main à sa moustache blanche, il répondit :

— Citoyen, je suis un ancien militaire : je ne me charge pas d'une pareille mission.

A ce refus, une véritable stupeur parut saisir toute l'assistance. Mais Rigault craignit sans doute que le morne silence qui venait de s'étabhr autour de lui, ne fît place à quelque impression qui fut moins défavorable aux prisonniers; car, sans relever la courageuse parole à laquelle il ne s'était évidemment pas attendu, il s'empressa de s'adresser à un lieutenant debout près de la porte. Ce dernier était dans un tel état d'ivresse, qu'après avoir, en chancelant, répondu, la main à son képi : «Avecque... i^làisir, mon comman-

dant... » il ne pouvait ni diriger les huit gardes armés au milieu desquels on avait placé l'archevêque et son vicaire général, ni même trouver sans aide les portes des passages qui conduisaient au dépôt.

Heureusement pour les prisonniers, comme pour toutes les autres victimes des persécutions de la Commune, le dépôt, ainsi que toutes les prisons, avait conservé à peu près au complet son ancien personnel administratif.

L'archevêque et l'abbé Lagarde y trouvèrent tous les égards dus à leur infortune, et ils commencèrent à respirer en ne voyant plus autour d'eux que les figures honnêtes de leurs gardiens, assez étonnés d'ailleurs à la vue des nouveaux hôtes qu'on leur amenait. Le greffier, M. Kahn, avait bien vite congédié le lieutenant aviné.

Le lendemain, le vendredi saint, M. Ducrey, aujourd'hui conseiller-maître à la Cour des Comptes, qui connaissait l'archevêque, et qui était grand ami de l'abbé Lagarde, avait le courage de se présenter à la Préfecture et de demander à être introduit auprès de M^' Darboy.

Après trois quarts d'heure d'attente, n'obtenant pas de réponse, M. Ducrey frappa à la porte du cabinet du capitaine, qui s'était chargé de soumettre sa requête à Raoul Rigault.

Ce capitaine, un assez brave homme, avait reçu M. Ducrey d'une façon à la fois familière et amicale; aussi n'hésita-t-il pas à lui dire :

— Vous m'avez oublié?...

— Mais non, citoyen ; c'est que... il y a un ordre d'écrou...

— Je le pense bien, puisque l'abbc est enfermé.

— Mais... vous ne comprenez pas... Un ordre d'écrou contre vous. Le citoyen Rigault a lu votre billet, que voici; lisez vous-même ce qu'il y a e'crit au dos : « Écrouez l'individu, jusqu'à plus ample informé. »

D'ailleurs il y a un ordre général : « Toute personne qui cherche à voir l'archevêque ou son entourage, doit être arrêtée. »

Et comme M. Ducrey s'écriait qu'il était venu loyalement demander une chose absolument étrangère aux affaires de la Commune, et qu'en le retenant, on commettrait un abus de pouvoir inqualifiable, le capitaine reprit :

— Ne vous ai-je pas laissé libre de vous retirer depuis une heure? Pourquoi venez-vous me retrouver ici?Partez. Si je suis interrogé par le citoyen Rigault, je lui dirai que je ne vous ai point retrouvé.

Il est heureux pour M. Ducrey qu'il soit tombé sur un aussi brave homme! Il s'en est fallu de bien peu que sa courageuse démarche ne le fît comprendre au nombre des otages.

Les arrestations d'otages continuèrent, d'ailleurs, pendant tout le temps que dura la Commune. Nous retrouverons plus loin ces malheureux lors de la catastrophe qui coûta la vie à un certain nombre d'entre eux.

Pour le moment, il suffit de noter l'impression que

causa à Paris et à Versailles le décret de la Commune.

La capitale parut ce qu'elle était réellement : une sorte de vaste souricière dont ceux qui y étaient enfermés désiraient à tout prix s'échapper et dont ceux qui en étaient sortis désiraient à tout prix ne pas se rapprocher. Sortir de Paris ou y rentrer devint une entreprise à la fois périlleuse et difficile. Les portes étaient gardées et les fédérés ne laissaient sortir personne ni rentrer personne.

Quant aux gares, on y avait installé des gardes permanentes.

Comme les bonshommes qui dirigeaient le mouvement n'étaient gênés par aucun scrupule, ils avaient donné ordre qu'on visitât tous les trains afin de capturer les soi-disant espions de Versailles, et afin d'empêcher les hommes valides, en état de servir la Commune, de s'échapper vers des parages plus tranquilles.

J'étais allé passer quelques jours à Londres, au moment 011 la Commune commençait à battre son plein. Et ce n'est pas sans un curieux intérêt que j'avais pu constater chez nos bons voisins l'attitude de compassion charitable sous laquelle ils dissimulaient leur joie intime.

L'Eknpire aura eu beau faire tous les traités de libre échange imaginables, les Anglais nous détesteront toujours plus cordialement qu'aucun autre peuple.

Je revenais en France. J'avais pris le bateau, traversé la Manche anglaise, comme ils disent de l'autre

côté du détroit, et je venais de m'installer dans un compartiment où nous étions huit, tassés les uns contre les autres. J'avais pour vis-à-vis, — habillé à l'européenne et coiffé du chapeau melon, — le géant chinois qui a promené triomphalement sa taille homérique dans toutes les capitales.

Assis naturellement, comme tout le monde, sur la banquette, qui, pour lui, était trop basse, sa tête semblait encadrée par ses deux genoux et sa figure jaunâtre, au nez épaté, était des plus comiques. 11 me dit qu'il était fils d'un gros entrepositaire de sel à Tien-Tsin, que son père était riche ; mais qu e, lui, trouvait amusant de voyager dans le monde entier et de gagner beaucoup d'argent , rien qu'en montrant sa taille. Où allait-il?... Il me le dit; mais je ne m'en souviens plus.

On nous avait répété à différentes reprises que les voyageurs à destination de Versailles devraient descendre à Creil et que, de là, par des correspondances, ils gagneraient la ville du Roi-Soleil.

Le train, qui s'était petit à petit vidé en route, déposait ses derniers voyageurs à Creil et arrivait presque sans personne à Paris.

On me l'avait assez répété: c'était bien entendu; allant à Versailles, je devais descendre à Creil. Mais j'avais compté sans le sommeil, et je me réveillai tout à coup à Paris au bruit que faisait le train en passant sur les plaques métalliques tournantes, qui précèdent la gare.

Je me jetai à la portière, au moment où le train

dépassait un poste de communards aux tenues des plus fantaisistes, dont les larges ceintures rouges couvraient tout l'estomac.

Deux d'entre eux étaient en faction à l'entrée de la gare. Mon maudit sommeil m'avait placé dans l'une des situations les plus critiques de ma vie. J'étais en bottes, en pelisse et coiffé d'un képi. Ancien officier d'ordonnance de Trochu, j'étais^ pour ces messieurs, un otage naturel, dont la qualité ne pouvait que leur être très agréable ; et j'avoue qu'en faisant un retour sur ma position, j'eus un froid dans le dos.

Grâce au ciel, une pensée soudaine me traversa l'esprit, inspirée par ce sentiment si étrange de la nature qui nous pousse à cons erver notre chère guenille, malgré les chagrins et les souffrances auxquels nous la savons fatalement condamnée.

Un train partait au moment de notre arrivée. Je bondis sur la voie et, avec une rapidité et une dextérité que m'eussent envié les meilleurs gymnasteS;, je me précipitai dans sa direction. Pour monter dedans, il fallait m'accrocher préalablement à une de ces barres de cuivre verticales qui sont à côté de toutes les portières. Je manquai la première ; la seconde me frappa violemment la main, sans que je pusse la saisir. Il n'y avait plus que deux ou trois voitures à défiler devant moi et si je ne réussissais mon opération, je me considérais comme perdu.

J'empoignai donc la barre suivante à deux mains, me laissant tramer pendant un instant, car j'avais perdu mon équilibre ; mais au bout de trois ou quatre

mètres, je parvins néanmoins à monter sur le marchepied de bois qui longe les wagons.

J'entendis derrière moi un bruit confus, des cris, des appels, je ne sais quoi ; car je n'avais qu'une crainte, pendant que je me blottissais dans le dernier wagon des bagages, c'est que, soit à cause de ces cris, soit à cause d'une manœuvre quelconque, le train ne s'arrêtât. Sans mon maudit uniforme, mon arrivée à Paris aurait eu un tout autre caractère, et malgré les difficultés, j'aurais, sans aucun doute, regagné Versailles, en passant par Boulogne; mais à cette époque nous avions tous encore nos uniformes de la guerre ; car personne ne savait à l'avance le rôle qu'il pourrait être appelé à jouer le lendemain.

Je gagnai Creil et Versailles ; et jamais voyage, malgré les transbordements, les lenteurs et les ennuis de toule sorte, ne me parut plus délicieux.

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