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CHAPITRE VII

Versailles pendant l'occupation. — L'hôtel des Réservoirs. — La table du maréchal de Moltke, — L'Assemblée. — Les Administrations. — Chute et confusion. — On n'était pas à l'abri d'un coup de main. — L'armée de Mac-Mahon. — En place pour voir l'incendie.

En transportant le gouvernement à Versailles, M. Thiers avait naturellement entraîné à sa suite l'armée, les ministres, les chefs de service, enfin tous les fonctionnaires qui concourent aux mouvements des différents rouages de la machine gouvernementale.

Paris était abandonné à lui-même, sans armée et sans police. Du reste, le préfet de police, le général Valentin, avait exécuté les ordres de M. Thiers avec une si scrupuleuse promptitude qu'il n'avait même pas pris la peine, avant son départ, d'aviser par un contre-ordre, les quatre-vingts commissaires de police, tant de Paris que de la banlieue, qu'il avait convo-

qués, pour le 18 mars, à la Préfecture. Ces braves fonctionnaires, dont quelques-uns sont d'une intelligence, d'une bravoure et d'un dévouement bors ligne, et qui, à toute époque, contribuent si puissamment à la tranquillité de la capitale, s'étaient donc trouvés réunis à la Préfecture, je le répète, au nombre de quatre-vingts, cbercbant partout M. le Préfet, le général Valentin, qui s'était éclipsé sans rien dire. En véritable Robert-Houdin, M. Thiers l'avait escamoté, sans en laisser de traces.

Si la journée du 18 mars n'avait pas été un accident voulu par M. Tbiers, mais bien le résultat d'un plan conçu à l'avance par les fédérés, quel magistral coup de filet on aurait pu faire ce jour-là, rue de Jérusalem! C'eût été pour le gouvernement insurrectionnel une réédition de la pêche miraculeuse.

Tous ceux, — et ceux-là sont nombreux, — dont les intérêts, les affaires, nécessitent des rapports journaliers avec les différentes branches de l'Administration, avaient dû courir après le chef de l'État, qui avait quitté Paris en poste.

L'assassinat du général Lecomte et de M. Clément Thomas, la fusillade de la place Vendôme, avaient effrayé un grand nombre de ceux qui auraient pu rester à Paris sans inconvénient, mais qui jugèrent prudent de quitter une ville, dont les gouvernants décampaient d'une si étrange façon. Beaucoup se rendirent en province; beaucoup aussi, ne sachant où aller, tombèrent à Versailles, fuyant l'émeute, ne se souciant pas, après les souffrances d'un pre-

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mier siège, de courir les chances d'en subir un second. Beaucoup, enfin, quittèrent Paris pour ne pas y rester; mais, n'ayant de préférence pour aucun autre endroit, ils s'abattirent également à Versailles, suivant inconsciemment le gouvernement, qui est à un pays ce que l'âme est au corps, — avec cette différence, toutefois, que l'âme est soumise au contrôle rigoureux de la juste conscience, tandis que le gouvernement d'un pays n'est soumis, — sans aucune justice, — qu'au contrôle des intérêts individuels des membres qui le composent.

Le Versailles de Louis XIV, auquel les splendeurs de la cour devaient donner un éclat sans égal, n'avait jamais retrouvé, sous les rois ses successeurs, l'animation extraordinaire, fiévreusement désordonnée, que toute une population, s'abattant tout à coup sur la ville, était venue lui donner.

Cette animation se distinguait par je ne sais quoi de grotesque, de mesquin et de lugubre qui ne rappelait en rien les pompes royales de Louis XIV, ni même les pompes soldatesques du vieux triomphateur prussien.

Semblable à ces nuées de sauterelles, qui détruisent toute la verdure d'une contrée, cette nouvelle population fit bien vite disparaître, sous ses pieds, l'herbe légendaire qui croit dans les rues de Versailles.

Les hôtels, du reste peu nombreux, étaient envahis des caves aux greniers; l'administration municipale réquisitionnait toutes les maisons et de n(Obreux propriétaires, cédant à la spéculation, louaient leurs

propres habitations pour se réfugier dans des taudis, ou morcelaient leurs immeubles, afin d'en tirer le plus de revenu possible.

Du reste, bon nombre de ces propriétaires n'avaient pas à se plaindre ; ils avaient fait des affaires d'or pendant l'occupation des Prussiens. Ceux-ci payaient sans marchander, — avec notre argent, bien entendu; — aussi les Versaillais songeaient-ils, en soupirant, que la paix a.. ait les restituer à leur mélancolie habituelle, lorsque l'insurrection de la Commune ramena inopinément un mouvement et une animation qui, malheureusement aussi, devaient coûter cher à la France ; car il semble être dans la destinée de Versailles, cette création d'un génie despotique, de s'enrichir toujours aux dépens du pays.

Après les souffrances physiques et morales de la guerre et du siège, après cette sorte de déséquilibrement de l'esprit qui en était résulté, il ne manquait plus que ce nouveau struggle for life^ et c'est bien le mot, car il fallait se battre pour trouver à manger; il ne manquait plus que cela, pour donner aux gens chargés de nos destinées la sagesse de jugement, la pondération et les talents nécessaires au relèvement de notre nation, si cruellement atteinte.

Celui qui donnait le ton à cette cohue disparate et vulgaire, celui qui avait succédé à l'empereur Guillaume, jusque dans ses appartements, c'était un tout petit foudre de guerre, le triomphateur sinistre de la rue Transnonain, qui devait avoir la gloire de forcer les fortifications dont il était l'auteur, en les inon-

dant d'un sang où se seraient noyés cent pygmées comme lui.

M. Thiers s'était donc logé à la Préfecture. Et si Louis XVIII avait été conseillé de se coucher moralement dans le lit de Napoléon, M. Thiers, bien littéralement, s'était couché dans celui de l'empereur d'Allemagne.

Les différentes branches de l'Administration s'étaient casées là où elles avaient pu. Naturellement, le château avait été une grande ressource. La salle de théâtre avait été aménagée pour y recevoir Messieurs les Députés. On ne pouvait pas leur trouver un meilleur local pour les tragi-comédies auxquelles il allait nous être donné d'assister.

Enfin, tout le gouvernement de la France s'était groupé autour de la statue équestre de Louis XIV, au pied de laquelle, si peu de jours auparavant, Guillaume I" s'était fait proclamer empereur d'Allemagne.

Le parc, sans avoir été positivement dévasté par les Prussiens, offrait cependant un aspect d'abandon, de désordre et de saleté tout à fait lamentable. Tout fut réparé après la guerre ; mais le gouvernement républicain semble laisser retomber à plaisir, depuis dix-huit ans, dans la ruine et l'abandon Versailles et Trianon, comme s'il voulait se venger, sur leurs palais, des rois qui les ont habités.

C'est le sentiment auquel, du reste, céda Delescluze lorsqu'il fit incendier les Tuileries.

La plupart des clôtures en treillage qui protègent

les charmilles, entourant les bosquets du parc, avaient été éventrées, arrachées, pour donner libre passage aux promeneurs allemands.

Nombre de héros, traîneurs de sabre, parfaitement inconnus, avaient écrit leurs noms sur le marbre des statues.

L'hôtel des Réservoirs était, sans conteste, l'endroit le plus curieux de tout Versailles. La charmante résidence de M™^ de Pompadour, après avoir donné asile, pendant le siège, aux gros bonnets de l'étatmajor prussien, était alors transformée en une véritable tour de Babel. Si l'on n'y parlait pas toutes les langues, la confusion n'en était pas moins gronde et les intérêts les plus divers s'y débattaient.

Ce qui paraîtrait assez étrange, si on n'en recherchait pas la cause, c'est que malgré ce surcroît de population qui de quarante mille avait porté à deux cent cinquante mille les habitants de Versailles, les vivres y étaient à bon marché, notamment la marée: on avait, par exemple, une très belle langouste pour deux francs, et le reste à l'avenant. La raison en était que la province, craignant les réquisitions de la Commune, et sachant qu'un grand nombre de gens riches s'étaient déplacés, changeait la destination de ses envois, qui ne se rendaient plus à la capitale, mais inondaient les marchés de Versailles. En avril 1870, on avait mangé 297 bœufs : on en mangeait 1179 en avril 1871.

L'hôtel des Réservoirs était donc devenu le rendez-vous général. Plusieurs ambassadeurs s'y étaient

installés ; le chevalier, aujourd'hui comte Nigra, ambassadeur d'Italie, le baron de Beyens, ministre de Belgique avec ses secrétaires, le prince de Groy et le chevalier de Stuers, et un peu plus tard lord Lyons, ambassadeur d'Angleterre, et les secrétaires de l'ambassade anglaise.

Le baron Alphonse de Rothschild occupait au rezde-chaussée une grande chambre dont on avait fait avec des paravents une sorte d'appartement : salon, chambre à coucher, cabinet de toilette, etc.

C'était aussi à l'hôtel des Réservoirs que se trouvaient les principaux cercles : les Chevau-Légers, chez le duc de la Rochefoucauld; VUnion des Droites; le Jockey-Club, dont le local fut occupé plus tard par le Centre gauche.

M. Grosseuvre, le propriétaire de l'hôtel, avec un dévouement et un désintéressement tout patriotique, faisait face à tous les besoins, tant il était heureux de se voir entouré de Français, et non plus d'Al lemands.

Pendant les négociations d'armistice, lorsqu'il vit mon uniforme français, le premier qui parût à Versailles depuis l'occupation allemande, les larmes lui vinrent aux yeux.

Lorsque les Allemands étaient arrivés à Versailles le 10 septembre 1870 le prince royal de Prusse, les princes des différents États, Bismarck, de Moltke et tout le grand état-major se logèrent de la façon suivante :

Le prince royal à la Préfecture;

Bismarck, rue de Provence ;

De Moltke, rue Neuve, chez M. Lambinet, magistrat;

Les différents princes, à l'hôtel des Réservoirs, qu'ils connaissaient déjà, y étant presque tous venus avant la guerre.

Selon la coutume, un aide de camp était venu à l'avance à l'hôtel, en grand maréchal des logis, pour choisir les appartements, et il avait écrit sur la porte de chacun d'entre eux le nom du personnage auquel il était destiné. Cet aide de camp s'était entendu avec M. Rameau, le maire de Versailles, pour que les princes, leurs aides de camp et officiers d'ordonnance fussent logés, nourris, chauffés et éclairés aux frais de la ville qui avait dû réquisitionner la plus grande partie de l'hôtel à cet effet.

Le prince de Saxe-Gobourg-Gotha habitait le principal appartement, et les autres princes et officiers supérieurs de Wurtemberg, de Mecklembourg, de Hohenzollern, d'Anhalt, deRothmer, etc., avaient pris possession des autres selon leurs rangs et leurs grades.

Un des grands appartements était transformé en casino. Là se réunissaient tous les soirs les princes et les officiers de hauts grades.

Ce casino était impénétrable pour tous autres.

Le service était fait par des soldats prussiens et sur la table du salon de lecture étaient étalés les principaux journaux de tous les pays et ceux de Paris du jour qui arrivaient vers midi. On y buvait surtout de Id bière venant d'Allemagne,

Trois familles américaines étaient restées à l'hôtel ; elles avaient arboré à leurs fenêtres le drapeau des États-Unis. Elles se croyaient tranquillement en sûreté, lorsque le commandant de place, après la reddition de Sedan, embarrassé pour loger les officiers qui arrivaient à Versailles, donna l'ordre de faire évacuer l'hôtel par les étrangers. Fort heureusement pour ces trois familles américaines, le général Sheridan, qui suivait l'armée allemande, se trouvait être le parent de l'une d'entre elles ; il intercéda en leur faveur auprès du commandant de place et obtint qu'elles ne fussent pas tourmentées.

La grande salle à manger de l'hôtel présentait, à l'heure des repas, un spectacle des plus curieux.

Au milieu, une grande table d'une trentaine de couverts pour les princes et leurs officiers ; au bout de la salle, en travers, faisant face à la porte d'entrée, une table d'une vingtaine de couverts pour de Moltke et son état-major. Les officiers de ce corps qui étaient logés en ville, venaient seulement prendre leurs repas à l'hôtel. Ils étaient, bien entendu, nourris aux frais de la ville.

Au fond dans le coin à droite, le prince Luitpold de Bavière, et tout de suite en entrant, à droite, la table des reporters de journaux anglais et américains. Les autres tables, placées autour de la salle, étaient occupées par des officiers supérieurs habitant l'hôtel ou logés en ville par réquisition chez l'habitant qui, absent ou dans l'impossibilité de les nourrir, les envoyait au restaurant.

Voici du reste le plan de la salle à manger * :

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Beaucoup d'officiers cantonnés dans les environs de Versailles se rendaient également à l'hôtel par curiosité, pour y voir de Moltke et l'état-major.

Les princes allaient et venaient sans que l'on fît attention à eux; mais lorsque de Moltke entrait ou sortait, tous les officiers présents se levaient et saluaient militairement, la main à la hauteur des yeux, les talons sur la même ligne.

Un soir, assez tard après le dîner, un jeune officier, dans un état d'ébriété très marqué, entra à cheval dans îette salle à manger et en fit deux fois le tour. C'était

1. A, Table des princes. — B, Comte de Moltke et son étatmajor. — C, Prince Luitpold de Bavière. — D, Reporters. — E, Entrée principale. — F, Porte de service.

sans doute quelque pari dont il avait bu l'enjeu à l'avance ; ce n'était, en tous cas, pas très respectueux pour les princes et le maréchal de Moltke dont il transformait la salle à manger en écurie.

Le prix des repas, dans tous les établissements, quels qu'ils fussent, avaient été fixés par l'administration militaire allemande pour les officiers de passage. Le tableau ci-dessous était exposé dans tous les établissements où l'on donnait à manger et l'on était sévèrement obligé de s'y conformer :

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