‹ Nouveau journal d'un officier d'ordonnanceChapitre 20 sur 50 · ORDRE DU COMITÉ CENTRAL · texte numérisé non relu

ORDRE DU COMITÉ CENTRAL

« Faire arrêter tous les trains se dirigeant sur Paris, à Ouest-Ceinture.

« Mettre un homme énergique, avec un poste jour et nuit. Cet homme devra avoir une poutre, pour monter la garde. A l'arrivée de chaque train, il devra faire dérailler, s'il ne s'arrête pas!

« Pour le comité :

« Le chef de légion, « Henry. »

Il était impossible d'agir d'une façon plus fraternelle ! Mettre le chauffeur et le conducteur d'un train, qui ne se serait pas conformé à la consigne en état d'arrestation, à l'arrivée en gare, c'eût été trop débonnaire! Faire dérailler le train, tout culbuter, provoquer au besoin la mort d'un grand nombre de voyageurs, c'était plus expéditif et plus conforme aux sentiments de Liberté, d'Égalité et de Fraternité du citoyen Henry.

Le service de la ligne de Ceinture avait continué ; mais il fut complètement suspendu entre Paris Saint- Lazare et Auteuil, le 7 avril à i heures du soir, à cause des projectiles qui tombaient sur la voie, pendant la lutte engagée entre les troupes de Versailles et les gardes nationaux fédérés de Paris.

Ce fut le 22 mai que la gare Saint-Lazare fut occupée par les troupes de Versailles. La circulation fut rétablie sur la voie descendante de Versailles, le

28 mai, à 8 h. 30 min. du matin. La voie unique, temporaire, établie, depuis le 26 mai, entre Paris, Saint- Lazare et Asnières était supprimée.

Versailles n'était donc pas facile à atteindre, lorsque la Commune eut pris ses mesures pour isoler Paris et le soustraire à l'influence de la province qu'elle ne trouvait pas assez réactionnaire. Ce fut alors que les lacunes de nos réseaux ferrés, au point de vue militaire, sautèrent cruellement aux yeux et firent comprendre aux plus ignorants, en matière de stratégie, l'impossibilité dans laquelle on s'était trouvé de disputer à l'ennemi le cœur même de la France.

Coupé de ses communications directes avec Paris, Versailles ne correspondait avec le réseau de l'Ouest que par les lignes de Lyon et d'Orléans. Il fallait donc pour gagner Versailles, ou passer par Saint-Denis et . Conflans, ce que faisaient bien des gens, ou rejoindre l'omnibus frété par la poste qui partait de la station de Villeneuve-Saint-Georges , occupée par les Bavarois.

On rencontrait à cette gare des officiers, dans une tenue irréprochable, coifTés de casquettes bleu de ciel et gantés de frais; ils laissaient traîner leur sabre, selon la mode allemande, que je souhaite de ne pas voir adoptée par les officiers de l'armée française.

Les officiers bavarois regardaient silencieusement passer les émigrants. L'intérieur des omnibus était exclusivement réservé aux colis postaux; les dames elles-mêmes devaient monter sur l'impériale, où cinq

OU six places seulement restaient à la disposition des voyageurs.

On traversait la Seine, pour gagner Athis, d'oii l'on voyait la vallée de la Bièvre et, dans le lointain, Fer •• rières, la somptueuse résidence des Rothschild.

Par un beau jour d'avril, cette promenade eût été charmante, si elle n'eût été attristée par les carcasses des villas démolies par les assiégeants, qui en avaient pris le bois pour se chauffer.

De temps en temps on rencontrait des excavations peu profondes, qui avaient servi d'abri aux Allemands; c'était à quoi se réduisaient ces fameux ouvrages de circonvallation dont ils avaient entouré Paris.

Le premier poste français se trouvait à Palaiseau. Un capitaine, tapi, avec une vingtaine d'hommes, dans un coin, s'élançait en brandissant sa canne pour intimer l'ordre d'arrêter. Il se bornait du reste généralement à demander, avec courtoisie, aux voyageurs, les nouvelles dont il était aussi sevré que s'il eût été au fondduKamtschatka, tant la guerre et l'insurrection avaient tout désorganisé.

On s'engageait ensuite dans la riante vallée de la Bièvre, qui conduisait à Versailles, où Ton entrait comme dans un moulin... ouvert.

Comme je viens de le dire, il était autrement difficile de s'y loger, quoique le séjour des Prussiens y eût fortement développé la spéculation des garnis.

Un de mes amis, D'Orcet, qui rédigeait la correspondance C. de V Agence Havas, dut se contenter d'une cuisine qu'il était bien aise d'avoir trouvée, et qu'il

avait dû disputer à prix d'or à l'épicier Ulysse, son propriétaire. Il couchait dans un coin et dînait sur le fourneau, qui lui servait de table. Combien d'autres étaient logés à la même enseigne !

Les administrations, surtout celles des journaux, qui quittaient Paris les unes après les autres, s'étaient casées d'une façon aussi grotesque. A la fin, il n'y avait plus de place, et Ton n'en trouvait à aucun prix dans la ville.

Le Temps s'imprimait à Saint-Germain et ainsi des autres, etc.

h' Agence Bavas était le seul organe de publicité qui fonctionnât régulièrement et eût des communications fréquentes avec Paris, grâce à un rédacteur très intelligent, qui y était resté et était en relations avec Varlin, délégué à l'Hôtel des Postes ; mais en revanche quelle installation! Rédacteurs, copistes et imprimeurs étaient entassés dans un galetas du quartier populaire, où avaient logé les Prussiens, et D'Orcet me contait en riant, que des punaises prenaient sa plume pour un mât de cocagne; le fait se reproduisait souvent, tant elles pullulaient. Alors tout le travail était suspendu pour voir quelle serait celle qui décrocherait la timbale ; et l'on s'écriait : « Vive la punaise patriotique! »

En effet, ces punaises étaient gorgées du sang de l'ennemi et étaient restées maîtresses du champ de bataille.

Il fallait que les communards fussent de bien tristes soldats, pour laisser à M. Thiers le temps d'agir et de

constituer l'armée qui devait les battre. Tout manquait pour entreprendre un siège que les Prussiens n'avaient pas osé tenter. Les soldats prisonniers, qui revenaient d'Allemagne, étaient dans un état navrant et l'on n'avait rien qui ressemblât à de l'artillerie de siège. Un beau jour, l'esplanade du château se trouva couverte de canons envoyés des places de l'Océan. Il y avait là quelques grosses pièces de marine toutes neuves ; mais la plupart des autres dataient du xvii^ et même du xvi^ siècle, et n'étaient bonnes qu'à figurer dans un musée.

Si pendant ce temps les fédérés avaient eu quelques troupes disciplinées et capables de se servir de l'excellent matériel qu'ils possédaient, il eût été bien facile de forcer M. Thiers à décamper une seconde fois.

Ce fut sans doute ce qui inspira à Rossel sa tentative contre Versailles; mais il ne connaissait que les soldats réguliers et ne se doutait pas de ce que pouvaient être au feu les troupes qu'il commandait alors. Aussi paya-t-il cette ignorance de sa vie.

Le matin, à Versailles, on faisait ses affaires, — tristes affaires! — L'après-midi on se réunissait dans le parc, à la musique. Tout cela entrecoupé de va-etvient, de conversations, de visites, de déjeuners et de dîners, à toute heure du jour. C'était enfin un désarroi général.

La grande promenade était les buttes de Satory: on faisait cette excursion afin de constater si la colonne Vendôme était toujours debout.

Un jour on ne la vit plus ! Ce fut l'apogée de la Com-

mune, mais aussi le commencement de sa décadence. Les troupes qui devaient la réduire étaient, tant bien que mal, réorganisées par le maréchal de Mac-Mahon qui circulait dans Versailles, droit et svelte comme un jeune homme, et semblait porter légèrement la blessure reçue à Sedan.

Le triomphe qu'il allait remporter sur les communards devait être la triste compensation d'un désastre qu'il eût pu éviter, s'il eût eu plus d'initiative, de fermeté et de prévoyance : lui, qui s'était honoré, au Sénat, en refusant seul de voter la loi de sûreté générale, ne sut pas résister, comme soldat, à l'influence de l'Empereur, et comprendre que son premier devoir de général n'était pas d'escorter des fourgons impériaux.

Mais ce n'avait pas été sans de grandes hésitations que M. Thiers avait confié au maréchal le commandement des troupes qui devaient reprendre Paris.

Il n'avait pas voulu entendre parler du général Vinoy, et pour cause. Ducrot n'avait manifesté aucun désir de prendre une part effective à cette guerre civile; il avait accepté néanmoins de se rendre à Cherbourg, afin de diriger sur Versailles, aussi vite que possible, les prisonniers que M. Thiers avait prié l'empereur d'Allemagne de nous renvoyer dans le plus bref délai et qui nous arrivaient, par mer, afin d'éviter les lenteurs des lignes ferrées, sur lesquelles on avait détruit et fait sauter un grand nombre de travaux d'art.

D'autres convois de nos soldats prisonniers arri ^ valent également à Versailles par Lunéville.

M. Thiers avait donc jeté les yeux sur le maréchal de Mac-Mahon, qui devait être son collaborateur dans la petite comédie qu'il avait préparée, comédie que les Parisiens allaient transformer bientôt en drame sanglant: ce dont il commençait à se douter.

Mac-Mahon^ prisonnier en Allemagne, n'avait pas reparu devant le front des troupes depuisle 2 septembre précédent, depuis les désastres de Sedan ; et l'on était à la fin de mars. Thiers était donc, je le répète, fort inquiet; il ne savait pas comment les troupes accueilleraient le maréchal, ses appréhensions allaient même jusqu'à craindre qu'on ne le sifflât.

Beaucoup de ceux qui reprochaient à Bazaine d'avoir décidé l'écrasement de la France, associaient le maréchal à la responsabilité des désastres et pensaient, comme devait dire Bazaine au cours de son procès à Trianon, que si on l'accusait d'avoir perdu la Lorraine, on pouvait, avec tout autant de raison, accuser Mac-Mahon d'avoir perdu l'Alsace. Nos pauvres soldats, traînés de Metz et de Sedan dans les prisons d'Allemagne, de quel œil allaient-ils revoir cet ancien chef replacé à leur tête, non plus pour combattre des Allemands, mais leurs compatriotes ?

L'anxiété était grande : aussi M. Thiers se décida-t-il à tâter le pouls de l'opinion.

Une grande revue fut décidée. Mac-Mahon devait défiler devant tous les hommes et l'on verrait bien, à leur attitude, le parti qu'il fallait prendre.

Les troupes furent donc massées dans la Grande- Avenue qui s'étend de l'Avenue de la Reine jusqu'à

Trianon et Mac-Mahon passa devant les troupes sans provoquer de manifestations, ni sympathiques ni répulsives. C'était un grand point d'acquis.

Après la revue, on eut soin de renvoyer les troupes, le plus vite possible, au camp de Satory, où l'on défendait tout contact avec la population de la ville.

M. Thiers avait peu de confiance dans l'enthousiasme qu'il leur inspirait et craignait toute influence, autre que celle de leurs chefs immédiats.

Il est à noter que jamais gouvernement ne posséda moins de prestige que l'Assemblée de Versailles, dont M. Thiers était la tête.

On faisait des gorges chaudes des démêlés de M'"^ Thiers et de Ar'^Dosne avec leurs fournisseurs. Et quant à l'Assemblée qui, nommée pour faire la paix, s'était érigée, de sa propre autorité, en Convention réactionnaire, les troupes qui arrivaient avaient bien plus envie de la mettre à la porte que de combattre la Commune.

Ce mépris et cette désaffection régnaient jusque dans les rangs de ces braves marins qui avaient été les héros du siège, et dont elle voulait faire ses prétoriens.

Rien n'égala, si ce n'est l'attitude des Parisiens en voyant défiler les otages qu'on allait fusiller rue Haxo, la férocité avec laquelle la populace versaillaise accueillait les convois des prisonniers communards qui, lorsque la lutte fratricide touchait à sa fin, arrivaient de plus en plus nombreux.

Si les soldats qui les escortaient pouvaient les ga-

rantir contre les voies de faits, ils ne pouvaient leur éviter les invectives et les insultes qu'on leur prodiguait, jusqu'au seuil des prisons.

Comme ces prisons furent bientôtpleines, l'on transforma les vastes bâtiments souterrains de l'Orangerie en prisons supplémentaires. Les badauds s'amusaient, accoudés sur les balustrades, à contempler tous ces malheureux, qu'on laissait, à certains moments, circuler dans la première partie du jardin, qui forme un bas-fond, sous l'œil des factionnaires, fusil chargé.

Beaucoup d'entre eux profitaient de ces quelques moments de détente pour venir laver au bassin du jardin leurs mouchoirs ou leurs chemises, enfin les misérables nippes dont ils avaient pu se charger.

Pour peu qu'on prêtât l'oreille aux conversations qui se tenaient autour des balustrades, on entendait, à tout moment, des réflexions d'un cynisme prud'hommesque qui faisaient à la fois rire et hausser les épaules. C'était, comme au Jardin des Plantes, lorsque la foule croit devoir narguer les pauvres ours qui n'en peuvent mais, et qui, couchés sur le dos, tenant leurs pattes de derrière dans celles de devant, insensibles à toutes les insultes, ouvrent la bouche dans l'espérance d'attraper un morceau de pain.

Un jour, semblables à des êtres mus par un courant électrique, tous les mangeurs de la grande salle de l'hôtel des Réservoirs furent sur pied et les chambres se vidèrent : « Rochefort! Rochefortl » s'écriaiton de tous les côtés.

En effet, c'était Rochefort, précédé par la renom-

mée, qui apprenait son arrivée, bien que la voiture qui l'amenait fût encore loin.

Quitter sa lable, jeter sa serviette, et se joindre à la foule, qui grossissait d'instant en instant dans la rue, fut pour tous ceux qui étaient à l'hôtel l'affaire d'une minute.

Seul dans un petit omnibus de chemin de fer, Rochefort était escorté d'une garde nombreuse. Arrêté à Meaux par les autorités allemandes, celles-ci l'avaient conduit elles-mêmes à Saint-Germain où elles l'avaient livré au général de Galliffet.

Rochefort, dont la santé, à cette époque, était assez mauvaise — car il avoue que ce sont les longues purgations du mal de mer et le climat de Nouméa qui lui ont sauvé lavie etrendu la santé, — Rochefort, pâle, maigre et défait, avait véritablement l'air malade. Il n'en regardait pas moins froidement, et avec un regard très e'nergique, la foule qui suivait sa voiture depuis son entrée en ville, et qui faisait la boule de neige.

Rochefort, ayant un jour une polémique avec un individu peu lettré, qui enfin, exaspéré, lui avait envoyé un cartel, en lui laissant le choix des armes, avait répondu le lendemain, dans son journal : « C'est bien, j'accepte le combat. Quant aux armes, je choisis l'orthographe... c'est vous dire que vous êtes mort. »

Les menaces, les insultes et les blasphèmes sont, paraît-il, plus inoffensifs que l'orthographe, puisque Rochefort est arrivé vivant à son lieu de détention.

Puisque je parle de Rochefort, je veux encore citer

un des mots de cet écrivain d'esprit inépuisable :

Victor Hugo le visitait souvent dans sa prison et lui avait offert d'être son défenseur.

Rochefort avait refusé, car il pensait sagement que la manière dont Victor Hugo entrevoyait la défense était sa condamnation à mort.

Un jour, Victor Hugo lui dit queM.Thiers croyait savoir que lui, Rochefort, était disposé à écrire l'histoire de l'Empire, et que, dans ce cas, M, Thiers lui ferait donner toutes les facilités imaginables en livres, documents, etc., etc.

— Répondez à M. Thiers, dit Rochefort, que je suis comme l'éléphant : je ne produis pas en captivité.

Un matin, par un magnifique soleil de printemps, de noires colonnes de fumée s'élevèrent au-dessus de Paris; puis elles grimpèrent en faisceaux sinistres terminés à une hauteur prodigieuse par un immense champignon.

Rien ne saurait donner une idée de ce bouquet de feu d'artifice, noir comme de l'encre; rien, pas même l'opacité terrifiante des colonnes de fumée qui précèdent les éruptions du Vé^^uve et de l'Etna.

Ce champignon envahit tout le ciel, et se balança de longues heures. Alors cette œuvre géante d'un nain se teinta de rougeurs sombres.

C'était fini.

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