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CHAPITRE VIII

Un épisode des perquisitions. — La colonne Vendôme. — Les aventures d'une statuette. — Il y a du Prussien là-dessous. — M. Washburne. — Un déjeuner avec Eudes. — Le baron de Billing. — Les aveux de M. de Bismarck. — Le général Cluseret. — Une lettre du frère de l'Empereur. — Conclusion.

Le désir de rassembler sous un même titre les impressions que m'a laissées ma vie de Versailles, m'a entraîné à anticiper sur les événements.

Je reviens donc un peu en arrière, non pas pour raconter les opérations militaires qui continuaient, mais pour faire connaître un épisode des perquisitions qui accompagnèrent les arrestations d'otages.

Dans les premiers jours d'avril, Ferré, qui recevait à la Préfecture un nombre incalculable de lettres de délation, anonymes ou autres, fut frappé par l'une d'entre elles. Elle était envoyée par un ouvrier, se disant emballeur, et qui déclarait avoir été employé à effectuer le déménagement de tous les meubles, caisses, etc., appartenant au maréchal Bazaine. Il

ajoutait que le tout avait été transféré rue Chaptal, tel n°, tel étage, et que rappartement avait été loué au nom d'une comtesse espagnole ou portugaise.

Ferré crut devoir prendre en considération cet avis, et faire le nécessaire pour s'approprier les papiers et documents du maréchal.

Ne voulant pas confier cette mission à un agent subalterne, il pria un des jeunes employés aux archives de la Préfecture, sous les ordres de Jeunesse, fort intelligent et très dévoué, de se rendre lui-même à l'adresse indiquée, le munit d'un ordre de perquisition et le fît accompagner par l'un des agents de la Préfecture. Le jeune employé aux archives se rendit à dix heures du «r^ir à la maison indiquée.

— N'avez-vous pas, demanda-t-il à la concierge, un appartement de votre maison loué à une comtesse étrangère?

— Oh! non. Monsieur; nous n'avons rieiL.de cette sorte.

— Mais nous avons reçu l'avis qu'une comtesse espagnole vous a loué un appartement après le i septembre, et qu'on a empilé dans cet appartement tout le mobilier et les effets personnels du maréchal Bazaine.

— Oh! non, Monsieur. Nous ne connaissons pas le maréchal Bazaine, et nous n'avons rien dans la maison qui lui appartienne. On est déjà venu nous questionner à ce sujet; mais nous avons répondu que nous ne savions pas ce qu'on voulait dire.

— Prenez garde, Madame. Je suis délégué par la Préfecture de police. Réfléchissez bien. Si vous persistez à nier en cherchant à tromper l'autorité, comme vous semblez l'avoir déjà fait, nous serons contraints de mettre votre mari en état d'arrestation.

Le mari, qui était dans la loge, mais qui paraissait affairé à ranger une armoire, ne prenant aucune part à la conversai ion, fit à sa femme un signe qui n'échappa pas aux envoyés de la Préfecture. La concierge, hésitante et assez troublée, dit alors :

— Mon Dieu ! une comtesse ! Nous en avons bien une qui a loué l'appartement du troisième; mais depuis qu'elle nous a donné le dernier adieu, nous ne l'avons jamais revue. On a emménagé ses meubles, elle doit venir quand tous les événements seront finis.

— Veuillez nous remettre les clés : nous allons visiter l'appartement.

— Je n'ai pas de clés; cette dame les a emportées. Je ne peux pas vous ouvrir.

— Eh bien I nous allons faire venir un serrurier.

Un serrurier arriva en effet; on s'était muni de bougies et la porte, à deux vantaux, ayant été ouverte, le jeune délégué, son acolyte, la concierge et le serrurier pénétrèrent dans l'appartement.

Ce n'était pas un appartement, mais un entassement de meubles, de tableaux, de caisses empilées les unes sur les autres, un véritable capharnaùm.

On visita la première pièce, puis la seconde, la troisième, et ainsi de suite.

On constatait bien la présence d'un riche mobi-

lier, mais rien ne prouvait qu'il appartînt à Bazaine.

Le délégué allait se retirer lorsqu'il aperçut deux caisses, recouvertes de plusieurs autres, qui, plates et allongées, cerclées de fer, ne pouvaient être que des cantines. Il les fit découvrir, elles portaient en lettres de couleur : a Armée du Mexique. »

Le doute n'étaii: plus permis. Le serrurier reçut Tordre d'ouvrir les caisses; elles étaient bondées de papiers de toute sorte, volumineuses correspondances en espagnol, documents officiels à grosse écriture, paquets de lettres privées, parmi lesquelles on découvrit immédiatement des lettres de l'Impératrice à la maréchale, des lettres de l'Empereur à Bazaine ; enfin toutes les archives politiques et privées de la campagne du Mexique.

Cette découverte engagea les envoyés de la Préfecture à continuer leurs perquisitions avec un soin minutieux.

On trouva deux épées que des chefs vaincus avaient remises à Bazaine ; on trouva même le bâton de velours du maréchal ; mais les deux caisses de papiers étant les seules qui eussent quelque intérêt, elles furent descendues, chargées sur une voiture et portées à la Préfecture.

Ferré se réjouissait d'avance à l'idée de tous les secrets que cette correspondance allait lui dévoiler. Aussi les précieuses caisses furent-elles soigneusement placées dans un petit réduit attenant à son bureau. Bazaine était, avec Mac-Mahon et bien d'autres, un de ceux que les décrets de la Commune avaient mis hor^

la loi, comme ayant participé aux responsabilités de l'Empire et contribué à amener l'étranger sur le sol de la patrie.

Mais la vie vertigineuse que l'on menait à la Préfecture ne laissa pas le loisir de dépouiller les documents saisis.

Bazaine, sa famille, les intéressés ne surent jamais ce qu'ils étaient devenus ; et lors du procès de Trianon, il parut dans les journaux plusieurs petites notes insidieuses que des amis firent passer afin de tâcher de découvrir le sort de ces papiers.

La vérité est que n'ayant pas été examinés, ils restèrent dans leur première place près du bureau de Ferré et furent consumés lors de l'incendie de la Préfecture.

Je tiens l'anecdote de la bouche même de celui qui, aujourd'hui, croit pouvoir parler librement et fut chargé par Ferré d'opérer cette perquisition*.

Quant au mobiher, on avisa, pour qu'il fît le nécessaire, Jules Fontaines, directeur des Domaines de la Commune.

Ce fut peu de jours après que la Commune décréta la chute de la colonne Vendôme, mesure parfaitement idiote d'ailleurs.

Je ne surprendrai personne en révélant qu'il est infiniment plus facile et plus rapide d'abattre une colonne que de l'élever.

Pour faire tomber le bronze orgueilleux, le mirli-

1. Actuellement un des rédacteurs les plus autorisés de 17«transigeant.

ton héroïque et sublime qui, racontant nos victoires sur les Prussiens, restait, en somme, au milieu de Paris comme une fiche de consolation, il suffisait de tailler sa base en biseau, comme un sifffet.

On y mit des ouvriers.

Beaucoup de membres de la Commune étaient complètement opposés au déboulonnement de la colonne Vendôme et à sa chute. Jourde,ne pouvant pas lutter ouvertement contre une volonté qui semblait venir de très haut, espérant qu'en gagnant du temps l'on penserait à autre chose, avait entièrement cessé le paiement des ouvriers qui travaillaient à cette œuvre de destruction.

Si l'on dit : « Pas d'argent, pas de Suisses, » l'on peut appliquer ce dicton aux Français et surtout aux Parisiens ; mais le délégué à la guerre ayant provoqué de la Commune l'ordre formel de terminer l'opération de suite, on fit dire à Jourde que, s'il ne voulait pas payer les ouvriers, on irait chercher l'argent de force et qu'on le fusillerait contre un des murs de son bureau.

Il n'y eut plus à hésiter : c'était péremptoire ! La colonne tomba sur un lit de fagots et de paille, dans la direction de la rue de la Paix; elle s'était naturellement brisée en plusieurs morceaux, gros cylindres couchés les uns à côté des autres.

Il était facile de constater dans la population qui assistait à ce spectacle deux courants d'opinion bien différents. La masse était contre cet affront que des Français s'infligeaient à plaisir à eux-mêmes. Quelques-

uns seulement, véritables énergumènes, guidaient toutes les manœuvres avec un enthousiasme bien suspect.

Après la chute de la colonne, ils s'acharnèrent sur le bronze qui s'était éventré, mettant à nu le massif de pierres qui forme l'intérieur du monument.

M. Drumont a dit dans la France juive que des officiers prussiens assistèrent du balcon du Ministère des Finances à ce spectacle : c'est du Ministère de la Justice qu'il aura voulu dire.

Il ajoute que la Prusse garda comme trophée la Victoire d'argent qui était placée dans la main de l'Empereur, et qui, malgré toutes les recherches, n'a jamais pu être retrouvée.

Je crois qu'on a induit M. Drumont en erreur. Des officiers prussiens ont assisté en effet à la chute de la colonne de différentes fenêtres de la place Vendôme ; mais ce n'est pas une raison pour que la Prusse, qui faisait renverser ce témoignage de nos victoires, ait fait prendre la petite statuette d'argent massif qui a été remplacée, sur la colonne actuelle, par une semblable en bronze.

Elle fut ramassée par un jeune docteur en médecine, qui l'emporta chez lui dans l'enthousiasme du premier moment.

Quelques jours après, il trouvait la pièce compromettante ; et lorsque les Versaillais entrèrent dans Paris, sa maîtresse, qui avait partagé avec lui toutes les espérances et les déboires de la Commune, cacha la petite Victoire d'argent dans ses jupons et ses

robes au fond d'une malle et l'emporta en Angleterre.

Cette amie, une des charmantes actrices les plus applaudies d'un de nos premiers théâtres parisiens, pourrait dire, au besoin, si c'était intéressant pour l'histoire, ce qu'ils ont fait, à Londres, de la statuette qui est restée, sans aucun doute, entre les mains des geôliers de Sainte-Hélène. Si elle n'a pas été fondue dans quelque arrière-boutique de White-Chapel, elle figurera probablement, un de ces jours, dans un des musées britanniques. Dans ce dernier cas, il est bon que Ton sache comment elle y sera parvenue.

Lorsqu'on apprit dans le public le décret de la Commune relatif à la colonne, ce ne fut qu'un cri en France. « Évidemment, il y a du Prussien là-dessous! » Avouons que le soupçon était plausible. Si les Prussiens, après avoir conquis Paris, s'y étaient installés, ils auraient été excusables de vouloir démolir la colonne, comme ils furent excusables en 1813 de vouloir faire sauter le pont d'Iéna, comme nous serions excusables, si nous allions faire un tour à Berlin, d'abattre les monuments qui racontent nos défaites.

C'est une manie bien humaine qui fait d'ailleurs hausser les épaules aux philosophes; mais, dans les armées, les philosophes sont excessivement peu nombreux.

Il était donc naturel qu'en voyant des Français accomplir ce qui devait réjouir les cœurs des Allemands, l'opinion se dît : c II y a du Prussien là-dessous. »

Je crois que ce serait calomnier les hommes de la Commune que de dire qu'ils obéirent soit à un ordre formel de l'Allemagne, soit même à un désir de lui être agréable. Mais ce qui n'est pas calomnier la Commune, c'est de prétendre que l'Allemagne agit sur elle. Et pourquoi d'ailleurs n'aurait-elle pas agi sur Paris, l'Allemagne, puisqu'elle agissait sur Versailles? Puisque depuis dix-huit ans, elle a continuellement agi sur la France, débarrassée de sa présence, puisqu'il n'est pas un seul de nos hommes d'Etat qui ne se préoccupe avant tout, non pas de ce qu'on pense, mais de ce qu'on veut à Berlin. Et puisque ce sera toujours ainsi jusqu'à ce que la France ait reconquis son prestige ou perdu définitivement les restes d'influence européenne auxquels elle se cramponne, avec l'énergie du désespoir.

Lorsque le calme fut rétabli; lorsque les haines furent, non pas apaisées, mais assoupies, l'idée d'une intervention de l'Allemagne dans nos discordes perdit faveur. Et aujourd'hui tout le monde croit que les Allemands se contentèrent d'assister avec énormément d'intérêt à nos luttes, sans les attiser et sans vouloir les diriger. C'est là une erreur et je vais essayer de le démontrer.

J'ai déjà dit, en parlant des négociations politiques qui avaient eu lieu pendant le siège, entre les généraux Trochu et Burnside, combien j'avais pu me rendre compte, au cours de ces entrevues, de l'hostilité du ministre des États-Unis, M. Washburne, à notre égard. Autant le général Burnside nous témoigna de

sympathie, autant M. Washburne paraissait en ressentir pour nos ennemis victorieux. Encore un exemple, pris sur le vif, de cette vérité, que le Français a été prédestiné par le créateur au rôle de dupe.

Sans nous, l'Amérique appartiendrait peut-être encore à l'Angleterre. Sans la naïve noblesse française, les Anglais seraient probablement venus à bout do leurs sujets, révoltés à cause de droits fiscaux sur le thé ou papier. Nous pouvons nous dire que nous avons presque fait l'Amérique. Elle s'en souvenait à ce moment pour acclamer la Prusse.

L'Italie, cette fille née dans notre sang, lui donnait l'exemple d'une ingratitude encore plus répugnante, puisque le bienfait était plus récent.

M. Washburne trouvait mille manières de nous témoigner son antipathie : une, entre autres, qui me frappa, car elle était ingénieuse, et quasi italienne.

11 recevait les journaux américains. Lorsqu'il nous en donnait communication, il avait bien soin de rayer d'un trait d'encre ce qui pouvait particuhèrement nous intéresser.

Après la guerre, l'empereur Guillaume le combla de faveurs; il lui envoya son portrait en pied; il n'avait volé ni les faveurs, ni le portrait.

Ce que j'ai dit de M. Washburne, je le répète ; mais je dois toutefois ajouter qu'il fut comblé des faveurs et qu'il reçut le portrait, non pas après la guerre, mais après la guerre et la Commune.

Lorsque l'histoire jugera avec impartialité les événements qui se sont passés à cette époque, elle qua-

lifîera la conduite de M. Washburne à l'égard de la France du nom qu'elle mérite. Seul agent diplomatique qui soit resté à Paris pendant le siège et la Commune, Washburne n'a agi de la sorte que parce qu'il représentait de graves intérêts, les intérêts allemands.

Il voulait, pendant nos défaites et nos désastres, les servir d'une façon d'autant plus efficace que, représentant d'un gouvernement re'publicain, on pouvait le croire spectateur indépendant et désintéressé des luttes entre le royaume d'Allemagne et l'empire français.

M. Washburne, en communication continuelle avec les Allemands pendant le siège, les a, depuis les premiers jours, tenus au courant de tout ce qu'ils pouvaient avoir intérêt à connaître. Il a aidé de tous ses efforts nos insurrections, nos luttes intérieures. Il a empêché qu'un armistice nous fût accordé et qu'on pût terminer la guerre dès le mois de novembre, ce qui aurait pu avoir lieu sans l'insurrection du 31 octobre.

Après avoir répandu ses agents perturbateurs dans Paris, il les a soustraits, en plein siège, en plein investissement, en leur faisant traverser les lignes ennemies avec des laissez-passer prussiens.

Et lorsque, à la fin de la Commune, les Versaillais se rendirent à Mazas, où ils croyaient trouver Cluseret, l'un des protégés du ministre américain, Gluseret, que la Commune avait fait enfermer, s'était envolé.

Qui lui avait ouvert les grilles? Encore Washburne,

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qui, pour la troisième fois depuis quelques mois, le faisait évader.

De nombreux ouvrages ont été écrits sur la Commune; par quel phénomène d'aberration leurs auteurs n'ont-ils jamais cherché à se rendre compte de l'impulsion qu'a pu donner l'Allemagne à notre guerre civile, du rôle occulte qu'elle a joué dans Paris, faisant tuer nos soldats, nos concitoyens, renverser et incendier nos monuments ?

Trente-cinq mille des nôtres, et pour la plupart de nos meilleurs ouvriers, sont morts, déplaçant ainsi le centre de cette production, connue dans le monde entier sous le nom d'article de Paris et qui s'est transportée à Berlin.

Non seulement ces auteurs n'ont pas cherché à mettre en lumière les agissements de l'Allemagne, mais quelques-uns d'entre eux, et des plus sérieux, dont les ouvrages ont fait autorité, M. Maxime du Camp par exemple, ont nié celte participation.

M. Maxime du Camp dit, en narlant de la chute de la colonne^ :

(( Courbet fut condamné à six mois de prison. C'était tout ce qu'il méritait; mais il eut à rembourser les frais de reconstruction de la colonne telle qu'elle était la veille de sa chute, et « la note » s'est élevée à plus de 350 000 francs. C'est avoir payé cher le plaisir de faire une niche à l'histoire de France. »

J'interromps ici la citation de M. Maxime du Camp

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