Les Convulsions de Varis, tome II, p
pour dire que, bien entendu, Courbet n'a jamais payé la fameuse « note » de trois cent cinquante mille francs. ! On aurait aussi bien pu le condamner à payer un \ milliard ! Ce chiffre aurait bien fait dans le paysage.
L'auteur reprend :
« Bien des personnes de raison droite n'ont pu i comprendre qu'il se soit rencontré, en France, des \ hommes pour accomplir un tel acte de vandalisme, ! après des défaites dont nous avions souffert, et sous la main même du vainqueur. Leur patriotisme s'est i révolté; ils ont supposé une ingérence étrangère à celte vilenie, qui fut exclusivement communarde. Et ils ont cru que la main de la Prusse avait donné l'impulsion. !
« L'Allemagne est de taille à se défendre, et je n'ai | point mission de plaider pour elle; mais le souci de la i vérité doit primer toute considération. Dans les faits ; de la Commune, j'ai observé, et cherché avec passion, l'ingérence de l'Allemagne : je ne l'ai jamais aperçue. » I
Si M. Maxime du Camp ne l'a jamais aperçue, c'est i qu'il est probable que l'Allemagne avait intérêt à la bien cacher. Je vaism'efforcer au contraire de prouver ! que nos ennemis ont mis la main dans toutes nos j affaires, et que beaucoup de vilenies commises par ! les communards sont imputables à l'Allemagne. j
Les Allemands avaient la force, l'argent, des agents ; fort adroits, comme M. Washburne par exemple; ils j ont profité des menées criminelles de M. Thiers pour ; se donner quelques jouissances à nos dépens. ^
Si nous nous sommes battus entre nous, nous
avons, comme toujours, été les malheureux dindons de la farce, et des lugubres farceurs qui nous y ont poussés.
En prenant connaissance des documents que je place sous ses yeux, j'espère que le lecteur verra que, si Versaillais et Parisiens se sont égorgés, les grands vrais coupables sont ceux qui ont allumé le brandon de discorde, et ceux également qui, par intérêt, en ont attisé le feu.
C'est une petite consolation; mais enfin, c'en est une!
J'avais prié, il y a quelques mois, un de mes amis, le baron de Billing, de me mettre en rapport avec le général Eudes auquel, par un concours de circonstances assez bizarres, il avait sauvé la vie.
Invités à déjeuner, nous nous réunissions chez Notta.
Eudes était malade depuis quelques jours, mais cependant encore plein de vitalité tant morale que physique. Rien ne pouvait laisser prévoir que trois semaines après, il aurait cessé de vivre.
Le déjeuner fut des plus intéressants; et naturellement la conversation fit tort à l'excellent menu que nous offrait le baron de Billing. Eudes devait m'envoyer quelques jours après de nombreux documents. La mort l'en a empêché. Afin de rapporter avec toute l'impartialité désirable les principaux points que nous avons traités, j'ai prié le baron de Billing d'être assez aimable pour vouloir bien résumer notre conversation. Il a accédé à ma demande. Je lui cède ici la parole :
« Mon cher Ami,
« Vous me demandez des détails sur un épisode de la vie d'Eudes auquel j'ai été indirectement mêlé. Je vous les donne volontiers, tout en craignant que mon récit ne soit un peu long.
Vous vous souvenez sans doute de l'affaire des pompiers de la Villette, survenue au commencement d'août 1870. La foule se porta vers la caserne, et, daLs la bagarre, un pompier fut tué, on ne sut jamais au juste par qui. Eudes, qui se trouvait à une certaine distance du lieu de l'échauffourée, avec un revolver dans sa poche (dont aucune cartouche n'avait été brûlée), fut arrêté, traduit devant un conseil de guerre et condamné à mort.
« Inutile de vous dire qu'à cette époque, je n'avais jamais entendu prononcer son nom.
« Sur ces entrefaites, un savant de mes amis, aussi modeste que distingué, m'écrivit une longue lettre très bien tournée, dans laquelle il se portait garant de la parfaite honorabilité de son camarade Eudes, et affirmait qu'il était victime d'une erreur judiciaire. Il me suppliait de faire tout mon possible pour sauver son condisciple.
« Ma sœur, M"'*^ de Saulcy, était justement de semaine auprès de l'Impératrice.
« Je courus aux Tuileries, muni de la lettre de M. Lemoine. Sa Majesté, après en avoir pris connaissance, voulut bien envoyer sur-le-champ l'ordre de
LA COMMUNE ET l' ALLEMAGNE. 173
surseoira l'exécution de la sentence delacourmartiale. Le procès d'Eudes devait être revisé ; le i septembre vint mettre ce dernier en liberté. On sait le reste.
« M. Lemoine m'écrivit de nouveau une longue lettre, afin de remercier ma sœur d'avoir contribué à sauver la vie de l'ami de sa jeunesse.
« Je conservai, pendant tout le siège de Paris, cette lettre sur la cheminée de ma chambre à coucher, n° 11, rue Royale.
« Pendant la semaine sanglante, elle eut une influence décisive sur les destinées de l'immeuble que j'habitais et qui était alors la propriété du baron Edmond de Garayon La Tour, député de la Gironde.
« Muni d'un sauf-conduit de Jules Favre, après la capitulation, j'étais sorti de Paris un des premiers, appelé en Angleterre par de graves intérêts.
u Comme vous le savez, ma mère n'avait voulu quitter Paris, ni pendant le siège, ni pendant la première moitié de la Commune ; enfin elle s'était décidée à venir nous rejoindre à Brighton, laissant dans son entresol de la rue Royale tout son mobilier, ses collections, son argenterie, ses bijoux, etc., etc.
« Pendant mon séjour à Brighton, je voyais presque chaque jour, dans les journaux anglais, que le généralEudescommandaitla Légion d'honneur. Aussi, ai-je eu l'idée de me servir de la lettre de Lemoine pour le cas où les fédérés viendraient occuper notre appartement.
« Lors de l'attaque de Paris par les Yersaillais, l'effet de la bien heureuse lettre fut magique. Vm capi-
taine fédéré qui avait déjà fait rouler un baril de pé- < trole SOUS la porte cochère, le fit enlever, et, au lieu du 11, ce fut le n° 15 de la rue Royale qui fut ' incendié. i
« Les fédérés, c'est une justice à leur rendre, furent : d'une probité scrupuleuse, rien ne fut touché; mais, j pour être tout à fait impartial et véridique, je dois ' ajouter qu'il se trouvait parmi eux un artiste, ou en i tous cas un connaisseur. J'avais pendu au chevet de ; mon lit l'unique miniature qu'ait jamais peinte Horace Vernet. Elle représentait mon parrain, le général baron Fagel, le descendant des grands pensionnaires de Hol- j lande, qui fut, pendant plus d'un demi-siècle, ministre ' des Pays-Bas à Paris. Le portrait était dans un cadre en or massif. A mon retour — après la Commune — je retrouvai le cadre, la miniature seule avait disparu. i
« Dix-sept années après, j'étais assis un matin auprès du lit de Rochefort, lorsque le fidèle Jean vint an- ' noncer le général Eudes. Vous pensez avec quelle effusion je le remerciai d'avoir, grâce à son nom, sauvé \ nos pauvres bibelots auxquels je tiens tant. i
« D'excellentes relations s'établirent entre lui et moi, et j'allai lui faire une visite à sa scierie mécanique, rue de Terre-Neuve, près de la place des Pyrénées. A plusieurs reprises je me suis trouvé avec lui, ^ chez Rochefort et ailleurs. ]
« Environ un mois avant sa mort, Eudes m'ayant i demandé de le faire rencontrer avec notre ami Lemoine, qu'il n'avait pas vu depuis 1870, vint déjeuner chez Notta. Gomme vous désiriez le connaître, je vous j
priai d'être des nôtres. Rochefort, malheureusement, ne put venir ce jour-là.
(( Pendantle déjeuner, vous avez interrogé Eudes sur différents personnages ayant faitpartie de la Commune, et sur différents faits queje m'abstiens de signaler ici.
« A mon tour, devant Lemoine et vous, j'ai demandé à Eudes s'il avait connaissance d'un épisode relatif à Galliffet, et qui serait arrivé à la porte de la Muette pendant le second siège de Paris. On m'avait affirmé que Galliffet, une nuit, s'étant trop avancé dans le bois de Boulogne, avait été fait prisonnier par les fédérés, et qu'amené devant le commandant du bastion de la Muette, il aurait trouvé moyen de se faire remettre en liberté;, après trois heures de captivité!
« Eudes me répondit qu'il n'en savait rien, mais qu'à un certain moment, l'individu qui commandait à cet endroit lui était fort suspect.
« J'abordai ensuite avec lui la question qui, je l'avoue, m'intéressait entre toutes. Oui ou non, l'Allemagne avait-elle des relations avec la Commune?
(( Eudes nous répondit qu'il craignait que certains individus eussent été en relation avec M. de Bismarck. Je le pressai de questions sur un fait précis.
« Vous vous souvenez sans doute que j'ai été chargé d'affaires de France à Munich pendant les années 1871- 72. Pendant l'automne de 1871, je me trouvai à Bade, et j'y rencontrai un ancien secrétaire de M. de Bismarck, membre de la Chambre des seigneurs de Prusse, catholique fervent, homme des plus honorables, incapable de mentir. Je lui fis à cette époque
la même question : « Selon vous, Bismarck avait-il, oui ou non, des relations avec la Commune? »
V Le gentilhomme prussien me répondit de la façon la plus nette, la plus catégorique que son ancien chef avait été en relation avec certains personnages de la Commune, et m'en donnala preuve suivante :
« Pendant la captivité de l'archevêque, du président Bonjean, et de l'abbé Deguerry, l'impératrice Eugénie, inquiète de leur sort, écrivit à M. de Bismarck une lettre dans laquelle elle le suppliait d'intervenir et de les sauver.
« Le secrétaire de M. de Bismarck m'a affirmé que ce dernier écrivit à l'Impératrice qu'il répondait de leur vie et de n'avoir aucune inquiétude à leur égard.
u Après leur exécution, l'Impérairice, en proie à la plus profonde douleur, écrivit de nouveau à M. de Bismarck une lettre contenant les reproches les plus vifs. Ce dernier, pour s'excuser, lui répondit : « Qu'à son grand regret un changement s'était effectué dans le haut personnel de la Commune, et que malheureusement, lors de l'exécution des otages, ceux avec qui il était en relation n'étaient plus au pouvoir, et que dès lors il avait été sans moyens d'action sur leurs successeurs.
« Je racontai cela à Eudes, qui ajouta : « Je me sou- « viens que quatre individus furent fusillés pour intellii< gence avec l'ennemi. M. de Bismarck a sans doute fait « allusion à ces derniers. »
« Je vous laisse le soin de conclure. Quant à moi, mon opinion est faite. Le jour où nos légions victorieuses entreront de nouveau à Berlin, il ne se trou-
LA COMMUNE ET l' ALLEMAGNE. 177
vera pas un homme d'État français pour faire tomber indirectement la colonne de la Victoire ou brûler
Potsdam.
a II suffira, pour nous venger, de retourner contre les vaincus le traité de Francfort.
« Nous respecterons les monuments, mais nous ne laisserons pas un kreutzer en Allemagne.
« Dans X Officiel' cV ordonnance , vous avez rappelé cette parole de Henri Heine qui connaissait bien ses compatriotes : « L'Allemand naît bête, l'instruction le rend méchant. » Laissez-moi, cher ami, vous en indiquer une non moins précieuse : « Voulez-vous déchirer le cœur d'un Allemand? prenez sa bourse. »
« Souvenons-nous de cette vérité. Moi, qui ai passé de longues années en Allemagne, je puis en attester la profondeur et la parfaite exactitude.
« BiLLING. »
« P.-S. — Je m'aperçois que j'ai omis un point essentiel. Eudes, au début de notre entretien chez Notta, nous a déclaré de la façon la plus formelle qu'il était absolument étranger à l'affaire du pompier de la Villette, ajoutant qu'il conspirait à cette époque contre le gouvernement impérial; qu'il avait, de concert avec certains amis, préparé un complot parfaitement conçu.
« Eudes ne reculait nullement devant les responsabilités. Plus tard, il a revendiqué hautement certains actes ordonnés parlui, qu'il avait considérés nécessaires
au point de vue stratégique, pendant la semaine sanglante.
« C'était en somme une physionomie sympathique.
« BiLLING. »
Tant vaut l'homme, tant vaut le témoignage.
Je ne veux pas juger moi-même le baron de Billing ; nos deux familles se connaissent depuis soixantedix ans, et raffcction que je lui porte depuis l'enfance, pourrait influencer mon jugement.
Je laisse parler M. Drumont, auquel j'emprunte les lignes suivantes, extraites de son dernier ouvrage, la Fin d'un Monde :
« ... Il faut ajouter que, pour les questions de politique étrangère qui sont quelquefois bien traitées à VInt?'ansigeant, Rochefort consulte souvent un homme d'un caractère droit et d'une haute valeur qui a été obligé de quitter la diplomatie parce que, dans les aff'aires de Tunisie, il n'a pas voulu se prêter aux malpropres tripotages des Opportunistes et qu'il n'a pas hésité à les flétrir.
« Voilà un homme comme il nous en faudrait un à la tête du Ministère des Aff'aires étrangères.
(( C'est un Alsacien, comme M. Rothan, avecla même connaissance de l'Allemagne, le même patriotisme éclairé, mais avec un élément plus artiste, un don de saisir le côté pittoresque des événements et la physionomie distincte des êtres, que n'a pas M. Rothan.
« Après avoir rempli des fonctions importantes, le
diplomate dont je parle s'est arrangé pour ne pas accepter une seule décoration d'un gouvernement étranger.
(( Je ne reproche à ce diplomate si français de cœur et d'esprit que d'être paresseux de la plume et de ne pas écrire les souvenirs intéressants qu'il raconte si bien. »
Après M. Drumont ultra catholique, il est intéressant de donner l'opinion du chef suprême de l'Intransigeance, de Henri Rochefort :
<( M. de Billing est trop connu pour que nous ayons à le présenter à nos lecteurs. Né à Paris, d'une famille originaire d'Alsace, il entra de bonne heure dans la carrière diplomatique, où il déploya de réelles et très précieuses qualités.
« Ministre à Munich après la guerre de 1870-71, il fut un des rares diplomates qui comprirent le parti qu'il fallait tirer du mouvement républicain socialiste allemand, et qui signalèrent au gouvernement la nécessité de le favoriser : ce qui scandalisa fort le « républicain » Jules Favre, alors ministre des affaires étrangères.
(( Il fut ensuite chargé d'affaires à Tunis, et l'on n'a pas oublié avec quel courage, quelle chaleureuse éloquence il dénonça les tripotages de l'affaire Roustan.
«Républicain éprouvé, homme intègre, très compétent dans toutes les questions extérieures, si importantes aux heures sombres que nous traversons. M. de Billing remplira dignement et fidèlement le mandat que lui confieront les électeurs de la Somme. »
Je reprends maintenant ma discussion :
M. de Bismarck Ta reconnu : l'Allemagne avait des ♦ agents dans le haut personnel de la Commune; mais quels pouvaient être ces agents? C'est un point essentiel à élucider.
Les lettres échangées entre l'impératrice Eugénie et M. de Bismarck prouvent surabondamment l'action de la Prusse dans la Commune. Nous en fournirons plus loin d'autres preuves encore plus concluantes.
Du reste, il est facile de se rendre compte que M. de Bismarck, dont le Journal de Frédéric III vient de faire connaître toutes les manœuvres, qui cherchait à nous mettre sur le dos la responsabilité d'une guerre qu'il s'était fait déclarer après avoir couvert la France de ses agents et préparé, de longue main, la presse, que M. Bismarck, dis-je, avait tout intérêt à plonger la France dans une suite de malheurs incalculables et à déshonorer une capitale, qui avait ennuyé l'Allemagne par une résistance aussi héroïque qu'imprévue.
Plus on scrute le fond des choses^, et plus on aperçoit les doigts qui ont fait mouvoir les fils de toutes les intrigues dont nous avons été enveloppés.
Quinze ans avant la guerre, l'action de l'Allemagne s'était déjà fait sentir dans tous les troubles de la France.
« A l'époque d'une de ces grèves, » dit M. de Beaumont-VassyS(( laplus célèbre de toutes, celle duGreuzotjl est historiquement vrai qu'elle reçut un subside