Historique de la Commune de Paris
relativement assez important de M. de Bismarck. La Prusse, qui redoutait à cette époque, une attaque de la France, avait un intérêt direct à créer des embarras de détail à son gouvernement. M. le prince de Bismarck est un très grand ministre, et, comme certains grands ministres, il est peu scrupuleux : il trouvait que c'était de bonne guerre ; il le fit. »
J'ai dit qu'il y avait, parmi les chefs de la Commune, beaucoup d'honnêtes gens sincères ; ceux-là ne se sont jamais doutés du rôle que jouaient, à leur côté, certains des leurs. Près de ces honnêtes gens il y avait des fous, des illuminés, des apôtres et des traîtres.
Quoi d'étonnant, quand on considère le nombre prodigieux d'étrangers qui venaient se mêler de nos affaires ?
Croire que la Prusse n'a pas eu d'action sur la Commune, ce serait lui accorder un noble désintéressement dont elle n'a pas fait preuve à la suite de ses victoires. Croire qu'elle ne s'est ipa.s paijé le plaisir de renverser cette colonne, fondue avec le bronze de ses canons, c'est méconnaître son esprit militaire qui tend à déshonorer, aux yeux de ses soldats, l'ennemi qu'il aura à combattre. Enfin c'était une vengeance, — plaisir des Dieux, — mets qu'on aime à savourer froid. Il y avait assez longtemps qu'elle attendait !
Doit-on en vouloir aux Allemands ? En aucune façon. Ils ont joué leur jeu : s'ils avaient préparé les cartes, il faut plaindre les imbéciles qui avaient accepté la partie et qui, naturellement, devaient la perdre. Combien la Prusse a-t-elle payé les fameux cris ;
<( A Berlin ! à Berlin ! » On ne le saura jamais au juste ; mais ce qu'on peut savoir à peu près, c'est ce qu'ils ont coûté à la France.
M. Washburne, représentant d'une nation qui n'avait dû sa liberté et son indépendance, je le répète, qu'à l'or et au sang français, avait à notre égard, malheureux affamés, enfermés avec notre désespoir dans Paris, des raffinements de cruauté et d'impertinence à la hauteur de l'ingratitude de ses compatriotes.
Étant le correspondant, l'agent officiel et secret des Prussiens à Paris, il recevait, indépendamment des communications que des espions pouvaient lui porter, une valise contenant des papiers et des lettres que, presque chaque fois qu'on allait parlementer, l'officier chargé de ces fonctions était prié de lui remettre.
Je puis témoigner de cette dernière particularité.
Frédéric llï a écrit dans ses Mémoires :
« ^{^ janvier. — On me demande de sortir pendant le dîner de famille; le comte d'Héricourt est envoyé par Trochu pour demander un armistice ou, au moins, une suspension d'armes de quarante-huit heures. Quand j'ai annoncé cette nouvelle à l'Empereur, il m'a regardé fixement pendant un instant. Tous les deux nous sentions qu'une pareille démarche était le présage de grands événements. Je fais prévenir Bismarck, qui est du même avis. »
Pourquoi l'Empereur, alors prince impérial, m'at-il appelé d'Héricourt? Est-ce une faute d'impression? ou bien le prince Frédéric-Charles, l'esprit encore
frappé de ce nom d'Héricourt, donné à trois journées de luttes héroïques soutenues par les soldats deBourbaki, a-t-il confondu le nom du parlementaire — d'Hérisson — avec cette récente affaire?
C'est de peu d'importance; mais Moritz Busch m'ayant déjà appelé, dans son ouvrage : « Le comte de Bismarck et sa suite pendant la gue?'7'e de France 1870- 1871 », d'Hérisson de Saulnier; il faut avouer que je risque de perdre mon nom avec les Allemands.
Quand j'allai parlemeater, ce même i>0 janvier, je fus chargé pour M. Washburne d'une valise, qui était censée contenir les dépêches de sa légation. Valise suivie de bien d'autres.
J'avais reçu l'ordre, avant mon départ, de Tétatmajor général, de rapporter la vahse des États-Unis; mais de ne me charger, sous aucun prétexte, des lettres particulières, pour qui que ce fût; pas plus pour M. Washburne que pour d'autres.
Ma mission terminée, j'acceptai de l'officier parlementaire allemand la valise de dépêches que je fis jeter au fond de la petite barque qui me servait à traverser la Seine; et au moment où nous nous saluions pour prendre congé l'un de l'autre, l'officier semblant avoir oublié quelque chose tira un paquet de la poche de côté de son dolman, me priant de vouloir bien également le remettre à M. Washburne :
— Sont-ce des lettres? demandai-je ; car, dans ce cas, j'ai l'ordre de ne pas m'en charger.
— Non, non ; c'est un petit paquet que rétat-major allemand envoie au ministre des États-Unis.
Mais comme je faisais quelque difficulté pour le prendre et que rofficier insistait d'une façon toute particulière, l'idée me vint que ce paquet pourrait peut-être me compromettre et j'en demandai, à mon retour, un reçu à la légation des États-Unis. Le ministre était absent et le chancelier, sans aucune malice, me donna un reçu, m'apprenant que, contrairement à ce qui m'avait été dit, j'avais porté deux lettres à M. Washburne.
Selon mon habitude, j'ai conservé ce document; le voici :
«Reçu de M. le comte d'Hérisson une valise-dépêches^ et un paquet de deux letters [sic) à l'adresse de M. Washburne.
« Paris, xe 20 janvier 1871.