‹ Nouveau journal d'un officier d'ordonnanceChapitre 26 sur 50 · Enquête sur le 4 Septembre, p · texte numérisé non relu

Enquête sur le 4 Septembre, p

de VOUS parler du général Cluseret. Toutefois, si je ne me trompe, il me semble que, sur ce point, il y a quelque chose dans la déposition de M. de Kératry. Si vous tenez à ce que je vous donne des renseignements sur les rapports du gouvernement impérial avec le « général » Cluseret, je suis en position de vous dire quelle a été, vis-à-vis de lui, notre opinion et notre conduite.

« Voici les faits :

« Il me semble, si ma mémoire me sert bien, qu'on a dit que le « général » Cluseret était dans la situation d'un agent secret pour qui on aurait eu de la bienveillance. Or voici comment on a agi à son égard :

« Cluseret était officier dans l'armée ; il avait des notes mauvaises au ministère de la guerre. Un jour, il disparut, s'en alla en Amérique; là, il obtint, ou prit, je ne sais lequel des deux est le vrai, le titre de général. Il revint en France, et immédiatement se mit à la tête d'un journal, je ne sais plus lequel, précisément avec Yermorel. Dans ce journal, il fit paraître des articles de polémique ardente, passionnée, notamment contre l'armée, et portant atteinte aux principes de discipline qui doivent la régir.

« La question parut assez grave pour être portée devant le conseil des ministres. Là, on se demanda ce qu'on pourrait bien faire contre ce « général » Cluseret. Le ministre de l'Intérieur proposa son expulsion ; mais tout d'abord nous rencontrâmes une difficulté dans ce fait qu'il était Français d'origine. Nous nous dîmes qu'il exciperait de sa qualité de Français.

« — Mais il n'est plus Français, il a pris du service à l'étranger; par suite, il est devenu citoyen américain.

« — Oui, c'est vrai, il le dit partout, il prend le titre de général; mais le jour où on voudra l'expulser, il invoquera sa qualité de Français.

(( — Alors il iaudrait pouvoir faire constater que lui Français, a pris sans autorisation du service à l'étranger; s'il a le titre régulier de général, comme il le prétend, il en justifiera, et alors on pourra l'expulser comme étranger.

(( Il fut donc décidé, en conseil, qu'on exercerait des poursuites contre Cluseret, pour usurpation du titre de général. On commença immédiatement l'instruction. Cluseret comparut; il déclara au juge d'instruction qu'il avait parfaitement acquis le titre de général comme ayant pris part à la dernière guerre d'Amérique.

« Mais alors, lui dit-on, vous avez servi à l'étranger « avec autorisation du ministre de la guerre? sinon « vous auriez perdu votre qualité de Français? — Ger- « tainement, répondit Cluseret. — Vous acceptez cette « situation? Oui, complètement; je suis maintenant « citoyen américain. »

« On n'en demandait pas davantage. Lorsque le fait fut constaté juridiquement, lorsque ce titre de général eut été revendiqué formellement par Cluseret luimême, un ordre d'expulsion intervint et M. Cluseret fut ramené à la frontière. »

Voici enfin la déposition de l'amiral Saisset devant

la commission d'enquête parlementaire sur l'insurrection du 18 mars.

L'amiral raconte les négociations d'un sieur Veysset avec plusieurs chefs des fédérés pour livrer Paris moyennant finances.

'( Veysset, par l'intermédiaire de Bidault, lui (à Cournet) fit des ouvertures. Cournet lui dit: « Je « veux bien, je ferai ce qu'on voudra, j'accepterai de « l'argent; mais il m'en faut beaucoup. » Veysset lui donna trois mille francs, et Cournet le mit en relations avec Inger, premier aide de camp de Dombrowski. Celui-ci fit d'abord la bouche en cœur, mais enfin il finit par dire : « Voyez Cluseret. Je vous mettrai en rapport avec lui. »

« Veysset alla voir Cluseret et lui fit carrément ses ouvertures. Il lui dit;

« — Si vous voulez faciliter l'entrée de Paris aux « troupes de Versailles, on vous donnera ce que vous « demanderez. »

« Cluseret répondit : « Je suis trop bien payé par « Bismarck et par les autres pour que vous puissiez « m'acheter. Vous n'y arriverez pas, c'est inutile. »

M. Cluseret, qui avait fait bon marché de sa nationalité française, lorsqu'elle le gênait, n'hésita pas à la revendiquer, du moment oii elle devait lui rapporter un siège à la Chambre.

Voici dans quels termes il s'adresse à un rédacteur du journal le Peuple:

« — Je suis Français, nous dit-il, et bien Français. On sait bien que je suis né à Paris. En 1862, me trouvant en Amérique et voulant me soustraii e à l'action de M. Bonaparte, j'ai bénéficié de la loi d'exception en faveur de ceux qui avaient servi dans l'armée. Je n'ai pas été naturalisé Américain, car je n'avais pas même fait le stage de trois ans de séjour préalable à toute naturalisation.

«Lorsque la guerre entre l'Allemagne et la France a éclaté, je suis rentré en France et j'ai fait partie de la garde nationale de Suresnes.Gela seul suffirait à prouver que je suis resté Français. J'ai pris part à la Commune et, avec mon ami P'élix Pyat, j'ai dû fuir poui échapper aux représailles . J'avais été condamné , comme Pyat, à trois ans...

« Je suis revenu définitivement dans mon pays en 1885, et me suis fixé dans le Var, où je suis électeur. Il est surprenant qu'on me conteste ma nationalité au moment oii je suis élu, ou du moins oii mes chances d'élection paraissent certaines, alors qu'on ne m'a pas contesté cette nationalité avant.

«On m'a dit qu'il fallait accomplir certaines formalités pour obtenir ma réintégration dans la nationalité française. J'en ai fait la demande, le 4 novembre, c'est-à-dire plusieurs jours avant les élections.

«Le préfet duYarm'a remis un formulaire imprimé indiquant les formalités à suivre pour obtenir la réintégration. Il faut adresser au gouvernement un extrait de casier judiciaire; mais j'imagine que, dans un pays de suffrage universel, on n'en est pas à ergoter sur

un papier tirabré de soixante centimes. Je me suis soumis à tontes les formalités légales, ce n'est pas ma faute si l'administration n'a pas fait plus rapidement ce qu'elle devait faire. On dit qu'il faut un décret du président delà République; il ne faut pas tant de temps pour signer un décret; je ne suis pas responsable des lenteurs des bureaux. »

Je suis tout disposé à admettre que M. Cluseret dise la vérité. Que faut-il donc penser alors de la parole, des déclarations et des actions de M. Washburne, ministre des États-Unis? Lorsque M. Cluseret a confessé recevoir de l'argent de Bismarck et des autres, Washburne n'était-il pas parmi ces autres?

Les aui?'es/l\s étaient beaucoup, ceux-là!

L'Italie et l'Autriche s'étaient empressées, à nos premières défaites, de déchirer leurs traités d'alliance.

Quant à l'Angleterre, cette bonne ennemie intime, il faut se reporter encore au Journal de Frédéric III, pour savoir ce que, de son propre aveu, elle aurait pu ou dû empêcher et ce qu'elle n'a pas fait :

« iQ février. — Russell me dit que l'Angleterre aurait « pu empêcher la guerre et qu'elle devient par la défaite « de son alliée de Grimée une puissance de second « rang. »

L'Angleterre ne regrette donc dans nos désastres que l'amoindrissement de la France, que, forte, elle savait si bien exploiter pour se maintenir au premier rang : noble cœur!

En tous cas, je crois avoir suffisamment prouvé

que, contrairement à tout ce qui a été dit jusqu'à ce jour, l'Allemagne a eu une grave influence sur notre guerre civile, qu'elle a payé pour entretenir nos troubles et provoquer nos incendies, que M. Washburne a été son agent, à elle et à à!autres encore.

Enfin, s'il faut mettre sous les yeux du lecteur une nouvelle preuve plus concluante que toutes les autres, et qui doit dissiper dans son esprit jusqu'à l'ombre d'un doute à cet égard, qu'il veuille bien prendre connaissance des trois lettres suivantes adressées ou reçues par M°"^ de Penkratieff au sujet de M^' Darboy, archevêque de Paris.

Lettre de M"'^ de Penkratieff au géne'ral Fabrice en date du 19 mai 1871 * :

« Versailles, 19 mai 1871. »

a Monsieur le Général,

« Sans avoir l'avantage de connaître personnellement Votre Excellence, je viens m'adresser à vous pour vous supplier d'empêcher le massacre de l'archevêque de Paris et des autres otages décrétés par la Commune sous les yeux de l'Europe indignée. En ma qualité de fille d'un général gouverneur de Varsovie, aide de camp général de S. M. l'Empereur de Russie, je suis

1. Ces lettres, copiées sur les originaux de la main de M. l'abbé Lagarde, sont actuellement en possession de M. l'abbé Hautin, vicaire général de l'évéché dOrléans, auquel M. l'abbé Lagarde a légué tous ses papiers sur la Commune.

convaincue d'obtenir de vous aide et secours pour les malheureux innocents dont la mort est décidée. Toute la chrétienté vous sera reconnaissante d'avoir empêché ces abominations.

« Vous me pardonnerez la liberté que je prends, monsieur le Général, mais S. A. R. le Prince Charles de Prusse, un de nos amis, nous a si souvent parlé de votre bienveillance que je ne crains pas d'en abuser.

« Permettez-moi d'envoyer à Votre Excellence l'assurance de ma haute considération.

« Olga de Penkratieff. »

Copie d'une lettre de Varchevêque de Posen à J/'"* de Penkratieff', qui a conservé Voriginal. Tai vu ledit original * .*

€ Posen, 23 mai 1871.

« Madame,

« Votre lettre du 17 m'est arrivée trop tard pour que j'eusse pu renouveler mes démarches auprès du prince de Bismarck en faveur de Ms'" Darboy.

« La lutte était déjà chaude et l'accès auprès des bandits parisiens impossible.

<( Heureusement, les nouvelles que nous ont apportées les télégrammes d'aujourd'hui annoncent la délivrance de l'archevêque et soulagent nos cœurs du poids qui

les oppressait, sous la menace du crime abominable dont notre triste époque semblait vouloir encore se charger.

« Si je n'ai pu, Madame, seconder, dans cette circonstance, vos désirs charitables, je m'estime heureux de trouver cette occasion de vous offrir l'hommage de mes sentiments les plus distingués, avec lesquels j'ai l'honneur d'être

« Votre très dévoué serviteur,

« MlÉCISLAS, a Archevêque de Gnesen et Posen. »

Copie d'une lettre du prince Charles à #'"* de Penkratiejfy dans les mains de qui f ai vu Vo7'iginaV :

« Berlin, ce 25 mai 1871.

ce A Madame de Penkratieff,

« Madame,

« Votre lettre du P'" de ce mois ne m'a été remise par M. d'Oubul que le 16. Je me suis empressé d'écrire le même jour à l'Empereur mon frère, qui m'a répondu :

« Par rapport à la recommandation de l'archevêque « de Paris au général de Fabrice, recommandation

1. Note de la main de M. l'abbé Lagarde. Le prince Charles de Prusse — le prince Rouge — était frère puîné de l'empereur Guillaume.

« dont le curé de la Madeleine a été exclu, le général « Cluseret a répondu n'avoir pas obtenu la mise en « liberté de l'archevêque, toutefois avoir obtenu que « sa vie fût sauvée.

« Immédiatement après que le général Cluseret eut (( fait cette demande, il fut destitué de son poste, et « son remplaçant vient de déclarer à Fabrice les pro- « messes de Cluseret comme non avenues, puisque la « Commune seule avait le droit de les ratifier, ce qui « ne pouvait pas être obtenu d'elle pour le présent.

« Il est fort douteux que toute intervention en faveur « de l'archevêque et du curé de la Madeleine soit pos- « sible, puisque les relations de Cluseret avec nous, « les seules que nous avions, lui ont coûté son « poste. »

« Néanmoins l'Empereur a eu la grâce de faire parvenir au général de Fabrice votre demande pour ces deux prêtres. D'après les télégrammes de Versailles, l'affaire de la Commune paraît aux abois et les prêtres en sûreté.

« Ce beau Paris qui est incendié, pillé, saccagé par cette canaille I

(( Je vous croyais depuis longtemps en sûreté sur les bords du Rhin et, au lieu de cela, vous êtes restée si près des événements qui facilement eussent pu tourner au mal.

« Je vous prie. Madame, de croire à mes sentiments dévoués.

« Charles, P. de P. »

Un dernier mot.

Pendant la Commune, un Parisien qui avait porté courageusement le drapeau de la manifestation conservatrice, M. Reinhardt, vit un jour, sur le quai de la gare de Saint-Denis, deux ou trois cents individus à tournure étrangère et à face patibulaire, prendre le train pour Paris.

Un homme bien mis qui semblait leur chef et qui restait d'ailleurs à Saint-Denis tandis que sa cargaison partait pour Paris, dit à l'officier qui commandait la gare :

— Je viens de leur envoyer une belle ration.

La belle ration, c^était cette fournée de bandits cosmopolites que l'Allemagne jetait sur Paris bouleversé.

Conclusion. — La Prusse a aidé de tout son pouvoir la Commune. Et la Prusse a trouvé des complices dans quelques-uns des hommes de la Commune.

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