‹ Nouveau journal d'un officier d'ordonnanceChapitre 27 sur 50 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Les francs-maçons. — Le comité de salut public. — La vérité sur Mgr Darboy. — Les fautes d'un martyr. — L'abbé Lagarde. — Entêtement de M. Thiers. — Une calomnie.

Je laisserai volontairement dans l'ombre la plupart des incidents comiques ou terribles qui marquèrent les jours intermédiaires entre l'installation de la Commune et ce qu'on a appelé la semaine sanglante, période qui commença le dimanche 21 mai, vers quatre heures du soir, par l'entrée de l'armée de Versailles par la porte du Point-du-Jour abandonnée, et se termina, le dimanche suivant, par l'écrasement définitif des restes de la Commune acculée à l'autre bout de Paris, c'est-à-dire au cimetière du Père-Lachaise, Parmée de Tersailles ayant employé une semaine entière à conquérir Paris dans toute son étendue.

Je ne dirai rien, par conséquent, de la manifestation grotesque des loges maçonniques, essayant de s'interposer entre Versailles et la Commune, de ce cortège amusant de quatre ou cinq mille individus qui de-

valent figurer plus tard à l'enterrement de Gambetta et qui, ornés d'écharpes, de ceintures, de tabliers, de triangles, précédés de bannières, allèrent d'abord à l'Hôtel de Ville frotter leurs museaux contre ceux des membres de la Commune, puis de là, à la Bastille où ils pérorèrent au-dessous delà colonne de Juillet, puis de là, aux fortifications de Neuilly oh ils plantèrent leurs bannières en ligne, et les laissèrent exposées aux injures de la pluie et aux caresses des bombes versaillaises.

Je passerai sous silence l'odyssée des trois délégués à la Guerre, dont les deux premiers quittèrent le Ministère pour entrer en prison.

Gluseret, dont j'ai noté l'attitude, sortit de prison •vers la fin de la Commune et donna quelques conseils sur la confection des barricades. Quant à son successeur Rossel, nommé ministre parce qu'il avait repris le fort d'Issy que les Versaillais n'avaient pas occupé, tout le monde sait qu'il fut destitué et emprisonné pour l'avoir laissé reprendre, et définitivement cette fois, parles Versaillais. Seulement, il partit de sa prison avec l'homme qui était chargé de le garder, qui s'appelait Gérardin, et se cacha dans Paris où il fut retrouvé par l'armée régulière et condamné à mort.

Le troisième délégué fut Delescluze.

Je ne parlerai pas non plus de l'institution du comité de salut public décrété, après la chute de Gluseret, par la Commune, qui obéissait au bes/)in naturel de rendre le pouvoir plus concentré et plus terrible.

Je m'occuperai plus spécialement des otages qui

LA MISSION DE l'aBBÉ LAGARDE. 211

avaient été eofermés dans les premiers jours d'avril à Mazas.

Lorsque j'ai raconté l'arrestation de l'archevêqiie, on a pu voir qu'il avait été écroué dans cette prison, avec son vicaire général, l'abbé Lagarde, qui, laissé libre par la Commune, avait tenu à partager la captivité de son chef.

L'archevêque de Paris était un homme des plus vénérables, très attaché à ses devoirs de prêtre, mais très discuté et, j'ajouterai même, peu sympathique.

M^"" Darboy a, par son sang, par son martyre, expié bien des fautes : c'est du moins ce qu'a pensé le monde catholique. Je veux citer à ce sujet quelques lignes bien curieuses et peu connues de la sœur de M^'^ de Ségur, de M""^ la vicomtesse de Simard de Pitray ^

Je préviens le lecteur que ces lignes peuvent être considérées comme inédites, car l'édition du volume qui les contient a été retirée de la circulation, sur les instances du monde catholique.

« J'ai déjà dit que, quoique doux et conciliant, mon frère était ferme et inébranlable lorsqu'il s'agissait de la doctrine.

« Il s'attira glorieusement ainsi l'animadversion des gallicans et des catholiques libéraux à un point inouï. Chacun se souvient encore avec consternation de la manière d'être, des désolants procédés de M»' Darboy pour Gaston.

1. Mon bon Gaston, souvenirs intimes et familiers, par sa sœur Olga vicomtesse de Simard de Pitray, née de Ségur. Paris, Gaume, 1887, p. 133.

« L'admirable bonté démon frère a caché une partie de ce qu'il a souffert. Je tiens à faire connaître toute la vérité. L'expiation a tout réparé, mais l'histoire doit instruire et montrer ce qu'est un vrai catholique devant un esprit passionné.

« Gaston avait vite remarqué combien l'archevêque tenait à son autorité et sympathisait peu avec mon frère; il s'effaçait donc le plus possible, faisant le bien dans l'ombre, ce qui plaisait, du reste, à son extrême modestie.

«Un jour, cependant, M^^'Oarboy lui fit demander de venir le trouver et, seul à seul, lui parla avec une animation, une vivacité inimaginables, reprochant à Gaston de lui être hostile ot d'avoir dit du mal de lui au pape, dans son dernier voyage à Rome. Mon frère, aussi surpris que peiné, répondit qu'il avait eu avec Pie TX une conversation, mais toute confidentielle , au sujet de laquelle le Saint-Père lui avait fait /?rome//re le secret : il ajouta que l'archevêque n'avait qu'à demander directement au pape le sujet de cet entretien, mais que jamais lui-même n'enfreindrait la défense qui lui avait été faite à ce sujet.

« L'archevêque lui parla alors d'une réunion oi!i Gaston se trouvait, à Rome, et pendant laquelle il fut demandé à mon frère si, au point de vue politique, M""" Darboy penchait plutôt pour le gouvernement de l'Empereur que pour le gouvernement pontifical. Gaston avait répondu que, pour lui, il croyait que M^"" Darboy penchait plutôt pour la politique de l'Empereur. Un des personnages présents à cette réunion avait

communiqué à l'archevêque de Paris cette appréciation de mon frère.

« Gaston, sur la demande de M^ Darboy au sujet de celte réponse faite par lui, concernant l'archevêque, répliqua que ces paroles répétées au prélat avaient été, en effet, dites par lui.

« L'archevêque était déplus en plus irrité, alors que sa conscience eût dû lui faire sentir combien sa conduite politique justifiait celte réponse loyale et vraie.

« Le prélat, tout en parlant, avait des tressaillements de colère dont mon frère, quoique aveugle, s'apercevait avec une tristesse pleine de stupeur.

« — Je vous laisse dix minutes de réflexion dans mon cabinet, dit alors l'archevêque, pour que vous consentiez à envoyer une lettre de rétractation à Rome sur ce que vous avez dit de moi.

« Et il sortit, laissant là le saint aveugle.

« Lorsqu'il revint, toujours irrité, il demanda à mon frère quelle était sa décision. Gaston répondit qu'après mûre réflexion, ce qu'il avait dit à Rome était sa conviction personnelle et qu'il ne pouvait rien rétracter.

(( A ces mots, M^ Darboy (le croirait-on?; souffMa mon frère. Souffleter un prêtre! Un prélat!! Un aveugle ! ! I

« Mon frère, calme devant l'outrage, eut une inspiration sublime. Il se mit à genoux et tendit l'autre joue à son insulteur.

« M^ Darboy ne s'en tint pas là. Il osa dépouiller M^ de Ségur de ses pouvoirs ecclésiastiques.

« L'archevêque pouvait lui interdire de confesser,

mais en lui défendant de dire la messe, il outrepassait audacieusement ses droits, Gaston, comme prélat de la maison du pape, ayant le privilège d'avoir partout avec lui sa chapelle et d'y célébrer le saint sacrifice.

« Le saint aveugle voulut se soumettre néanmoins et sa merveilleuse obéissance, son humilité non moins admirable, firent l'étonnement et l'édification de ceux qui l'entouraient.

« Il confessait au collège Stanislas, lorsqu'il fut averti par l'abbé Diringer, consterné, de la mesure violente prise contre lui.

« — Mon Dieu !... dit-il.

« Ce fut tout.

« Il se leva, ôta en silence son surplis, retourna dans son appartement et alla, dans la chapelle, puiser aux pieds du Très-Saint Sacrement force et consolation. « Le nonce, informé de ce qui se passait, déclara que si la mesure était maintenue, il allait demander ses passeports.

« Le pape, averti parle nonce et par mon frère, fut indigné et releva immédiatement le saint aveugle de son interdiction.

« On pouvait tout craindre de ce conflit, carie bruit courait à ce moment (et j'ai su de source certaine) que l'Empereur songeait alors à faire un schisme, et à mettre M^"" Darboy à la tête d'une église de France. »

On pouvait pardonner à M»"" Darboy ce mouvement de colère, si peu excusable pourtant qu'il eût été, car tout prélat, même l'archevêque de Paris, est un homme

comme un autre et le sang parle quelquefois plus haut que la raison ; mais s'être associé aux vues politiques de l'Empereur qui pensait à faire un schisme et à le mettre, lui, M»"" Darboy, à la tête d'une église de France, c'est ce que n'aurait pas pardonné le monde catholique à l'archevêque de Paris, s'il n'était mort dans d'aussi douloureuses circonstances. Quelquesuns ont même dit : Cette mort affreuse est une punition du ciel, c'est le doigt de Dieu. Mais en admettant qu'on raisonne de la sorte, était-ce aussi le doigt de Dieu qui désignait à la mort toutes les victimes qui furent fusillées en même temps et après M»'" Darboy?

Le pape devait donner à M-'' de Ségur dans la personne de son frère les te'moignages de la plus haute approbation et de sa tendre affection, car il fit, peu après la scène que nous avons racontée, dîner, lors d'un voyage à Rome, le marquis de Ségur et son fils à sa table, privilège réservé ordinairement auxpersonnes royales.

Quant à l'abbé Lagarde, j'avais eu l'honneur d'être en rapport avec lui dans des circonstances qu'exposeront suffisamment les trois lettres suivantes :

a Archevêché de Paris.

« Paris, le 26 novembre 1870.

« Monsieur,

« Permettez-moi d'avoir recours à votre obligeant intermédiaire et de demander votre appui pour obtenir de M. le Gouverneur l'autorisation de visiter les

aumôniers des forts et ambulances. Cette visite d'un représentant de l'autorité ecclésiastique pourrait être très utile au service religieux, et l'un de mes collègues et moi nous désirerions être en mesure de la faire, sans nous exposer aux inconvénients qu'entraîne forcément l'absence d'une carte de circulation hors Paris.

« C'est ainsi que demain, dimanche, nous devons aller à l'ambulance de Bicêtre et que nous voudrions profiter du voisinage pour nous assurer du service religieux à Villejuif et dans les redoutes qui en dépendent.

« Nous vous serions donc très reconnaissants. Monsieur, d'avoir la bonté de nous faire accorder le plus tôt possible la faveur, qui a d'ailleurs été concédée à plusieurs prêtres sur leur simple désir, de seconder le ministère des aumôniers titulaires.

<t Voici nos noms et qualités :

« M. l'abbé Lagarde, vicaire général de Paris ;

« M. l'abbé Bayle, vicaire général de Paris.

« Je vous remercie d'avance de ce que vous voudrez bien faire et je prends la liberté de vous demander une réponse par le retour de mon envoyé.

« Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mes sentiments aussi distingués que dévoués.

a E.-J. Lagarde,

« Vicaire général de Paris. »

A Monsiew le comte d'Hérisson, capitaine attaché à l'état -major général du gouverneur de Paris, au Louvre.

« Archevêché de Paris.

« Paris, le 12 décembre 1870. ,

« Monsieur le Comte,

« Je vous croyais à Vincennes avec M. le Gouverneur, et c'est pourquoi je n'ai pas usé hier de votre obligeant intermédiaire.

« Je n'en suis que plus touché de l'empressement avec lequel vous m'avez obtenu ce que j'avais demandé et aussi du gracieux billet dont vous avez bien voulu accompagner les deux permis.

« Je ne suis que l'interprète de M^'" l'Archevêque en vous priant de remercier M. le général Schmitz et en vous remerciant vous-même de cette nouvelle attention.

« Veuillez agréer, Monsieur le comte, l'assurance réitérée de tous mes sentiments de haute estime et d'entier dévouement.

« E.-J. Lagarde,

« Vicaire général. »

" Archevêché de Paris.

« Paris, le 3 janvier 1871.

a Monsieur le Comte,

« Ainsi que vous avez bien voulu m'y inviter, je

frappe de nouveau à votre porte, sans craindre d'être indiscret. II est vrai qu'il s'agit d'une affaire bien délicate et bien grave. Mais j'espère que vous pourrez du moins aider le malheureux enfant qui aura l'honneur de vous remettre cette lettre, à réparer et à expier sa faute.

(( Je lui laisse le soin de vous dire tous ses torts et son vif désir de les effacer, si c'est possible.

« Je me permets seulement d'ajouter qu'il est très jeune et fils unique d'une pauvre veuve, affligée en ce moment au delà de ce qui se peut dire.

« Veuillez agréer, Monsieur le comte, avec mes remerciements réitérés , la nouvelle assurance de ma haute estime et de mes dévoués sentiments.

« E.-J. Lagarde,

« Vicaire général. »

M. Lagarde a été mêlé à un incident qui a fait beaucoup de bruit et qui a été diversement apprécié. Il n'est pas possible de le passer sous silence. Cet incident, le voici :

L'abbé Lagarde fut chargé par l'archevêque d'aller à Versailles négocier un échange entre M^"" Darboy et Blanqui, prisonnier des Versaillais. Il partit, promettant de revenir, sa mission accomplie, et cette mission ayant échoué, il ne revint pas : tel est le fait brutal.

Il faut se demander d'abord pourquoi cette mission échoua.

La réponse sera bien simple. Elle échoua parce que

M. Thieps ne voulut pas admettre même l'idée de négociation quelconque avec les insurgés, et se refusa absolument à leur reconnaître une situation de belligérants.

Dans ce refus éclate toute l'atrocité des guerres civiles ; dans ce refus éclate ce caractère sauvage des luttes fratricides dans lesquelles on voit des frères refuser à des frères ce qu'ils accordent à l'étranger, des Français refuser à des Français ce qu'ils accordent aux Allemands. Mais dans ce refus éclate aussi la férocité de l'âme bourgeoise et basse qui animait le vainqueur de la Commune.

En quoi, je le demande, la situation aurait-elle été changée? En quoi l'ordre eût-il été compromis? En quoi la victoire eût-elle été retardée, s'il avait consenti à échanger les otages qu'avait arrêtés la Commune contre les prisonniers qu'avaient faits ses troupes?

En rien. Peut-être même cet acte de condescendance eût-il adouci les chefs de la Commune ! Peut-être eût-il atténué les désastres de la fin! Et s'il n'eût pas adouci ces chefs, cet acte de condescendance aurait certainement frappé quelques-uns de ceux qui les soutenaient et diminué d'autant leur prestige et par conséquent leur pouvoir de nuire.

Ce n'est pas en se montrant impitoyables que les Américains du Nord ont fini par vaincre les Américains du Sud.

Ce n'est pas en se montrant impitoyable que Henri IV reconquit sa capitale. Mais M. Thiers ne possédait ni

le sens pratique des Américains, ni le sens paternel d'un chef de peuple!

Plutôt que de lâcher Blanqui, qu'il aurait toujours pu repincer, en reprenant Paris, si le cœur lui en disait, il préféra laisser massacrer les otages.

Il a donc une part de complicité dans ce crime. ïl est à moitié l'assassin des otages.

Quant à l'abbé Lagarde, la conduite qu'il tint en ces tristes jours pesa sur tout le reste de son existence.

Tout le monde le traita de déserteur, et il ne voulut jamais se défendre.

Ce silence opposé à tant d'injures m'avait frappé. Je me disais que la vérité n'était peut-être pas entièrement connue. Et quand on fait de l'histoire, un soupçon pareil est le meilleur de tous les stimulants pour vous faire prendre une piste et vous empêcher de l'abandonner.

Je me mis donc sur la piste de l'abbé Lagarde, et voici ce que j'ai découvert :

Après la Commune, au plus fort des attaques, que l'on portait journellement contre l'abbé Lagarde, M^' Guibert, le successeur immédiat de M^'^ Darboy, avait appelé cet abbé au poste de premier vicaire général de l'archevêché de Paris. En le couvrant de la pourpre de sa robe, M^"" Guibert, qui connaissait le dessous des cartes, ne déclarait-il pas officiellement que la conduite de l'abbé Lagarde était exempte ds tout reproche; et, que si l'on ne jugeait pas opportun de faire connaître la vérité au sujet des négociations

dont il avait été chargé auprès de M. Thiers, c'est que de trop graves intérêts étaient en cause, il aurait fallu montrer les défaillances, non pas du vicaire général, mais de l'archevêque; il aurait fallu montrer enfin que la mort de M^^ Darboy n'a été due qu'à la politique tortueuse de M. Thiers.

J'avais appris que l'abbé Lagarde avait écrit une relation détaillée des événements auxquels il avait été mêlé, et l'avait léguée avec tous ses papiers relatifs à la Commune, à un de ses anciens amis du séminaire, aujourd'hui vicaire général de l'évêque d'Orléans.

J'ai pu me faire mettre en rapport avec ce digne ecclésiastique par M. le baron Lagarde, frère du vicaire général, et j'ai obtenu de son obligeance la communication de tous les documents qu'il avait entre les mains.

Ces documents sont : 1° le journal manuscrit — de la main même de l'abbé — de tous les événements auxquels il a été mêlé, depuis son arrestation jusqu'à la mort de l'archevêque;

2° Notes de M»'" Maret sur l'arrestation de l'Archevêque et sur la sienne ;

3" Ordre de translation et d'écrou à Mazas;

4° Permis de sortie de Paris;

5° Lettres et notes de l'archevêque. Réponses.

6° Lettres à M. Flotte. Lettre de M. Rousse;

1° Démarches diplomatiques;

8° Lettre à M. Jules Simon ,

9° Rapports et correspondance avec M. Amodru;

10° Rapports et correspondance avec M. Plou ;

11° Mémoire de M"° Oger;

12° Mémoire du colonel Nitmann. Lettres de MM. Lisieki, et divers.

De la lecture de ce dossier, il ressort clairement que l'abbé Lagarde a accepté par dévouement le rôle le plus ingrat et le plus douloureux qui se puisse concevoir. Et les souffrances morales, auxquelles il a du reste succombé, ont été plus longues sûrement et non moins douloureuses que celles des autres martyrs de la Commune.

C'est tout un volume qu'il faudrait écrire sur ces négociations; l'œuvre entière qu'il m'a été donné de parcourir devrait être soumise ^au public. C'est donc avec regret que je suis forcé de la résumer en quelques pages.

Le journal de l'abbé Lagarde semble être le chemin de croix d'une victime qui a offert à Dieu, plus que le sacrifice de sa vie : celui de son honneur. Toutes les lettres et toutes les pièces qui y sont jointes sont du plus haut intérêt. Il résulte clairement du Mémoire de M^^' Oger que, ainsi que nous l'avons dit plus haut, Cluseret était en rapport constant avec les Prussiens.

Nous avons dit comment l'abbé Lagarde avait suivi volontairement son archevêque à la Préfecture de police et, de là, en prison le 4 avril.

Les 5 et 6, séjour au dépôt.

Du jeudi 6 avril au 12 du même mois, séjour à Mazas.

Le mercredi, 12, après huit jours d'une détention

rigoureuse il est conduit dans la cellule de l'archevêque où se trouve M. Flotte, ami personnel de Blanqui.

M^'^Darboy demande à l'abbé Lagarde s'il veut bien se charger d'une mission auprès de M. Thiers. 11 faut négocier l'échange de Blanqui contre plusieurs otages, dont le premier doit être lui, l'archevêque !

L'abbé accepte et l'archevêque lui remet alors, à l'appui de toutes ses instructions verbales, une lettre ouverte pour M. Thiers.

L'abbé Lagarde promet alors de revenir, lorsque la négociation sera terminée et qu'il sera porteur d'une réponse.

Mais en même temps, et à l'insu de l'abbé, l'archevêque adressait une autre lettre à M. Thiers, l'accusant de laisser massacrer des gardes nationaux; lettre conçue en des termes qui ne pouvaient que l'irriter et lui ôter tout désir de transaction en faveur de celui qui l'avait écrite.

Dès ce moment, la situation de M. Lagarde était fausse : fausse par le fait de l'archevêque, qui n'avait pas agi avec toute la franchise désirable à son égard; fausse, parce que si l'abbé avait eu connaissance de cette lettre, il eût certainement refusé de se charger d'une mission qui devait fatalement échouer.

Il avait accepté d'aller en négociateur et non pas en commissionnaire ; et il n'était pas admissible qu'un autre fût chargé en même temps, non pas d'une mission, mais d'une commission auprès de M. Thiers, ce qui devait rendre la tâche de l'abbé Lagarde impossible.

Le jeudi 13, l'abbé arriva à Versailles par Melun. Il est reçu par M. Thiers avec intérêt, bienveillance.

Le Président doit consulter son conseil; l'abbé est prié de revenir le lendemain à midi.

Le même soir M. Lagarde apprend que l'autre lettre, écrite par l'archevêque à M. Thiers avant son départ, et relative au massacre des gardes nationaux, a été remise au Président par l'abbé Berthaud, curé de Montmartre, qui la tenait de Dacosta. Et le même jour, pendant que M. Thiers en prenait connaissance, cette lettre, qui lui avait été remise cachetée, était publiée dans les journaux de Paris.

Le Président y vit-il une pression à laquelle il entendait se soustraire? Toujours est-il que le vendredi 14, il reçoit l'abbé d'une tout autre façon; lui parle en termes assez aigres de la lettre apportée par i'abbé Berthaud, et lui assigne un second rendez-vous pour le samedi 15.

Samedi 15, troisième entrevue avec M. Thiers, qui déclare que son conseil refuse d'accepter l'échange de Blanqui; mais il ajoute que la mission de l'abbé n'est pas terminée, et lui assigne encore un rendez-vous pour le lundi 17.

L'abbé Lagarde, qui avait déjà écrit le 13 à l'archevêque, lui écrit de nouveau, ainsi qu'à M. Flotte. Cette lettre a été publiée dans le Journal officiel de la Commune.

Le lundi 17, M. Thiers ne paraît pas au rendez-vous ^xé par lui. Il fait déclarer à l'abbé qu'il n'est pas en Tiesurede donnersa réponse par écrit: il faut attendre !

Le 18, M"^ Oger se met à la disposition de l'abbé Lagarde pour communiquer avec Paris. Elle se charge d'une troisième lettre du vicaire général pour son archevêque ; elle fera tous ses efforts pour que cette lettre lui soit remise.

M. Lagarde a l'espérance que ses lettres précédentes sont parvenues à leur destinataire; mais avec quelle exactitude sont-elles communiquées à l'archevêque? Il ne le sait pas.

Un mot, ouvert et laconique, de M^'" Darboy, parvient à M. Lagarde par la nièce de M. Flotte ; et l'abbé s'empresse de répondre par la même voie.

^ue Qger déclare alors à l'abbé Lagarde, — elle l'a du reste consigné dans son mémoire, — que Cluseret, Dombrowski et Félix Pyat sont prêts à faciliter la mise en liberté de l'archevêque, mais il faut de l'argent.

L'abbé fournit quelques milliers de francs^ dont les reçus signés du colonel Nitmann, sont joints aux pièces justiflcatives. Ces différentes négociations, ces efforts pour sauver l'archevêque prennent du mercredi 19 au dimanche 23.

Mais, avant d'aller plus loin, je veux transcrire le passage du Mémoire de M'^® Oger relatif à ces événements ;

«Presque en même temps que M. Plou, un ecclésiastique polonais, M. Lisieki du clergé de Saint- Eustache, venait également trouver M. Amodru et lui faire des offres de service. Ce prêtre avait pour

ami un colonel polonais, M. Nitmann, qui avait servi dans l'armée des Vosges pendant la dernière guerre, et à qui la Commune avait offert un commandement important.

« M. Lisieki, par ses conseils, avait déterminé le colonel à refuser, mais tout en l'engageant à ménager des relations et à conserver une influence dont il pourrait user pour le bien. Le colonel, qui avait des sentiments religieux, était entré dans cette pensée, et s'était mis en rapport avec Dombrowski, général en cbef, et avec Gluseret, ministre de la guerre de la Commune. Il n'avait pas trouvé ces deux hommes hostiles à la religion, ni aux prêtres; il sut les gagner assez facilement. Néanmoins, en étudiant le terrain, il lui avait été facile de se convaincre que l'argent serait un élément nécessaire pour les faire agir avec vigueur et persévérance. Il se mit aussi en relation avec Félix Pyat, quil avait connu et obligé en Angleterre. Cela était nécessaire, parce que Cluseret et Dombrowski n'avaient qu'une autorité militaire, et ne pouvaient agir qu'indirectement sur le gouvernement de la Commune, tandis que Pyat, qui en était un des principaux membres, pouvait davantage. Or ce dernier, dans un moment d'embarras et de besoin, s'était laissé aller à dire que, si quelqu'un lui donnait tout de suite trois mille francs pour la rançon de Tarchevêque, il le ferait mettre en liberté. Le colonel avait fait part de cette parole de M. Pyat à M. Lisieki, qui s'était empressé de chercher quelqu'un assez confiant et assez désintéressé pour risauer la faible somme

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réclamée. Hélas! faut-il l'avouer, il n'avait trouvé personne et lorsque quelques jours plus tard, M. Lisieki eut la bonne pensée de s'adresser à M. Amodru, Félix Pyat n'était plus seul et se montrait plus difficile. »

Le dimanche 23, l'abbé Lagarde est mandé, non plus chez M. Thiers, mais chez M. Jules Simon qui veut lui remettre un pli cacheté et refuse de lui en faire connaître le contenu.

Il y a dix jours que l'abbé Lagarde est à Versailles; et il y a dix jours qu'il attend, minute par minute, la réponse définitive de M. Thiers. Et au bout de ces dix jours, au mépris du caractère de négociateur dont il est revêtu, on le charge de rapporter un pli cacheté, dont on refuse de lui dire le contenu.

L'abbé Lagarde refuse alors à son tour de changer ses attributions de négociateur contre un rôle passif et inconscient. Il ne retournera pas à Paris dans ces conditions-là.

Le lundi 24, il écrit dans ce sens à M. Jules Simon et prévient M. Flotte des motifs de son refus. Il reçoit le jour même un nouveau pli de l'archevêque, lui enjoignant de revenir immédiatement, et cela dans des termes assez durs.

Le contenu de cette lettre cachetée paraît au Journal officiel de la Commune, ainsi qu'un article des plus violents contre l'abbé Lagarde ; Une page crhistaire.

Ce jour-là, le 27, l'abbé reçoit deux avis contraires :

Le premier, de rentrer à Paris, afin d'éviter l'effusion du sang; le deuxième , de ne pas y rentrer pour le même motif.

L'abbé Amodru lui déclare que, tant qu'il restera à Versailles, la Commune ne considérera pas les négociations comme rompues, et conservera l'espoir d'échanger Blanqui, sauvegarde de la vie des otages.

Quelle affreuse perplexité 1 Le difficile en effet, dans les temps troublés, n'est pas de faire son devoir, c'est de savoir où le devoir se place.

j^jiie oger et le colonel Nitmann ont déclaré tous deux que le retour de l'abbé Lagarde, accompagné d'un refus de M. Thiers, devait être le signal du massacre des otages.

Enfin l'archevêque, qui a a dressé une dernière lettre, très blessante, à son vicaire général, à la date du 2 mai, renseigné sur ce qui se passe, déclare qu'il a raison de rester à Versailles. M. Plou l'affirme ; l'archevêque le lui a dit lui-même.

L'abbé Lagarde obéit. Il resta.

En résumé, M. Lagarde a fait ce qu'il devait faire; et s'il avait publié à cette époque tous les documents qu^il avait entre les mains, nul doute qu'il n'eût étouffé la calomnie et sauvé son honneur. C'est par déférence pour la mémoire de ses supérieurs ecclésiastiques, et pour d'autres encore, qu'il s'est tu; se croyant sufûsamment couvert par son nouvel archevêque, M*"" Guibert, qui, connaissant sa conduite et le rôle qu'on lui avait fait jouer dans les circonstances difficiles où il s'était trouvé placé, lui avait accordé

toute son estime, toute sa confiance, l'avait rappelé à l'archevêché et l'avait nommé premier vicaire général du diocèse, position qu'il conserva jusqu'à sa mort, en juin 1882.

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