CHAPITRE X
Entrée des troupes. — Ducâtel. — Ordre de transfert à la Roquette des détenus de Mazas. — L'archevêque à la Roquette.
— La cellule n» 23. — La conversion du président Bonjean. — L appel des condamnés. — Le chemin de la Croix. — Au mur.
— Le massacre raconté par un de ses auteurs. — Le père Louis.
— Fortin. — Le Père Olivaint.
J'ai déjà dit que les troupes entrèrent à Paris dans l'après-midi du 21 mai. Le rempart avait été abandonné par les communards, au niveau de la porte du Point-du-Jour. Et cette particularité fut révélée à l'avant-garde versaillaise par un conducteur des ponts et chaussées, nommé Ducâtel, qui se risqua en dehors des fortifications et put ainsi revendiquer la gloire d'avoir servi de premier guide à l'armée de Versailles.
Ce Ducâtel fut très populaire. Non seulement on le décora, mais encore on organisa en sa faveur une souscription qui permit au Figaro de lui mettre dans la main une véritable petite fortune.
Cette prospérité, cette gloire perdirent le pauvre
homme. Il s'imagina être quelqu'un. Il se lança dans toutes sortes d'affaires. Il lassa ses protecteurs et finalement il est devenu fou.
On Ta enfermé récemment dans une maison d'aliénés.
L'entrée des troupes à Paris porta, bien entendu, à son comble l'exaspération des membres de la Commune, et dans ces cerveaux, surmenés par une tâche impossible, la folie du sang et des flammes s'installa. Le massacre des otages et l'incendie de Paris furent décidés.
Le lundi 22 mai, ordre est donné de procéder à l'exécution des otages détenus à Mazas.
De qui émanait cet ordre?
Soit humanité, soit calcul, soit prudence, soit plutôt le tout ensemble, le directeur répond que, dans une simple maison de prévention, toute exécution capitale est contraire aux règlements.
Par extraordinaire, on respecte ses scrupules, mais ce n'est qu'un simple sursis, un second ordre émanant cette fois du comité de salut public et signé de Ranvier, Eudes et Gambon, prescrit de transférer à la Grande Roquette (dépôt des condamnés) l'archevêque de Paris, tous les prêtres, Bonjean sénateur, les mouchards [sic] et sergents de ville, enfin tous ceux qui pourraient avoir quelque importance, comme otages.
Dans la soirée du 22, les otages furent transférés à la Roquette.
L'ordre fut exécuté si brusquement que les moyens de transport firent défaut ; bon nombre de prison-
niers durent passer la nuit à Mazas et n^arrivèrent à la Roquette que le lendemain.
Le premier convoi, d'une quarantaine de personnes environ, fut entassé dans un fourgon de factage appartenant au chemin de fer de Lyon, à l'intérieur duquel on avait cloué à la hâte des planches pour servir de bancs.
Il faisait nuit quand on arriva. L'appel des prisonniers se fit en pleine obscurité, dans le vestibule qui sert de palier au grand escalier de la prison.
A l'appel de son nom, chacun répondait : « Présent. » Immédiatement il était conduit dans une cellule où on l'enfermait.
L'obscurité était complète. Les cellules où furent renfermés les otages s'ouvrent des deux côtés d'un long corridor, très clair pendant le jour, qui donne d'un côté sur le grand préau delà prison, et de l'autre sur le mur de ronde. La double série des cellules est interrompue au milieu par une salle, garnie de robinets et de lavabos, où les prisonniers vont se laver. En face se trouve un espace vide, assez large, d'où l'on a vue sur la chapelle. Ce fut là que furent réunis les otages au moment de l'exécution.
Rien de plus banal que l'aspect de ce corridor. Sans les gros verrous des portes, il ressemblerait à celui d'un couvent. Le système n'est pas cellulaire. Chaque cellule est double, c'est-à-dire partagée par une forte cloison de bois s'arrêtant à la fenêtre qui est commune. Les reclus, de chaque côté de la cloison, peuvent causer tout à loisir et même se passer toute espèce
d'objets d'un volume me'diocre, tels que livres, vivres, etc.
Tout cela est très clair le jour et pas trop triste pour une prison. La nuit, il n'y a pas de lumière; mais on ne risque point de se heurter aux meubles. Pas de chaises, pas de table; rien qu'un grabat, d'ailleurs très suffisamment garni.
Seule, la cellule n° 23, occupée par l'archevêque, possède une table sur laquelle on lit, gravé au couteau, le nom de l'abbé de Marsy, qui dut l'occuper après la mort de Mk"" Darboy. Lui-même a laissé, sur la croix du judas de la porte les quatre mots suivants, écrits au crayon* :
BOBVR
MESTIS
Pour comprendre ces quatre mots, il faut y ajouter le mot crux, qui est figuré par la forme du judas. On peut alors traduire : « La croix est la force de la vie, le salut de l'âme. »
' 1. Le quadrilatère abcd représente, à peu de chose près, la grandeur du judas de chaque cellule. On a placé, au milieu de ce judas, une croix en fer, afin d'en obstruer le passage.
Tout autour est un autre graphit qu'il m'a été impossible de déchiffrer, à cause du mauvais jour. 11 commence par SUB et finit par PROPINQUIT.
Outre la table, cette cellule est munie d'une planche à pain, ce qui indique qu'elle n'était pas destinée aux prisonniers. Elle fait réellement partie de la cellule du gardien, avec laquelle elle communique par la fenêtre.
L'honorable directeur de la prison, M. Beauquesne, qui occupe ces fonctions depuis la Commune, a laissé exactement cette cellule dans l'état où il l'a trouvée, avec les mots qu'y a tracés M^"" Darboy. Depuis cette époque, elle n'a servi à personne.
On voit, par ce qui précède, qu'à la Roquette le confortable se trouve réduit au strict nécessaire. On évite soigneusement aux prisonniers toute souffrance inutile; ils ne sont pas au secret et, pendant le jour, ils communiquent librement. Mais M»' Darboy y arrivait affaibli par une longue captivité, et l'on avait dû, la veille, lui poser un vésicatoire. Qu'on juge des nuits qu'il dut passer sur le grabat du n° 23 M
Le lendemain, il y eut première récréation, de 8 à 9 heures.
Les prisonniers purent se rassembler, les uns pour prier, les autres pour se raconter leurs misères. Les Pères de Bengy, Caubert, Glerc^ Ducoudray, Olivaint se faisaient remarquer par leur énergique et courageuse gaieté. Ce dernier s'était imposé la tâche dç
1 . Mgr Darboy avait, en arrivant, occupé le n© 1 ; puis on l'avait placé au n» 23 qui était plus confortable.
relever le moral un peu affaissé de l'archevêque. La barbe longue, le visage amaigri, l'infortuné prélat ne quittait guère son grabat et se traînait à grand'peine pendant les récréations.
Le vaillant Père Olivaint avait également entrepris de sauver l'âme du président Bonjean, dont l'état de santé n'était pas meilleur que celui de l'archevêque. Il souffrait cruellement d'une hernie dont le bandage s'était rompu, sans qu'il lui eût été possible de le remplacer, ce qui le forçait à marcher plié en deux.
Sous l'Empire, le président s'était distingué par ses violentes attaques contre les jésuites. Le Père Olivaint avait résolu de le faire changer d'opinion sur leur compte.
Il fallait se hâter, car la mort approchait à grands pas. Propinquit, avait écrit l'archevêque sur son judas.
La plupart des récréations se prenaient dans le préau des condamnés à mort. C'est la partie la moins banale et la moins triste de la Roquette. On y voit un semblant d'architecture et il est entouré de deux côtés par des galeries à arcades qui lui donnent un faux air de cloître, ou plutôt de Gampo Santo italien. Il est même planté d'arbres ou d'arbustes d'assez belle venue, qui semblent être là pour rappeler qu'il existe une nature.
L'archevêque, fatigué d'avoir marché, et n'ayant pas de siège pour s'asseoir, s'était appuyé contre la rampe de l'escalier tournant, qui aboutissait directement à sa cellule. Le président Bonjean vint à lui et lui dit :
— Monseigneur, j'ai dit bien du mal des jésuites, je les ai même persécutés, ou du moins poursuivis selon mon pouvoir. Eh bien! ils ont fini par me convertir, et le Père Clerc vient de recevoir ma confession.
Pas plus qu'à Mazas, les correspondances avec l'extérieur n'étaient faciles à la Roquette. Parmi les survivants, tous ceux qui ont écrit des relations de leur captivité ont dû en convenir.
Le Père Olivaint lui-même a dit dans uae lettre :
« Nos surveillants sont très honnêtes, très bons; ils nous remettent avec beaucoup de complaisance les petits soulagements qu'on nous apporte. Le plus dur, c'est d'être sans nouvelles de tous ceux auxquels on s'intéresse. »
Le Père Olivaint avait conservé avec le dehors de nombreuses intelligences. Malgré tous les périls auxquels elles s'exposaient, deux dames pieuses avaient trouvé le moyen de lui faire passer bien des petits soulagements, chocolat, café, confitures, lait surtout. Dans le double fond d'une boîte à lait qu'elles avaient fait confectionner exprès, ces dames avaient pu lui apporter, peu de temps avant son départ pour la Roquette, des hosties consacrées enveloppées d'un corporal.
Le Père Olivaint les partageait avec ses compagnons d'infortune.
Le 24 mai, à huit heures du soir, tous les prisonniers avaient été réintégrés dans leurs cellules, lorsque dans le lointain se fit entendre une rumeur sinistre.
A mesure que le bruit se rapprochait^ qn distinguait des' voix d'hommes, des cris d'enfants, des clameurs, des rires, un cliquetis d'armes.
C'était une troupe d'environ cinquante garibaldiens, vengeurs de la république, gardes nationaux, déserteurs de toutes armes de l'armée régulière, mêlés à ces féroces gamins qu'on retrouve, en temps de révolution, partout où il y a du sang à verser.
Celui qui semblait commander cette bandedisparate, ou du moins celui qui prit la parole en son nom, se nommait Jean Verig. C'était un ex-ouvrier couvreur, âgé d'environ 36 ans, qui s'était fait traîneur de sabre et improvisé capitaine au 180"= bataillon fédéré de Belleville. Il venait chercher six otages.
Le brigadier Romain ouvre une cellule, le n° 22.
— Êtes-vous le citoyen Darboy ? demande Verig.
— Non, répond une voix, celle de l'abbé Guérin. On passe à une autre cellule. L'archevêque et ses
cinq compagnons d'infortune sont bientôt trouvés.
L'opération lestement terminée, on referme la cellule de l'abbé Guérin, qu'on abandonne à ses réflexions.
Les six otages sont réunis dans le petit palier qui fait face au lavoir. Ils peuvent jeter un dernier coup d'œil à la chapelle que le créouscule éclaire encore.
On fait l'appel.
— Le citoyen Darboy i
— Le citoyen Bonjean ! Etc.
Cette formalité terminée, les six martyrs se mettent en marche à la lile indienne, précédés de quelques hommes armés et suivis du gros de la troupe.
On descend l'escalier en colimaçon qui fait face à la cellule de l'archevêque. Il compte 25 marches.
On débouche dans la galerie qui borde le préau des condamnés à mort et l'on prend à droite. Au bout se trouve une porte, on descend encore six marches. On se trouve dans le premier chemin de ronde.
On prend encore à droite.
Le chemin est assez large pour être en partie cultivé. C'est ce qu'on nomme le jardin de l'infirmerie. On longe la salle des vieillards et Ton arrive à une courbe qui force de tourner encore à droite. On longe le jardin des greffiers, plus large que le précédent.
Mais la route est longue, car chaque pan de ce mur de ronde n'a pas moins de 98 mètres.
Le président Bonjean, déjà affligé de claudication, souffre si cruellement de sa hernie, qu'il se sent hors d'état d'aller plus loin. Quoique très faible lui-même, l'archevêque lui donne le bras.
Imitant cet exemple, l'abbé Deguerry, curé de la Madeleine, ofi're le sien au Père Ducoudray; le Père Clerc en fait autant avec l'abbé AUard.
On arrive ainsi à la grille qui donne accès au second chemin de ronde.
Là, l'archevêque s'arrête un moment.
On dit qu'il donna à ses compagnons la bénédiction archiépiscopale. Mais il était dans un état physique et moral qui ne le lui permettait pas, et il résulte de l'attestation du témoin oculaire, dont je reproduis plus loin une relation affirmée par sa signature, qu'il eût au contraire un moment de défaillance et qu'il se sou-
tînt de la main gauche au troisième barreau de la grille. Cette grille franchie, il essaya de parlementer avec ceux qui le conduisaient. Il dit à plusieurs reprises, et répéta pendant le trajet à Fortin :
— Mais c'est impossible ! mais c'est impossible ! Vous ne pouvez pas me fusiller; j'ai écrit trois lettres à M. Thiers à Versailles.
Comme il avait insisté plusieurs fois, Fortin finit par lui répondre :
— Aussi n'est-ce pas à cause de nous; mais à cause de M. Thiers qu'on vous fusille.
Au dire du même témoin, l'attitude des martyrs fut des plus dignes.
Engagé depuis quelques instants dans le second chemin de ronde, le Père Clerc, ou le Père Ducoudray
— on n'a pas pu me dire exactement lequel des deux
— se jeta aux pieds de l'archevêque, en lui demandant de le bénir. Mais M-'' Darboy avait probablement à ce moment l'esprit déjà loin de ce monde, et il continua péniblement son chemin, sans témoigner qu'il eût entendu la dernière prière qu'on lui adressait.
J'avais cru, d'après certains on-dit, à quelque défaillance de la part de l'abbé Deguerry. Ce fut tout le contraire. Il fit preuve du dévouement du prêtre qu'il était, joint au courage du soldat qu'il avait été.
Seul, M. Bonjean laissa apercevoir quelques regrets de quitter la vie.
— Celui-là, dit Fortin, le témoin oculaire que je cite, on voyait bien qu'il laissait de la famille derrière lui.
Le Père Clerc, le Père Ducoudray, l'abbé Allard
furent impassiblesaumomentsuprême. Ils montrèrent un courage et un détachement des choses de ce monde tout à fait surhumain.
Une fois la grille franchie, on se trouvait dans le second chemin de ronde renfermé entre deux murailles d'une désolante nudité. On tournait à gauche, on marchait encore pendant 104 mètres, jusqu'à l'autre angle du mur extérieur de la prison.
On était arrivé.
Maintenant, qu'on me permette de passer la parole à deux témoins oculaires et auriculaires de la catastrophe qui termina ce drame lugubre ; car, pour bien juger certains événements historiques, il faut citer les témoignages des deux parties adverses. Gomme dit le populaire, « qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son ».
J'emprunte les pages suivantes au curieux et si intéressant ouvrage de M. Ghincholle : les Survivants de la Commune. Indépendamment du poignant intérêt qu'elles inspirent, elles me permettent de les faire suivre d'un document complémentaire, dont le lecteur appréciera la valeur historique.