‹ Nouveau journal d'un officier d'ordonnanceChapitre 29 sur 50 · LE DERNIER DES ASSASSINS DES OTAGES · texte numérisé non relu

LE DERNIER DES ASSASSINS DES OTAGES

— Tu sais que le pauvre père Louis s'en va ?

— Pas possible !

— Paraît qu'il est fichu. En voilà un qui pourrait en dire long sur la Commune...

Tel élait le dialogue qu'on échangeait auprès de moi à la fin de 1881, à certaine re'union de la salle GrafTart.

Le soir même, je savais ce qu'était « le pauvre père Louis ».

Appartenant, en 1871, au 66^ bataillon de fédérés, il avait fait partie du peloton d'exécution des otages. Caché à temps, il avait échappé à toute poursuite.

Il y avait à recueillir un intéressant récit, des révélations peut-être... Le surlendemain, je me faisais conduire auprès du père Louis, qu'une maladie de foie allait emporter. Il était pourtant debout. Il ne souffrait qu'à certaines heures. Je tombai dans un entr'acte.

— Je n'aime pas à tromper les gens, lui dis-je. J'appartiens à un journal réactionnaire.

— Qu'est-ce que ça me fait 1 répondit-il. Ce ne sont pas les réactionnaires qui nous ont trompés ; c'est l'autre!...

Jadis, l'autre, c'était Napoléon I''. A la fin de 1881, c'était Gambetta.

— Évidemment, repris-je, vous avez beaucoup de choses à dire sur le 24 mai. Ce récit n'a jamais été écrit par un témoin a oculaire »... Youdriez-vous me permettre devons adresser quelques questions?

Il réfléchit un instant, puis répondit :

— A une condition. J'ai des enfants qui sont tranquilles. Je sais bien qu'on ne pourrait plus me rien faire aujourd'hui. Mais ils n'aiment pas le bruit.

Je n'en ai plus pour longtemps. Vous attendrez ma

mort pour faire votre travail, et vous ne me nommerez pas. Tout ce que je vous dirai sera la vérité même. Je n'ai plus profit à mentir. Votre article sera d'au- \ tant plus intéressant que j'ai lu par curiosité tout ce \ qu'on a écrit sur la chose. Rien n'est exact. Gomment \ aurait-on su la vérité ? Tout le monde a menti devant ' les juges. l

Interrogez-moi.

— Quel grade aviez-vous?

— J'étais simple fédéré. >

— Par quels faits êtes-vous arrivé à faire partie du peloton d'exécution? i

— Ce sera long, mais ça explique tout.

Ici il est nécessaire que je dégage ma responsabilité. , Je ne vais écrire que ce que j'ai entendu. On verra à ■ la fin de ce chapitre que la preuve de ce que je racon- ; terai se peut encore faire.

— Le 15 mai, dit le père Louis, le 66» était de garde à la place. Il était onze heures du soir. Un officier veut y entrer. Je crie : « Qui vive ! » Il ne répond pas et m'écarte. Je dis : « Citoyen, tu ne passeras pas sans le mot d'ordre. «Il répond : « Quand on s'appelle le comte de Beaufort,on se fout des gens comme toi. «Et il tire son sabre. Nous le connaissions, c'était un officier d'étatmajor, mais il était saoul. Deux hommes et moi nous le désarmons et nous le laissons entrer. Une minute après, il revient avec un pistolet à chaque main. Nous le désarmons encore. Il dit : « Voilà un bataillon qu'il faudra /3u;'^e?\ » Et le 24 mai, on nous envoie à la rue

Gaumartin. Ça a été chaud. C'était un vrai guet-apens. Les hommes tombaient comme des mouches. La barricade ne tenait plus. La ligne passait à travers. A un moment les Versaillais prennent six hommes et les collent contre un mur. Pan ! Nous nous retirons. Place du Château-d'Eau, nous rencontrons un officier qui nous traite de lâches. C'était le Beaufort. « Cochon, lui dit le sergent, lu as dit que tu nous purgerais. Tu viens de faire fusiller six hommes ». Nous le mettons à son tour contre un mur et nous lui faisons son affaire.

Tout le monde était excité. Nous étions du faubourg Saint-Antoine. Nous allons à la mairie du XP raconter la chose. Ferré y était, depuis le matin, avec Gustave Genton et Fortin.

— Que faisaient Fortin et Genton ?

— Eh bien, Genton c'était un juge d'instruction installé au Palais de Justice, mais replié au XP. Fortin était son secrétaire. Sicard, qui nous commandait, dit à Ferré : « Ça ne peut pas aller comme ça. Nous sommes trahis. La Commune a fait un décretpour nous protéger. On a fusillé six prisonniers. Vous en avez plus de cent cinquante. Nous voulons qu'on en fusille six. » Ferré, qui était membre de la Commune et préfet de police, était furieux. Il parle un instant avec Genton. Il prend un papier ; il écrit deux lignes, et il dit à Fortin, en lui donnant le papier : « Fais ce qu'il faut. » Nous suivons tous Fortin....

— Combien étiez-vous ?

— Trente hommes à peu près.

— Quelle heure était-il?

— Six heures. Ah! ça n'a pas été long, vous allez voir.

— Qu'y avait-il d'écrit sur le papier ?

— Quelque chose comme cela : « Ordre au citoyendirecteur de la Roquette de faire exécuter six otages. » Je ne réponds que des derniers mots. Il y a eu après cela d'autres mots écrits. Ceux-là, je les sais par cœur et je vous les dirai tout à l'heure.

Il y avait des hommes enragés, et Fortin leur montrait l'ordre. En cinq minutes, nous arrivons à la Roquette.Nous courions, Fortin montre l'ordre àFrançois .

— Quel François ?

— Vous savez bien, le directeur. François dit : « Voici ma liste. Prenez les six premiers inscrits. » Fortin lit tout haut les noms. Aussitôt tout le monde crie: « Non, non, l'archevêque n'y est pas. Il nous faut l'archevêque. Il y a besoin d'un exemple. Nous voulons l'archevêque. »

— Quels étaient donc ces six premiers malheureux?

— Il y avait Deguerry, Bonjean , Allard, Clerc, Ducoudray, et un autre jésuite pas connu. Fortin insiste pour avoir Tarchevêque. François ne veut pas. Nous disons: « Allons trouver Ferré, » et nous y allons tout de suite. Il était encore à la mairie. Il écrivit en travers de son premier ordre d'exécution : « Et notamment V archevêque. » Et il met le timbre. Seulement il dit à Fortin:

— Combien avez-vous d'hommes?

— Trente.

— Ce n'est pas assez. Tâchez d'en raccoler d'autres. Alors Fortin, sur la place Voltaire, demande tout

haut :

— Y a-t-il des hommes de bonne volonté pour exécuter l'archevêque ?

— Oui, tous, tous I

Il y avait même un pompier en uniforme, qui dit :

— Je veux venger mon frère.

On ramasse comme ça quinze hommes, et nous retournons à la Roquette. Devant Tordre de Ferré, François envoie le brigadier de la Drison faire l'appel dans les couloirs.

— Quelle heure était-il ?

— Sept heures à peu près, guère plus.

— Que s'est-il passé dans la prison ?

— Ah ! ça, je ne peux pas le dire. J'étais resté dans la cour. Alors nous avons vu les otages descendre dans le chemin de ronde.

— Vous étiez fort ému ?

— Pas du tout.

— Quelle attitude avaient donc les hommes ?

— Voilà; de voir les otages venir tranquillement, ça les a calmés. On ne peut pas dire que tout ne se soit pas bien passé.

— Et les otages ?

— Ils ont été très bien. On n'aurait jamais dit qu'ils avaient été pris à l'improviste. Ils ont marché devant nous. Genton, qui, la seconde fois, était venu avec nous, réglait tout ça.

— Quel chemin avez-vous pris ?

— Nous avons suivi le chemin de ronde jusqu'au mur.

— PouiTiez-vous me faire le plan de la scène ?

— Si vous voulez.

Sur mon brouillon, l'un des traits à l'encre s'est effacé sous les doigts de l'assassin.

Chemin

de Ronde.

FEDCBA

A l'Archevêque.

B M. Deguerry.

C M. BoDJean.

D M. Clerc.

E M. Allard.

F M. Ducoudray.

G Peloton d'exécution

H Sicard.

I Fortin.

J Gecton.

K.François.

Chemin de

ronde.

Le brouillon fait, le père Louis reprit : \

— Nous avons placé les otages dans l'ordre que ■ je viens d'indiquer. j

— N'ont-ils rien dit, rien fait? 1

— Voilà. Dans le parcours, un des jésuites, je ne sais plus lequel, s'est jeté aux pieds de l'archevêque comme pour lui demander sa bénédiction ; l'archevêque, qui semblait penser à quelque chose, ne l'a pas vu!

— Et M. Deguerry?

— Très calme, très digne. Tous de même d'ailleurs.

— Aucun d'eux n'a eu un mouvement de faiblesse?

— Aucun... Si pourtant... M. Bonjean. On voyait bien qu'il avait de la famille.

Il tenait à la main un rouleau de papier qu'il a remis à un garde, je ne sais plus lequel, en lui disant; « Vous porterez cela à mon fils. » Je ne crois pas que le garde ait pu faire la commission. Ils ont tous été fusillés au Père-Lachaise.

— Et quand les otages ont été placés, vous n'avez rien remarqué ?

— Si ; le Père AUard a dégrafé sa soutane et a montré sa chair.

— Qui a commandé le feu?

— Sicard. Seulement, il n'avait pas de sabre, et c'est Fortin qui lui a prêté le sien. Nos hommes étaient sur trois rangées, deux égales et une plus petite. J'étais sur la deuxième. Sicard a levé son sabre. Il y a eu une décharge. Cinq sont tombés morts du coup. L'archevêque est reste debout. « Feu! » a crié Sicard. Quatre ou cinq hommes seulement ont tiré. L'archevêque est tombé.

— Qu'avez-vous fait alors?

— Sicard a envoyé des gardes qui ont donné le coup de grâce et nous sommes partis.

Tout cela m'était raconté si sèchement que je ne craignais pas de demander.

— Yous n'aviez aucune émotion?

— Ah ! on était assez habitué à la mort !

Fortin a fait le procès-verbal qu'il est allé porter à Ferré dans la salle des mariages du XP. Sur la place, on disait que cela marchait mal pour nous. Alors j'ai pensé aux enfants et je suis allé chez un camarade qui m'a caché une quinzaine de jours.

Voilà tout ce que je peux dire.

— Qu'est devenu Sicard?

— Il a été arrêté, mais il est mort de maladie avant d'être jugé.

— Genton ?

— Condamné à mort et fusillé le 30 avril 72.

— François?

— Condamné à perpétuité pour l'affaire de 1' archevêque, et exécuté pour l'affaire de la rue Haxo, le 25 juillet suivant.

— Fortin?

— Condamné à la déportation, mais revenu. C'est avec moi le seul qui vive encore.

— Que fait-il?

— Il est sculpteur sur bois en vieux meuble; quand vous publierez cela, vous verrez qu'il ne vous dé mentira pas, quoiqu'il ait nié devant les juges, mais aujourd'hui ça ne lui fait rien. Il est venu me voir. Nous avons causé de cela ensemble.

Je dois ajouter que, depuis, j'ai vu Fortin qui n'a pas du tout l'air d'avoir participe' à de tels événements,

C'est un gros garçon, bon enfant réjoui, qui, m'at-on assuré, travaille ferme.

Ce criminel est un homme rangé.

Il est toujours sculpteur sur bois. Il est l'un des principaux fournisseurs de la rue Véron, à Montmartre. On n'imagine pas le nombre de jeunes vieux meubles qui sortent de cette rue.

Forlin n'a guère aujourd'hui que quarante ans. Il s'est marié — civilement, cela va sans dire — au commencementde l'hiver 1 882. Henri Rochefort et Alphonse Humbert, restés ses amis, lui servaient de témoins.

M. Ghincholle dit :

« On verra à la fin de ce chapitre que la preuve de ce que je raconterai se peut encore faire. »

J'ai fait cette preuve. Elle est tout à l'honneur du récit de M. Ghincholle. Les erreurs de détails, relevés par M. Fortin, sont de peu d'importance; mais je dois dire que Fortin n'est pas le dernier survivant du peloton d'exécution des otages; quelques-uns des trente hommes qui le composaient sont encore vivants, par exemple, un des deux civils qui s'étaient adjoints aux hommes de bonne volonté.

Je cède la parole à M. Fortin :

« Paris, le 24 juin 1888.

« Monsieur,

« Vous me demandez des renseignements sur l'exécution de l'archevêque de Paris et de cinq autres otages fusillés à la prison de la Roquette, le 24 mai 1871. Vous me demandez aussi si le récit de cet événement, publié par M. GhinchoUe, est exact.

« Si, comme vous l'affirmez. Monsieur, votre intention est d'écrire une histoire de la Commune de Paris et non une fantaisie comme tout ce qui a paru jusqu'à ce jour, où la vérité fait place à la passion et à la haine, si, comme je le crois, vous êtes sincère, je suis tout entier à votre disposition, et puis d'autant mieux vous renseigner que j'ai en quelque sorte présidé à cet acte de légitime représaille.

« La narration publiée par M. Chincholle est vraie, sauf quelques détails que je vais vous signaler.

« Ce n'est pas à la Place, mais bien au Ministère de la guerre que le 66° bataillon était de garde quand le capitaine de Beaufort, qui avait trop bien dîné, menaça dé le purger.

« Le 24 mai, ce capitaine fut reconnu sur le boulevard Voltaire et conduit au bureau du commandant du 66% situé près de la mairie du XI^ arrondissement ; de là, emmené dans un terrain, place Voltaire, où il fut fusillé.

« C'est quelques heures après qu'une délégation du même bataillon se présenta à la mairie où j'étais avec Ferré et Genton, et demanda l'exécution de six otages,

en vertu du décret rendu par la Commune le 5 avril.

« Ces hommes étaient parfaitement dans leur droit. L'armée de Versailles fusillait tout sans merci ; il fallait bien faire un exemple : il fallait frapper un grand coup.

«Ferré signa l'ordre et nous partîmes. C'est sur la place Voltaire, en sortant de la mairie, que je trouvai Sicard, qui e'tait capitaine d'état-major attaché à la Préfecture de police, et non au 66^ bataillon, et à qui je confiai le commandement du peloton.

« Le reste, qui a trait aux pourparlers et à l'exécution, est exact; il n'y faut pas toucher, c'est de l'histoire.

et En sortant de la prison, je me rendis de suite à la mairie où je rédigeai le rapport ci-dessous que Ferré m'avait demandé :

« Aujourd'hui, 24 mai 1571, à 7 heures du soir, en « exécution du décret rendu par la Commune de « Paris, le 5 avril, concernant les otages, les nommé s :

« Darboy, ci-devant archevêque de Paris ;

« Deguerry, ci-devant curé de la Madeleine ;

« Bonjean, ci-devant vice-président du Sénat de « l'Empire ;

« Clerc, Allard et Ducoudray, ci-devant Pères jé- « suites, ont été passés par les armes, à la prison de « la Roquette.

« Le délégué de la Commune, « Emile Fortin. »

« Après, je partis aux barricades, où j'ai combattu jusqu'au dernier jour.

« Quant à l'épithète d'assassin que me lance M. GhinchoUe, elle ne m'atteint nullement. Nous n'avions aucune animosité contre les otages, qui n'auraient pas été fusillés si l'armée deMac-Mahon n'avait pas fait de Paris un immense charnier.

« L'armée dite de l'ordre a massacré 35000 hommes ; nous n'en avons fusillé que cent^ et c'est nous qui sommes des assassins; probablement parce que nous sommes les vaincus.

« En 1871, j'étais jeune et enthousiaste; j'ai agi avec la conviction que je servais la bonne cause, et aujourd'hui, après dix-sept années, dont neuf passées au bagne, ma conviction n'a pas changé.

« Voilà, Monsieur, les quelques renseignements que je puis vous donner; faites-en l'usage qu'il vous plaira.

« Recevez, Monsieur, mes salutations empressées.

« Emile Fortin. »

Quand les corps furent retrouvés dans la fosse commune du Père-Lachaise, on put constater que l'archevêque avait reçu trois coups de feu : deux dans la poitrine, un plus bas, à gauche. Il avait de nombreux coups de baïonnette dans les reins; la peau et l'index de la main droite, broyés et à moitié détachés, semblaient attester qu'il avait été achevé vivant, à l'arme blanche.

L'abbé Deguerry avait reçu deux balles ; l'une dans la poitrine, l'autre dans la tête ; en faisant le procès-

verbal de ses blessures, on constata que la balle qui avait troué la poitrine n'avait pas percé la soutane; on en conclut qu'il avait dû l'ouvrir pour s'offrir auy coups des exécuteurs.

Au dire des témoins, cela n'est pas exact; c'est le Père Allard qui a ouvert seul sa soutane.

Le cadavre du président Bonjean était dans un état épouvantable. Il avait les jambes broyées, mais pas une balle ne l'avait atteint dans le haut du corps, et il se roulait à terre en implorant le coup de grâce. Un communard s'est vanté de lui avoir brûlé la cervelle; il paraît, au contraire, qu'il fût achevé d'un coup de crosse qui fit jaillir sa cervelle et colla ses cheveux blancs contre le mur; on en reti^ouve encore.

Aujourd'hui, celui qui visite le théâtre de cette scène d'horreur reste étonné de cette banalité glaciale qui caractérise, d'un bout à l'autre, l'histoire de la Commune. C'est à ce point qu'on n'a jamais pu faire un tableau supportable de ce drame qui se passe entre deux murs laidement bâtis, avec un coin arrondi, en pierres de taille, pour rendre les évasions plus difficiles.

M. Beauquesne, directeur de la Roquette, et son ami, l'abbé Grozes, ont fait de vains efforts pour lui donner un aspect moins abject, en plantant des deux côtés des fusains d'une belle venue.

La place où sont tombés les six martyrs est entourée d'une grille due à la piété des familles Darboy et BoDJean, ainsi que les six couronnes d'immortelles jaunes qui y sont accrochées. L'abbc Crozes y avait

ajouté, de son vivant, six autres couronnes en verroterie noire.

Les suppliciés avaient été rangés par ordre hiérarchique. On distingue encore très nettement la trace des balles qui frappèrent M"'' Darboy, et l'on retrouve à côté les traces de la cervelle, mêlée de cheveux blancs, de M. Bonjean. Dans la terre foulée, M. Beauquesne a découvert, quelques jours plus tard, un crucifix de bronze d'un beau travail qu'il conserve pieusement. Une plaque commémorative, d'assez grande dimension, en marbre blanc, a été appliquée à la muraille. Au-dessous d'une grande croix noire, elle porte, en lettres d'or, les noms des six suppliciés :

M^' Darboy Georges, archevêque de Paris ;

M. Bonjean Louis, premier président de la Cour de cassation ;

M. Deguerry Gaspard, curé de la Madeleine;

Père Ducoudray Léon, de la Compagnie de Jésus ;

Père Clerc Alexis, id. ;

M. AUard Michel, aumônier des ambulances.

Au-dessus, on lit :

« Respect à ce lieu, témoin de la mort des nobles et saintes victimes !

« 24 mai 1871. .> A ce lugubre tableau, il ne manque que la signature de l'auteur :

Adolphe Thiers fecit.

Sic transit gloina mundi.

C'est tout.

La fin tragique de l'archevêque de Paris ne pouvait faire autrement que d'absorber la plus grande part de la commisération publique. Son rang éclipsait des martyrs moins en vedette, comme l'on dirait en argot de théâtre. Mais après lui aucune des victimes de la Commune n'a excité plus de compassion, et surtout n'a laissé plus de regrets que le Père Olivaint.

Je l'ai connu dans des circonstances assez critiques, pour que son souvenir ne puisse jamais s'effacer de ma mémoire.

Parvenu à l'âge de 28 ans, j'avais senti s'éveiller en moi bien des doutes. J'avais cru du devoir d'un honnête homme de ne pas me contenter de la modeste instruction religieuse que j'avais reçue au collège, comme tant d'autres. J'allai trouver le Père Olivaint que je ne connaissais pas. Je lui fis part de mon désir de m'instruire à nouveau; demandant à être mis à même d'apprécier les vérités de la religion dans laquelle j'avais été élevé, mais dont on m'avait appris à réciter le catéchisme comme un perroquet à débiter des phrases toutes faites.

Le Père Olivaint me montra une profonde sympathie :

— Vos doutes, me dit-il, moi aussi je les ai eus; car j'ai été dans le monde.

Je n'ai pas besoin de rappeler que le Père Olivaint, ancien élève des plus distingués de l'École Normale, était alors supérieur des Jésuites de la rue de Sèvres.

— Je voudrais pouvoir me charger seul de cette

nouvelle éducation religieuse, ajouta-t-il, la multiplicité de mes occupations, de mes devoirs m'empêche ■ d'avoir ce bonheur ; mais je vais vous confier à un ] homme de grand mérite, de grand talent, le Père Mati- \ gnon ; il sera également heureux de se charger de vous H et me suppléera amplement ^ i

Dire quel fut le résultat des conférences avec le Père \

Matignon est un sujet absolument étranger à celui *}

que nous traitons et n'a par conséquent rien à faire ^

ici. i

J'étais donc resté dans les relations les plus ami- ]

cales et les plus respectueusement dévouées de ma j

part avec le Père Olivaint, qui, très lié avec le général î

Trochu et me retrouvant près de lui pendant le siège, ;]

s'adressait à moi afin d'obtenir mille petites choses i

dont pouvaient avoir besoin, lui et les siens. |

Voici trois lettres de sa main qu'il me fit l'honneur %

de m'adresser : ^

« Bien cher Monsieur, P. C^. u

« Je vous remercie encore de votre obligeance. \

« J'y ai recours encore aujourd'hui pour ce nou- J

veau billet. '^

« Je vous serais aussi bien reconnaissant si vous \

1. Le Père Matignon est devenu supérieur des Jésuites de la " rue de Sèvres à la mort du Père Olivaint. ^;

2. P. C. signifie Pax Christi. C'est une formule dont se ser- i vent les Pères Jésuites en s'écrivant entre eux. Pour que le Père Olivaint ait bien voulu s'en servir dans les lettres qu'il m'a adressées, il faut qu'il ait voulu me témoigner une estime toute particulière jointe à ses sentiments d'affection.

pouviez obtenir la signature du gouverneur pour un laissez-passer que le Père W. Forbes vous présentera. Il est demandé dans plusieurs forts par des officiers ou des mobiles qui ont été ses élèves, et sa carte d'aumônier militaire n'est plus une recommandation suffisante.

« Agréez mes sentiments bien particulièrement dévoués.

« 14 octobre 70.

« H. Oliyaint. »

« Cher Monsieur, P. C.

« Je prends la liberté de vous adresser un de mes enfants de Vaugirard, M. Henri Odelin, dont le frère s'est déjà distingué par son dévouement comme officier des mobiles dans un des bataillons de la Seine.

a M. Henri, avec la meilleure volonté, ne peut faire de même.

« Il a des yeux très faibles, et il vient d'être réformé à cause de cela pour la seconde fois; mais s'il ne peut tirer un coup de fusil, n'y a-t-il donc pas, dans un temps comme le nôtre, d'autres services qui permettent à un homme de cœur de se dévouer encore pour son pays? M. Henri Odelin a fait de très bonnes études; il est bachelier es lettres et es sciences et licencié endroit; c'est un homme intelligent, qui mérite toute confiance en raison de ses principes, auxquels il est sérieusement attaché ; en raison aussi de sa conduite généreusement chrétienne, qui, depuis sa

sortie du collège — et il y a six ans déjà, — ne s'est pas démentie un seul instant.

« Gela posé, j'ai pensé qu'en y réfléchissant un peu, vous auriez quelque bonne indication à me donner pour appliquer d'une manière utile le dévouement de M. H. Odelin.

« Remarquez-le : ce n'est pas pour lui une question d'argent ou d'honneurs; c'est une question de dévoùment.

« J'entendais dire ces jours-ci que le gouverneur voudrait avoir à sa disposition quelques jeunes gens de ce calibre. Je ne sais si le bruit a quelque fondement. En tous cas, je m'adresse à vous et je vous prie de me faire connaître votre sentiment.

(( Je vous remercie d'avance, et comme pour moimême, de tout ce que vous pourrez faire pour seconder la pensée généreuse de M. Odelin.

« Agréez mes sentiments bien dévoués.

« 28 octobre 1870.

« H. Olivaint. »

« Cher Monsieur, P. C.

« Je ne saurais vous dire combien je suis touché de votre aimable délicatesse. — La meilleure manière de vous en remercier, n'est-il pas vrai? c'est d'en profiter. — Aussi je vous envoie une longue lettre à la même adresse, que je vous prie de passer à votre ami, M. le comte Khevenhiiller.

« J'ai bien suivi vos recommandations dans les indi-

cations que je transmets au Père de Ponlevoy; et, grâce à vous, j'espère une prompte réponse. « Agréez mon affectueux dévoûment.

« 26 novembre 1870,

« H. Oliyaint. »

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