CHAPITRE XI
Les cinquante otages. — En route pour la rue Haxo. — Pourquoi ne pas fuir? — Un communard repentant. — La tuerie. ]
— La fosse commune. — Les femmes. — Le banquier Jecker.
— Résistance des otages survivants à la Roquette. — Délivrance.
Lorsque les six premiers otages furent arrachés de leurs cellules, tous les ecclésiastiques qui restaient étaient tombés à genoux ; ils entendirent un feu de peloton, puis quelques coups isolés. Tout était fini, — alors ils commencèrent la prière des morts.
Le surlendemain vendredi 26, le temps était à la pluie, la récréation ne put avoir lieu dans le préau, mais dans le couloir qui longe les cellules.
Il y avait à la Roquette un brigadier nommé Romain qui affectait dans ses rapports avec les otages une certaine compassion. Pure hypocrisie : il était Tâme damnée du directeur François pour le compte duquel il espionnait.
C'était un de ces paysans sournois et faux, tellement
imprégnés de duplicité, qu'en s'adressant à des gens d'une classe supérieure, ils s'imaginent qu'ils les dupent.
Tout à coup ce brigadier se glisse d'un air patelin dans le couloir de la 4"^ division, et dit presque souriant :
— Messieurs, faites bien attention: il en faut quinze. Il est suivi d'un délégué de la Commune, le nommé
Gois, dit Grille- d'É g oui, lequel, l'airdégagé, une liste à la main, va se placer au milieu du corridor dans l'espace vide donnant sur le préau des détenus, où s'étaient déjà massés les six premiers otages. Là, le délégué répète ce qu'a déjà dit Romain :
— Il lui faut quinze noms, ni plus ni moins; chacun doit répondre à l'appel du sien.
Le premier est le Père Olivaint.
— Présent! répond-il d'une voix ferme et traversant le corridor, il va se placer en face du groupe de ses codétenus.
Puis c'est le tour du Père G;uibert, mais celui-ci, au lieu de répondre immédiatement, rentre un instant dans sa cellule.
Le délégué de la Commune lève alors la tête et s'écrie en plaisantant :
— Mais, Messieurs, je vous en prie, ne soyez pas effrayés.
Presque aussitôt reparaît le Père Caubert. Très calme, il va se ranger silencieusement à côté du Père Olivaint II a sans doute été prendre quelque relique.
L'appel continue.
Au nom du Père de Bengy, mal écrit ou mal ortho-
graphie et par conséquent mal prononcé, personne ne dit mot. Le Père de Bengy, avec sang-froid et naturel, répond alors :
— Si vous voulez dire de « Bengy », c'est moi et me voici.
Pas d'autre incident, dans l'appel des quinze élus de la Commune. Ils demandent à retourner un instant dans leurs cellules. En effet, quelques-uns sont en pantoufles, la plupart sans chapeau, bref dans un négligé de tenue qu'explique la captivité autant qu'elle l'excuse.
Il n'est pas fait droit à cette demande. A ceux qui insistent, Romain répond, comme il avait déjà répondu à M. Bonjean :
— Oh! pour ce qui vous reste à faire, vous êtes bien comme cela.
On pourrait conclure de ces paroles d'un subalterne que le massacre des otages était un projet bien arrêté dans l'esprit des chefs de la Commune. Mais M. Maxime du Camp, qui n'est certes pas suspect de partialité pour elle, est d'un avis diamétralement opposé, et le douloureux itinéraire qu'on fit suivre aux victimes ne peut que confirmer cette opinion.
La veille, peu d'heures avant sa mort, Delescluze avait signé l'ordre d'extraire tous les otages que renfermaient la Grande et la Petite Roquette, quinze cents personnes environ, et de les transféi'er à la mairie et à l'église de Belleville.
Si j'insiste sur ces détails, j'en donne plus loin les motifs.
L'ordre communiqué à Ferré, fut contresigné par celui-ci, et remis à Benjamin Sicard qui fut chargé, conjointement avec Jules Gois, d'en assurer l'exécution, aussitôt que la Commune, ou ce qui en subsistait, serait établie dans son dernier repaire. Delescluze espérait encore pouvoir traiter avec le gouvernement légal. Il voulait, se retranchant derrière quinze cents otages tenus à discrétion, imposer des conditions que l'humanité seule aurait forcé d'accepter : ou le massacre immédiat de quinze cents innocents, ou la vie sauve et le droit de fuite pour les coupables; il eût laissé le choix à Versailles. {Les Convulsions de Paris, p. 295.)
Mais l'homme de la rue Transnonain aurait sacrifié cent mille innocents, plutôt que d'accorder la vie sauve à un seul coupable ; et si les quinze cents otages ne périrent pas tous jusqu'au dernier, il n'y eut pas de sa faute.
En conséquence, le lendemain 26, le susdit Gois avait remis à François, directeur du dépôt des condamnés, un ordre rédigé en termes vagues lui prescrivant de livrer tous les otages que le peloton d'escorte pourrait emmener.
On en avait réuni cinquante dans la salle du greffe, où le directeur de la Roquette a l'habitude de livrer la personne des condamnés à mort à l'exécuteur des hautes œuvres judiciaires, et où celui-ci signe son reçu sur un registre ad hoc, ni plus ni moins que s'il s'agissait d'une bourriche d'huîtres.
Le citoyen Grille-d'Egout fut donc invité à signer, mais c'était un finaud qui, quelque temps auparavant,
avait fait un voyage en Belgique, où il avait mis en sûreté quelques bonnes poires pour la soif; il s'y refusa. Ce fut à grand'peine qu'on trouva, parmi les gens de l'escorte, deux ou trois fanfarons qui consentirent à apposer leur signature.
Il fut ensuite procédé à un second appel des otages, dont voici la liste complète :
Prêtres : Pères Olivaint, Caubert, de Bengy, de la Société de Jésus; Radigue, Tuffier, Rouchouze, Tardieu, de la congrégation de Picpus ; Planchât, aumônier de rCEuvre du patronage ; Sabatier, deuxième vicaire de Notre-Dame- de-Lorette; labbé Benoît; Seigneuret, séminariste.
Les laïques étaient Dereste, officier de paix, Ruault, tailleur de pierres, Largillière et Greff, ébénistes.
Je puis joindre à cette liste celle des gardes de Paris, que j'ai relevée sur le monument qui leur a été élevé dans le cimetière de Belleville.
C'étaient iGaude, Geanty, sous-officiers; Cousin, Millot, Poirot, Pons, Belamy, Biancherdini, Blanchon, Bodin, Bouzon, Breton, Capdeville, Carlotti, Chapuis, Colombani, Coudeville, Doublet, Ducros, Dupré, Fischer, Fourier, Keller, Lacase, Mammoni, Marty, Mongenot, Mouillé, Pacotte, Pourteau, Riolland, Walder, Valet, Villemin, Weiss*.
Ruault, Largillière et Greff étaient des communards accusés de trahison. Ils avaient été agents secrets sous
1. Après le massacre, en comptant les cadavres, on découvrit un gendarme de plus que le nombre voulu. On n'a jamais su quel était ce malheureux.
l'Empire. Le dernier était ami de François, qui le cachait depuis le matin dans son appartement; il eut la sottise de répondre à l'appel de son nom, et se trouva ainsi de la fournée. Un gendarme eut, au contraire, le bon esprit de se dérober et fut caché par le gardien Picon, de sorte qu'il échappa au massacre.
Avant d'avoir franchi la porte extérieure de la prison, le Père Olivaint s'aperçut qu'il avait conservé son bréviaire. Ne voulant pas l'exposer aux profanations qu'il redoutait, il le donna en passant au concierge de la prison, en lui disant simplement :
— Tenez, mon ami : voici mon livre.
Le concierge accepta, mais un capitaine de la garde nationale le lui arracha des mains et le jeta au feu.
Aussitôt que le capitaine eut le dos tourné, le brave homme s'empressa de retirer le bréviaire tout roussi; il en a refusé, depuis, tous les prix qui lui en ont été offerts, et en a fait hommage aux Jésuites de la rue de Sèvres dont, avant sa mort, le Père Olivaint était le supérieur
Pourquoi ces cinquante otages ne furent-ils pas fusillés dans les chemins de ronde de la Roquette, comme les six premiers ?
Je tiens de l'un des survivants parmi les exécuteurs que pour remonter le moral des habitants des quartiers où la lutte suprême devait se localiser, on voulait promener les otages au milieu d'eux, et puis, m'at-il avoué... pour les faire mieux souffrir.
Laissons à des subalternes la responsabilité de ces
cruautés inutiles, et tenons-nous-en aux motifs exposés par M. Maxime du Camp. Assurément, les trois kilomètres qu'on fit faire aux victimes, de la Roquette à la rue Haxo, devaient singulièrement aggraver leurs souffrances ; mais, d'un autre côté, ce délai pouvait leur fournir l'occasion de s'évader, ce qui prouve qu'il n'y avait pas de parti pris à leur égard.
Lorsqu'au sortir de la prison, ils s'engagèrent dans ■ la rue de la Roquette, occupée tout entière par des marbriers et des marchands de colifichets funèbres, la population du quartier ne leur était point hostile ; une femme du peuple leur dit : « Sauvez-vous. » Le peloton d'exécution était peu nombreux; si le brigadier Geanty avait été un homme d'initiative, s'il avait donné l'exemple à ses hommes, comme ils n'étaient pas Hés, ils pouvaient se précipiter sur les fédérés et | les désarmer. Ceux-ci en avaient le pressentiment : '% aussi, avant de sortir de la Roquette, avaient-ils fait | remonter dans leurs cellules une trentaine de sergents de ville, habitués à lutter sans armes contre la populace, se doutant bien qu'ils auraient donné l'exemple de la révolte. Ce fut leur salut, mais avec eux disparut la dernière chance qui restait aux élus de la Commune. |
Ceux-ci longèrent un instant le mur du Père-La- « chaise pour s'engager dans la rue des Amandiers. 'J
En temps ordinaire, cette rue, vieille, tortueuse et j sale, donne parfaitement l'idée de ce qu'était une -j commune hors barrière, du temps que Paul de Kock ,i écrivait son illustre Pucelle de Belleville. On n'y est pas ]
riche, mais on y mange bien quand on le peut, car de grasses volailles se prélassent aux étalages des rôtisseurs. On y rencontre encore force pucelles au minois effronté, dignes de figurer dans les galimafrées du romancier populaire. Mais depuis, les progrès de l'industrie y ont attiré une population moins rabelaisienne. Ce fut là qu'un homme à cheval alla prévenir les ouvriers de la grande fabrique d'eau de Seltz du boulevard. Un attroupement considérable de femmes et d'enfants se forma aussitôt en criant : « Mort aux gendarmes ! mort aux curés ! »
Les victimes marchaient entre deux pelotons de fédérés, précédés de tambours et de clairons faisant le plus de vacarme possible.
Tous les narrateurs prétendent qu'en tête du cortège chevauchait une cantinière, habillée de rouge, sabre au poing. Les témoins oculaires survivants soutiennent que c'est une fable.
La fin de la Commune a été sanglante, mais elle n'a pas été dramatique. Jamais boucherie humaine ne s'est fait remarquer par plus de platitude. Les héros de ce massacre n'étaient que ceux de Paul de Kock rendus fous par l'ivresse du sang; mais leur ivresse est restée vulgaire. On met plus de cérémonie à égorger un bœuf à l'abattoir qu'ils n'en mirent à hacher quelques gendarmes et quelques prêtres.
La barricade de la rue des Amandiers était fortement occupée par le 174° bataillon. On lui demanda des hommes pour renforcer l'escorte : son commandant les accorda. Le sinistre cortège s'engagea dans
la rue de Ménilmontant, grossi en route de femmes, d'enfants, de vieillards, bref, de désœuvrés de toutes les espèces, sauf la bonne.
On passa à côté de l'église de Notre-Dame-de-la Croix, transformée parla Commune en arsenal. Cette église, alors inachevée, est immense et fort belle, mais elle dessert la paroisse la plus pauvre de Paris. On ne doit donc pas s'étonner si elle fournit la plupart des bourreaux mâles et femelles de la rue Haxo, rebut de toutes les classes et de toutes les nations. j
De là on gagna le boulevard de Puébla, aujourd'hui '4 rue des Pyrénées, en suivant la chaussée de Ménil- | montant. On continua par la rue des Rigoles, et l'on i prit à droite, au milieu d'une foule qui devenait do plus en plus compacte et menaçante.
Ranvier, alors maire du XX° arrondissement, se 4 trouvait à la porte de l'église de Saint-Jean-Baptiste, ^ transformée en arsenal comme notre Notre-Dame- ; de-la-Croix. \
Il ordonna au chef de l'escorte de faire entrer les j prisonniers à la mairie. C'était là que, selon la réso- ' lution prise la veille par la Commune, ils devaient \ être consignés, pour aider à obtenir une capitulation J de Versailles, et ce fut là que Ranvier crut devoir I décider autrement de leur sort. Il leur déclara en effet 1 qu'il ne leur accordait que vingt minutes pour écrire à leurs familles. :
Le lendemain, ce louche personnage, après avoir .i mis la mairie au pillage, montra un laissez-passer ^ prussien aux assistants, et leur dit : l
— Arrangez-vous comme VOUS voudrez : moi, j'abandonne la partie.
En effet, il sortit par la porte de Romainville, et franchit les lignes prussiennes; mais la veille il avait dit au commandant du cortège dont la mission devait finir là :
— Qu'on me conduise ça aux fortifications, et fusillez.
C'est donc sur l'ordre d'un agent secret de la Prusse qu'ont été massacrés les otages, rue Haxo.
Il y eut alors, paraît-il, un mouvement de révolte parmi les prisonniers, qui furent sur le point de s'élancer sur leurs bourreaux, mais le commandant leur dit :
— Mes amis, je n'exécuterai pas les ordres de Ranvier, vous devez passer en jugement et je vous conduirai au secteur : là, ceux qui seront reconnus n'avoir rien fait contre la Commune, seront mis en liberté.
J'ignore si c'était Grille-d'Égout qui commandait toujours l'escorte, mais nous allons voir que cet homme pouvait encore être sincère. Quoi qu'il en fût, ces paroles calmèrent les victimes.
On se dirigea sur le 2® secteur qui occupait le n° 83 de la rue Haxo.
Ce quartier écarté était habité par une population tranquille, sans aucune inclination au massacre. Aussi, pour lui donner le change, on lui criait :
— Nous venons de les prendre sur les barricades, où ils tiraient sur nos frères : nous les avons faits prisonniers.
On s'arrêta un moment vis-à-vis d'un terrain à gauche occupé par l'administration des lits militaires pendant le siège : mais on n'y était pas chez soi et l'on craignait des témoins importuns.
On entra donc au secteur qui avait été commandé par le général Caillé pendant le siège. Depuis, la Commune s'en était emparée. En ce moment, il était plein d'officiers, tous richement galonnés, parmi lesquels quelques membres du fameux Comité central. Rien ne manquait donc pour constituer une cour martiale.
Le délégué de la Commune, Parent, qui se trouvait là, sembla d'abord ne pas vouloir laisser entrer la foule, car il commanda à ses hommes de garder la grille ; mais elle fut forcée et tout le monde pénétra pêle-mêle dans une allée bordée par les murailles de deux enclos enfermant un certain nombre de jardinets et de petites villas isolées, formant à gauche de la grille les n°' 81 et 83, et à droite le n° 87.
L'espace compris entre la rue Borrego et le n° 85 porte le nom do Villa Vincennes. Avant le massacre, on y louait des villas pour la saison d'été. Chacune avait son petit jardin séparé, mais les locataires avaient, de plus, la jouissance commune d'un très grand jardin gazonné et planté, ayant au centre un large bassin. Convenablement tenue, cette résidence devait être un séjour très riant, car on y jouit d'une vue magnifique. Depuis, on y avait établi une sorte de musée du massacre, supprimé l'année dernière, parce que le terrain est vendu à une société composée de dominicains et de franciscains, auxquels se sont associés
les curés de la Madeleine et de Belleville, avec l'aumônier de Charonne. Cette pieuse association veut consacrer définitivement à Dieu cette terre arrosée du sang de ses martyrs.
Après s'être engagée tumultueusement dans l'allée que j'ai décrite précédemment, la foule put se masser sur une sorte d'esplanade assez large, faisant face à un pavillon, surmonté d'une horloge, adossé à la briquetterie Buker. L'horloge n'existe plus, mais on voit encore le balcon de bois attenant à la salle où se tint le conseil de guerre. Là se trouvaient Hippolyte Parent, dernier commandant en chef de l'insurrection, Varlin, Latappy, Humbert, Oudet. Disons à leur honneur qu'ils hésitaient à donner l'ordre d'exécution et que probablement ils l'auraient refusé, si la foule n'avait pas forcé la grille. Sous ce rapport, l'auteur clérical des Martyj^s du calvaire de la rue Haxo concorde avec l'académique Maxime du Camp. Un homme très énergique essaya de défendre les otages. Monté sur un pilastre, il harangua la foule. On a cru longtemps que c'était Parent. Cet honneur revient à Hippolyte Varlin, membre de la Commune. C'était un homme de cœur et d'intelligence. Désespéré de reconnaître que la cause pour laquelle il s'était sacrifié allait s'abîmer dans l'infamie, il s'était jeté au-devant des otages et, s'adressant à Hippolyte Parent, il lui criait : « Allons, les membres du Comité central, puisque vous êtes les maîtres, prouvez que vous n'êtes pas des assassins : ne laissez pas déshonorer la Commune, sauvez le peuple de lui-même ou
tout est fini et nous ne sommes plus que des forçats. »
— Va donc, avocat, lui répondit cette même foule qui avait demandé jadis le crucifiement du Christ; ces gens-là appartiennent à la justice du peuple.
Varlin eut un geste de fureur et essaya encore de parler; ses amis l'emmenèrent de force.
En ce moment, une jeune fille, de dix-neuf ans, s'avança vers le Conseil, le revolver au poing, et, interpellant les membres de la Commune, elle se mit àcrier : « Tas de fainéants, ils n'en finissent pas î Allez-vous commencer, tas de lâches ! » Puis se jetant sur deux gendarmes, elle les poussa dans le grand jardin à côté, séparé par une barrière de bois, et leur brûla la cervelle à bout portant ; un troisième fut abattu par un gamin de treize ans.
Ainsi fut décidé le massacre, mais parmi les bourreaux il y en avait qui tenaient à faire durer le plaisir et à procéder méthodiquement, pour faire mieux souû'rir.
Au delà du mur qui n'était alors qu'une barrière de bois on avait commencé à bâtir une salle de bal, qui devait remplacer un grand hangar contigu à la briquetterie. Cette construction, arrêtée par le siège, se bornait à un mur en brique dont la hauteur ne dépassait pas 60 centimètres. Ce fut le lieu choisi pour la tuerie.
— Commençons par les gendarmes î avait crié un homme du peuple.
Du haut du balcon, on fit l'appel des dix premiers qui furent collés contre le mur de la briquetterie et
fusillés en un clin d'oeil presque à bout portant, car les exécuteurs s'appuyaient sur le mur en construction à peine éloigné de 8 mètres.
Puis ce fut le tour des dix suivants; parmi eux se trouvait un gendarme qui le long de son chemin de croix avait dû réfléchir au moyen de sauver sa vie. Au commandement de : Feu!\\ se laissa choir à terre avant la décharge qui lui passa par-dessus la tête. Malheureusement pour ce vieux routier, son truc avait été débiné par le commandant du peloton d'exécution. Il avait protégé les otages contre les fureurs de la foule pendant la route, mais il jugeait maintenant que leur mort était légitimée parles circonstances. Aussi, s'approchant du gendarme, il lui déchargea son revolver dans l'oreille.
Ce fut d'ailleurs pour le pauvre diable un bonheur au moins relatif, car la vue du sang avait fait perdre tout sentiment humain aux exécuteurs et aux assistants Tout ce qui survivait des victimes vouées à la mort fut poussé pêle-mêle sur les cadavres de ceux qui avaient déjàsuccombé et après une décharge générale de toutes les armes qui se trouvaient entre les mains des bourreaux mâles ou femelles, ce fut une boucherie indescriptible, dans laquelle la foule se rua sur les mourants. Ceux qui n'avaient pas d'armes les piétinaient, les frappaient, les mutilaient. Les femmes, surtout, se signalèrent par des actes de férocité immonde. Cette sanglante orgio dura une demi-heure; elle ne cessa que lorsqu'il ne restait plus qu'une véritable bouillie humaine.
Comment les bourreaux ne s'entre-tuèrent-ils pas dans le feu de leur hideuse besogne? On ne le comprend guère, à moins qu'il n'y ait un Dieu pour les ivrognes du sang comme pour les autres. 11 n'y en eut que deux blessés grièvement.
A la fm,un feu de peloton fut tiré sur ce tas; puis il y eut un coup de clairon, nouveau feu de peloton, suivi d'un autre coup de clairon et d'un feu suprême.
Après vint la mascarade.
On dépouilla les cadavres, les poches furent retournées, les femmes se coiffèrent de calottes de prêtre et de képis de gendarme.
La nuit venait, une nuit de mai. Le soleil s'était couché sur ce lieu, jadis de plaisance, paré d'une belle verdure printanière. Les oiseaux, un instant dérangés par les coups de feu, revenaient prendre leur place dans le feuillage.
Les massacreurs se ruèrent sur les boutiques de marchands de vins qu'ils firent ouvrir et se rafraîchirent avec l'argent trouvé dans les poches des morts.
Les cadavres avaient été laissés à la garde de quelques fédérés. Le lendemain il fallut s'en débarrasser.
Le plus épais se trouvait au-dessus d'une fosse maçonnée qu'on avait recouverte de planches pendant le siège. Elle était destinée à servir de fosse d'aisances, on la déblaya et l'on y entassa les victimes. Puis on s'empressa de déguerpir. Il était temps : l'armée de Versailles approchait.
Le 29, les cadavres furent retrouvés et exhumés dans un état de putréfaction avancée. La plupart étaient
méconnaissables. Les ecclésiastiques ne purent être reconnus qu'à leurs soutanes, les gendarmes à leurs numéros matricules. L'un d'eux portait plus de soixantedix blessures. Les Pères de Picpus furent rendus à leur Ordre; les civils furent enterrés dans le cimetière de Belleville, ainsi que les gardes auxquels on a élevé une pyramide funèbre où l'on a inscrit leurs noms.
La fosse existe toujours; elle n'a pas servi à d'autre usage et a été entourée d'une grille. Une plaque commémorative en marbre avait été appliquée à la muraille, elle a été enlevée récemment.
Il est impossible de terminer le récit de cette lugubre boucherie, sans dire un mot de celui qui avait essayé de l'empêcher. Varlin fut fusillé le lendemain à Montmartre, sans jugement. M. Maxime du Camp lui a rendu justice, mais il n'en est pas de même de l'abbé Laraazou dont il fut, paraît-il, le paroissien peu fervent.
L'abbé Lamazou a-t-il ignoré le rôle que Varlin avait joué rue Haxo? Nous aimons à le croire.
On n'avait pas encore cessé de se battre au Père- Lachaise, lorsqu'à l'angle sud-est du mur d'enceinte, on pratiqua une fouille dans la fosse commune.
■Là, sous un mètre et demi de terres détrempées par une pluie récente, apparurent les cadavres des six victimes fusillées à la Roquette; ils étaient rangés en travers, trois par trois, pieds contre pieds. Une mince couche de terre les séparait.
D'un côté, W Darboy, le Père Clerc, le Père Ducou-
dray; de l'autre, faisant vis-à-vis, M. Bonjean, les abbés Deguerry et Allard. Quoique fort maltraités, ils étaient admirablement conservés, en comparaison des cadavres de la rue Haxo , et parfaitement reconnaissablés.
On les mit dans des cercueils provisoires. MM. Bonjean et Allard furent portés à la chapelle même du Père-Lacbaise, mais avant de leur en ouvrir la porte, on dut les déposer sur le terrain où se dresse maintenant le fastueux monument de Tbiers, dont le paganisme bourgeois et prétentieux envabit tout le cimetière. Sur la façade se détache un enfant brandissant le sabre classique de Joseph Prudhomme, en souvenir sans doute des massacres qu'ordonna lui-même ce^ grand petit homme et de ceux qui n'en furent, hélas V\ que les légitimes représailles. Ce fut le véritable bourreau des otages, comme il fut celui de Yarlin qui avait voulu les sauver.
M^' Darboy et l'abbé Deguerry furent transportés à l'archevêché, les Pères Ducoudray et Clerc à la maison des Jésuites de la rue de Sèvres.
Voici comment l'on découvrit les faux frères qui servaient d'agents à la police impériale et qui furent fusillés avec les otages.
La police a deux sortes d'agents secrets : ceux qui sont aux gages de la Préfecture, ne portant pas d'uniforme, sorte de soldats civils qu'on emploie pour la police politique, les mœurs, les surveillances particulières, etc., et les agents véritablement secrets qui re-
levaient, pendant l'Empire, du chef de la police secrète, M. Lagrange.
La police, recrutant ces agents dans les milieux sociaux les plus divers et ceux-ci trahissant, vendant ceux avec lesquels ils frayent, est obligée, afin de s'assurer leur concours, de leur donner des garanties de discrétion absolue, de manière que leurs révélations ne puissent jamais devenir une arme à retourner contre eux.
A cet effet, les agents adressent au chef de la police secrète des rapports signés d'un nom convenu, d'un chiffre, d'une marque quelconque. Le chef de la police secrète est le seul qui les connaisse; il les recrute, les protège et les paye; le préfet de police ne les connaît môme pas. Lorsque des rapports parviennent au chef de cette police, il conserve les originaux et ne fait parvenir que des copies au bureau du préfet; il faut qu'il en soit ainsi pour qu'il puisse inspirer de la confiance et engager un grand nombre de gens, même du monde, à se livrer à lui, à lui vendre leurs services et à risquer un déshonneur pubHc pour de l'argent.
Au 4 Septembre, M. Lagrange, en honnête homme, avant de quitter la Préfecture, brûla tous les dossiers, tous les rapports originaux et toutes les lettres de ses agents.
Le comte de Kératry, nommé préfet de police à cette époque, trouva une administration toute constituée ayant conservé l'impulsion donnée par TEmpire. Il en est de la Préfecture de police comme
des ministères. Le chef suprême change, mais la composition des bureaux est toujours la même.
M. de Kératry, le parfait galant homme que tout le monde connaît, ne fit que passer à la Préfecture ; il partit en ballon afin de mettre ses talents et son activité au service de la délégation de Tours. Les bureaux de la Préfecture lui étaient donc jusqu'à un certain point hostiles, puisqu'il représentait à leurs yeux le gouvernement révolutionnaire; et s'il ne fut pas absolument trompé par ses subordonnés, aucune confiance ne s'établit entre eux. Les divers chefs de bureau considérèrent toujours la prise de possession de la Préfecture par M. le comte de Kératry comme une usurpation, qui devait être de courte durée.
J'ai du reste assisté au premier entretien, qui eut lieu entre le comte de Kératry et les principaux chefs de service de la Préfecture. J'en ai rendu compte page 110 du Journal d'un officier d'ordonnance.
M. Adam arriva à la Préfecture à son tour et les préoccupations journalières du siège de Paris lui laissèrent peu de loisir pour chercher ce qu'avait pu être la police secrète sous le gouvernement impérial.
Il n'en fut pas de même pour Ferré, qui, malgré le travail désordonné d'une Préfecture dont les bureaux avaient été bouleversés de fond en comble, institua une commission, chargée de rechercher, dans la limite du possible, le nom des agents secrets employés par l'Empire, agents dont quelques-uns avaient dû être de faux frères socialistes, trahissant leurs coreligionnaires politiques.
RUE HArO. 279
Après un sérieux examen des dossiers de toutes sortes, éliminant tous ceux qui ne se rapportaient pas aux agents socialistes qu'ils avaient spécialement intérêt à connaître, les commissaires en réunirent soigneusement un certain nombre sur lesquels se centralisèrent toutes les recherches :
Ici — une lettre oubliée par mégarde entre deux pages d'un dossier,
Là — un reçu d'argent, signé du véritable nom de son auteur.
Et bien d'autres preuves s'accumulant établirent d'une façon rigoureuse que Joseph Ruault, Largillière, GrefF et Dereste vendaient leurs frères, pour à peu près 150 francs par mois.
Joseph Ruault était un des anciens de 48. Vieux bonze pour lequel les jeunes avaient du respect, les vieux de l'affection. Il était tailleur de pierre» de son état, grand ami de Delescluze et de Ranc.
Ranc, qui l'aimait véritablement, apprenant qu'il trahissait, ne put s'empêcher de pleurer.
Largillière était également grand ami du général Eudes.
Greff, ébéniste fort habile, avait été, avec Aristide Rey, organisateur de la première Société de Libre Pensée.
Et le rôle de ces traîtres était d'autant plus méprisable et devait déchaîner d'autant plus sur eux la colère de leurs anciens amis, qu'ils avaient, en maintes circonstances, joué auprès d'eux le rôle d'agents provocateurs.
La confiance qu'avait su inspirer M. Lagrange à toute son armée d'espions était si grande, si complète qu'aucun d'eux n'avait eu, un instant, la pensée qu'une preuve matérielle quelconque pût surgir établissant sa félonie.
S'ils avaient eu la moindre crainte à ce sujet, rien ne leur eût été plus facile que de passer à l'étranger et dy attendre des temps meilleurs où la délation est payée en bonne espèce sonnante. Mais, je le repète, cette pensée ne leur vint pas.
Bien grande fut leur stupéfaction quand ils se virent arrêter.
Ils furent conduits rue Haxo en même temps que les otages et fusillés à côté d'eux.
Pour eux, du moins, l'borrible massacre fut une expiation, une justice.
Aucun ouvrage sur la Commune n'a exactement relaté la mort du banquier Jecker, faute, sans aucun doute, de documents. Je tiens d'un de ceux qui ont pris part à son exécution les détails suivants, qu'il est intéressant de consigner ici :
Le 26 mai, à huit heures et demie du matin, six hommes se présentèrent à la Grande-Roquette et demandèrent à parler au citoyen François, directeur. Parmi ces six personnes il y avait un commissaire de police, deux inspecteurs, un agent auxiliaire et deux officiers supérieurs de la garde nationale, tous, bien entendu, dépendant du gouvernement de la Commune.
Mis en présence de François, ils lui demandèrent que Jecker leur fût immédiatement livré.
— Qu'en voulez-vous faire? dit François.
— Le fusiller.
— Êtes-vous munis d'un mandat régulier?
Le commissaire de police prit alors la parole, et, plaçant un revolver sous le menton de François : « Voilà notre mandat régulier. Et si tu ne nous livres pas Jecker, nous allons commencer par te faire ton affaire. »
François ne fit plus alors aucune difficulté.
Il appela le brigadier Romain et lui donna l'ordre d'aller chercher Jecker, qui fut amené, en effet.
On descendit au greffe ; et les six hommes qui s'étaient érigés en juges et exécuteurs du financier mexicain commencèrent son interrogatoire :
D. — Comment l'opération des bons Jecker a-t-elle été faite ?
R. — Comme toutes les opérations financières.
D. — Mais ce n'est pas une réponse, ça! ça veut dire que tout le monde a volé ; mais, particulièrement dans votre opération, qui a volé spécialement?
R. — L'opération des bons Jecker a été faite, je vous le répète, régulièrement, comme toutes les opérations financières; si quelqu'un a spécialement été volé, c'est moi.
D. — Allons donc! c'est pas possible! Un voleur volé; ce serait de la justice. Et vous devez avoir un gros magot à l'ombre.
Jecker dit alors qu'il était ruiné, qu'il était pauvre,
qu'il n'avait plus rien ; quil avait été la dupe de Morny et de Bazaine.
François, interrogé à son tour, répondit que Jecker était arrivé à la Roquette avec très peu d'argent sur lui.
— Croyez-moi, insistait le prisonnier; vous pourrez faire de moi tout ce que vous voudrez; mais vous ne pourrez jamais me prouver, malheureusement, que j'ai de l'argent. J'ai été dupé par un faiseur.
On lui demanda encore si Bazaine avait vendu des canons au Mexique.
— Oui, répondit-il; il y a eu quelque transaction de cette sorte ; mais je vais vous expliquer comment elle a eu lieu.
— C'est inutile ! Le fait seul suffit.
— Mais je vous répète que
— On vous répète, à vous, que c'est inutile. Alors c'est Morny qui a mené l'affaire, selon vous ? Et vous êtes une victime ?
— Oui.
— Vous doutez-vous pourquoi nous sommes venus vous chercher?
Jecker était très pâle, mais d'un calme imperturbable :
— Je suppose que c'est pour me fusiller.
— En effet. Nous rendons hommage à votre perspi- ]
cacité. Nous allons régler votre compte ça sera le
dernier.
— Mais, messieurs, je ne saurais trop vous dire que dans toute cette affaire du Mexique j'ai été la pre-
mière dupe; qu'on s'est servi d: moi comme d'un homme de paille, que je mérite plutôt d'être plaint que fusillé.
— Assez causé! Vous avez contribué à gaspiller l'épargne française, à ruiner dhonnêtcs et laborieux travailleurs; vous avez agi contre les intérêts de la France. Vous n'avez plus qu'à nous suivre.
A partir de ce moment jusqu'à sa mort, calme, résigné, son esprit semblant être loin de la scène qui allait se passer, Jecker ne desserra plus les lèvres.
Placé au milieu des six hommes qui venaient de lui faire subir cet interrogatoire sommaire, il quitta la Roquette. La petite troupe gagna le Père-Lachaise, puis la rue des Amandiers, qu'elle parcourut, jusqu'à la rue des Partants; là, tournant à droite, elle gravit la montée.
La rue des Partants est très populeuse, très grouillante, comme le sont d'ailleurs tous les quartiers ouvriers. Aux curieux qui s'arrêtaient pour voir passer le prisonnier, on disait : « C'est Jecker; Jecker, vous savez bien, le banquier du Mexique. On va lui faire son affaire. »
Bien peu savaient ce qu'était Jecker. Quelques-uns pourtant le connaissaient de nom et acceptèrent de faire partie du peloton d'exécution; d'autres s'offrirent d'eux-mêmes.
Après le dernier petit raidillon, au delà duquel on trouve une sorte de carrefour, Jecker fut collé au mur de gauche, — qui sert aujourd'hui de clôture au
chantier de M. Malvesin, et qui s'appelle le « chantier de l'Enfer». — Rue des Partants, chantier de l'Enfer : quelle sinistre ironie !
D'après le témoignage d'un des acteurs de la scène que je raconte, — et que j'ai écrite presque sous sa dictée^ — Jecker était impassible, semblant étranger à tout ce qui se passait autour de lui.
Et, pour me servir des propres expressions du narrateur, « Jecker, depuis le départ de la Roquette, semblait déjà mort, moralement ».
Le peloton d'exécution se plaça dans la rue de la Bidassoa, afin de se trouver à une certaine distance de celui qu'il allait exécuter.
Alors le commandant des Éclaireurs du XIP arrondissement, un nommé Liberton, malgré le danger qu'il pouvait y avoir, à rester à un mètre de distance d'un homme qu'on allait fusiller, dit à Jecker :
— Ah ! sacré bougre ! tu n'en réchapperas pas ! Je vais rester là, et assurer le coup.
Il resta là en effet, le bras tendu, tenant un revolver qui n'était qu'à quelques centimètres de la tête de Jecker.
On constata; chose assez rare dans une exécution de cette sorte, que, indépendamment de la balle de Liberton, toutes avaient porté dans le corps.
Jecker était-il trop peu sympathique pour que les conseils de guerre pensassent à poursuivre ceux qui l'avaient mis à mort?
Ce serait une distinction étrange pour la justice qui, dit-on, doit être aveugle! Toujours est-il qu'il n'y eût
nî procès, ni instruction, ni enquête, qu'il ne fût jamais parlé de cette affaire; et que je ne la connaîtrais pas moi-même, si elle ne m'avait été contée, comme je l'ai déjà dit, par un de ceux qui sont allés chercher Jecker à la Roquette.
Je crois ne devoir nommer personne; car trois, des six hommes en question, sont encore vivants.
Six otages avaient été exécutés dans l'intérieur de la Roquette ; puis on avait fusillé à part le banquier Jecker; enfin on était venu chercher cinquante prisonniers qu'on avait massacrés rue Haxo. Aussi les survivants restés à la Roquette y vivaient-ils dans des transes continuelles qui augmentaient à mesure que le gouvernement de la Commune achevait de se détraquer.
Le samedi 27 mai, les vivres vinrent à manquer et la panique devint générale.
Vers trois heures, un grand vacarme se lit entendre. C'étaient les fédérés qui envahissaient la prison. Les grilles furent forcées, tous les détenus de droit commun furent mis en liberté, sans en excepter deux condamnés à mort. C'étaient les derniers défenseurs que recrutait la Commune. Avant de se rendre aux barricades ou au Père-Lachaise, la plupart allèrent prendre des armes à la Petite Roquette.
Tout cela s'était opéré au milieu d'un désordre indescriptible. Les chefs, sentant que la catastrophe était proche, ne cherchaient plus qu'à sauver leurs têtes. Les gardiens eux-mêmes ne savaient plus que faire, il n'y avait plus de direction^ et ils n'avaient plus
à garder que d'honnêtes gens. A l'exception de Ro- i main, que François leur avait imposé comme briga- ? dier, c'étaient tous d'anciens soldats, braves et loyaux i serviteurs qui servaient la Commune à contre-cœur, i,
Le plus jeune et le plus hardi d'entre eux prit tout -| à coup son parti : il courut ouvrir toutes les cellules • de la 4^ division, en criant de toutes ses forces : j
— Allons, Messieurs, partez vite, sauvez -vous! ; Vite!... encore plus vite! ^
Certes les malheureux otages entassés dans les cel- '^ Iules de la 4^ division n'avaient pas besoin qu'on les ^ engageât à fuir. C'était leur rêve de tous les ins- ( tants, depuis trois jours qu'ils comptaient chaque mi- \ nu te les rapprochant de la mort. Fuir ! quelle chance .? inespérée!!! ^^
Mais au milieu de l'effroyable confusion qui régnait : au dehors, n'était-ce pas se jeter de Charybdeen Scylla?
La plupart hésitaient, et l'événement devait prouver ], qu'ils avaient raison. *!
Les plus téméraires se risquèrent ; mais dès qu'ils \ eurent mis le pied dans la rue, ils purent se convaincre qu'en comparaison, la Roquette était encore un*asile sûr; ils y rentrèrent. J
On les recueilht à l'infirmerie, où, déguisés en v malades, la tête enfoncée dans d'énormes bonnets de \ coton, ils se couchèrent dans les lits vacants. 1
Mc^ Surat, l'abbé Secourt, curé de Bonne-Nouvelle, ■ le Père Mouillon, missionnaire apostolique en Chine, *, M. ChauHeu, ancien employé de la Préfecture de police, J Déjugèrent pas à propos de rentrer. Les malheureux 'i
n'allèrent pas loin. A quelques pas de la prison, ils tombèrent dans une bande composée surtout de femmes etde jeunes filles qui les reconnurentpourêtre des otages. Les hommes les saisirent et pendant qu'ils les maintenaient, les femmes les lardaient à coups de ciseaux dont elles leur enfonçaient les lames de toute leur longueur dans le corps. M?r Surat avait d'abord réussi à s'échapper. Il fut repris sur les indications d'un jeune détenu évadé de la Petite Roquette. On le ramena à l'endroit où gisaient les cadavres palpitants de ses compagnons d'évasion. 11 demandait grâce. Une belle jeune fille de seize ans lui déchargea un revolver dans le crâne, en lui criant :
— Tiens ! je vais fen f. . . de la grâce.
Les malheureux furent enterrés au pied d'un arbre, près de la Petite Roquette.
Ainsi qu'on l'a vu précédemment, la plupart des ecclésiastiques avaient été enfermés dans les cellules de la V division, il ne s'en trouvait que dix parmi les quatre-vingt-deux otages de la 2^ et de la 3^; les autres étaient des militaires, ou des employés de la Préfecture de police.
Par suite d'un phénomène assez bizarre, ces militaires, dont le métier est d'affronter la mort moyennant une solde de tant par mois, suivant le grade, envisageaient, sans la moindre fermeté, la perspective dune fin violente. La plupart étaient tombés dans un état de prostration physique et morale, à laquelle les prêtres et les employés de îa Préfecture de police résistaient bien plus énergiquement.
On n'en avait pas moins résolu, pendant une des dernières récréations, que mourir pour mourir, il valait mieux essayer de défendre sa vie, que de se laisser égorger comme des moutons. Il avait donc été convenu qu'au moment suprême, l'un des prisonniers se cacherait dans le préau, jusqu'au départ des gardiens, puis qu'il viendrait ouvrir les cellules aux autres et qu'on se défendrait en commun.
La surveillance était tellement relâchée, les derniers jours, qu'on avait trouvé moyen d'ouvrir la grille de fer qui ferme chaque corridor de la prison, de sorte qu'un sergent-major de tirailleurs algériens, Félix Teyssier, put se cacher à la fin de la récréation dans un tonneau vide, qui avait été laissé là.
Après avoir attendu deux heures, il sortit de sa cachette et grimpant lestement l'escalier dit de secours par lequel étaient descendus les six otages, il ouvrit la grille, pénétra dans la 2« division, dont il déverrouilla toutes les portes.
Gela fait, il monta à la 3% afin de concerter un plan de défense commune avec la 2^ Ce plan avait été combiné entre lui et M. Cuesnot, chef de section des gardiens de la paix à la Préfecture de police, qui restait en bas pour le seconder.
Prêtres, laïques, soldats, tout le monde s'empressa de mettre la main à la besogne. Un large trou fut percé dans le plancher du couloir pour établir une communication entre le deuxième étage et le premier. On démolit les lits en fer, dont on réserva tout ce qui pouvait servir d'armes. Leurs carcasses servirent à
construire les barricades qu'on doubla de paillasses et de matelas pour se protéger contre les balles. On les consolida avec les briques, les plâtras et les carreaux des couloirs.
Les malheureux enferme's dans cette partie de la prison ignoraient ce qui s'était passé en face, de l'autre côté de la cour, à la 4^ division ; mais ils connaissaient, dans tous ses horribles détails, le massacre de la rue Haxo et ils étaient décidés à se défendre jusqu'à la dernière extrémité.
Sans communication avec l'extérieur, ils ne bougèrent point, lorsqu'à huit heures du soir, la cour de la prison fut envahie par une populace féroce et avide d'assister à leur supplice. Au milieu d'elle se détachait un jeune homme armé d'un fusil qui les sommait de descendre. C'était Pasquier, l'un des deux condamnés à mort fraîchement libérés.
N'obtenant aucun succès, le misérable essaya avec quelques drôles de son espèce de mettre le feu à la barricade du principal escalier. Heureusement, les soldats l'avaient si artistement construite que les assiégés vinrent facilement à bout de l'incendie, avec le peu d'eau dont ils disposaient. Quelques soldats parlaient même de prendre l'offensive et d'aller faire un mauvais parti aux restes de la Commune réfugiés dans le greffe. Mais effrayés des progrès de l'armée de Versailles, ceux-ci quittèrent subitement la Roquette pour se réfugier à Belle ville.
La foule avait déjà amené de la mairie du Prince- Eugène, encore au pouvoir de l'insurrection, deux
canons et un obusier, qu'on avait braqués contre la Roquette ; mais la panique qui s'était emparée des membres de la Commune se communiqua à la populace qui s'enfuit précipitamment avec son artillerie, dans la direction duPère-Lachaise.
Les assiégés avaient cherché partout un drapeau pour attirer l'attention des troupes de Versailles ; n'ayant pas réussi à en découvrir, ils durent attendre patiemment l'heure de leur délivrance.
Ce fut le lendemain, jour de la Pentecôte, qu'à cinq heures du matin, un bataillon d'infanterie de marine, commandé par le colonel de Blas, s'empara de la Roquette : les assiégés n'osaient pas croire à leur bonheur; quatre jours d'insomnie et de tortures de toutes sortes avaient complètement obscurci leur raison, Dans leur délire, ils s'obstinaient à voir des communards déguisés dans les marins qui venaient leur ouvrir les portes de cet enfer.
Ce fut à grand'peine que quelques ecclésiastiques obtinrent la permission de sortir et de s'assurer que le brave colonel de Blas était bien un officier supérieur de l'armée régulière.
On ignorait encore à Versailles la mort de l'archevêque et de ses compagnons d'infortune. Le colonel l'apprit sur l'heure et la vengeance ne fut pas lente à venir.
Verig, qui avait présidé à leur exécution et se vantait d'avoir achevé M^"" Darboy de sa propre main, n'avait pas quitté le poste' de la Roquette, qu'il commandait depuis plusieurs jours. Arrêté au moment
OÙ il prenait la fuite, il fut reconnu par les gardiens de la prison, conduit devant un capitaine d'infanterie de marine, interrogé par un commissaire de police à la suite des troupes et fusillé, à quelques pas du lieu où étaient tombées les six victimes, contre le mur inte'rieur du chemin de ronde.
Quatre-vingt-deux otages furent rendus à la liberté, à la S*" division.
Ce fut le dernier épisode de cet épouvantable chapitre de l'agonie de la Commune qui dépasse toutes les horreurs de la première Révolution. Il n'y a pas d'autres exemples dans l'histoire moderne d'un pareil retour à la barbarie. C'étaient des sauvages, mais des sauvages de la civilisation.
Et cependant avait-on le droit d'être impitoyable comme le fut ensuite la répression et M. Thiers ne les absolvait-il pas d'avance lorsque les ordres qu'il donnait à ses sicaires n'étaient que la paraphrase de celui du légat du pape disant à Simon de Montfort :
— Frappez! Dieu reconnaîtra les siens.
« C'est qu'en regard de ces hommes farouches et effrayants, il y a d'autres hommes, souriants, brodés, dorés, enrubannés, constellés, en bas de soie, en plumes blanches, en gants jaunes, en souliers vernis, qui, accoudés à une table de velours au coin d'une cheminée de marbre, insistent doucement pour le maintien et la conservation du passé, du moyen âge, du droit divin, du fanatisme, de l'ignorance, de l'esclavage, de la peine de mort, de la guerre, glorifiant à demi-voix et avec politesse le sabre, le bûcher et
réchafaud. Quant à nous, si nous étions forcé à l'option entre les barbares de la civilisation et les civilisés de la barbarie, nous choisirions les barbares.
« Mais, grâce au ciel, un autre choix est possible. Aucune chute à pic n'est nécessaire, pas plus en avant qu'en arrière. Ni despotisme, ni terrorisme. Nous voulons le progrès en pente douce. »
(Victor Hugo, les Misérables.)