CHAPITRE XII
Trop tard ! — Récit de M. Berthaudin. — Une photographie des barricades. — Envabissement du Cercle. — Des héros altérés. — Un délégué du Comité central. — Le fédéré Porthos. — Le commandant du 109^. — Ronde de nuit.
Je viens de raconter avec des détails inédits le massacre des otages. C'est l'acte capital de ce grand drame de huit jours. Le massacre des Dominicains d'Arcueil n'en fut qu'un épisode et fut accompli en pleine bataille par les combattants de la Commune et, pour ainsi dire, sous le nez des troupes de Versailles.
Il s'en fallut de l'épaisseur d'un cheval, on peut le dire, que les malheureux religieux fussent sauvés.
Le colonel d'artillerie Pinot opérait de ce côté et enlevait méthodiquement les barricades les unes après les autres. Il disposait de deux batteries d'artillerie avec mitrailleuses et de deux bataillons d'infanterie. Selon ses instructions, et pour ménager la vie des hommes, iLcommençait par nettoyer chaque barricade avec du canon et des mitrailleuses, et quand
les hommes de la Commune, ne pouvant plus tenir, avaient déguerpi, il lançait ses fantassins.
On vint lui dire :
— Mon colonel, là, derrière cette barricade que vous voyez, il y a des religieux qu'on va fusiller.
Le colonel Pinot pensa que le temps pressait, et, laissant là toute précaution méthodique, il résolut d'enlever la barricade au pas de course et à la baïonnette.
En conséquence, il se mit à la tête d'un bataillon d'infanterie, tira son sabre et cria : « En avant! »
La troupe venait à peine de s'ébranler lorsqu'un obus éclata dans le ventre du cheval du colonel Pinot.
Le brave offlcier fut renversé et se releva par une sorte de miracle sans la moindre blessure. Mais les soldats qui l'avaient vu tomber s'étaient arrêtés net et les gens de la Commune profitèrent de ce répit pour massacrer les Dominicains.
Si l'on voulait décrire par le menu les mille incidents de ce combat de huit jours, il faudrait faire une enquête rue par rue et maison par maison. Et ce travail serait à la fois monotone et supérieur aux forces humaines. Mais il m'a paru intéressant de raconter comme un exemple typique ce qui se passa dans l'îlot dont faisait partie la maison que j'habitais, il est circonscrit par la place de la Concorde, la rue Royale, la rue duFaubourg-Saint-Honoré, larueBoissy-d'Anglas.
Dans ce pâté, il y eut de tout : incendie, pillage, exécutions, et cela dura quatre jours.
Le récit qui va suivre a été fait pour les membres
du Cercle de la rue Royale par le gérant de ce Cercle, M. Berthaudin, qui, toute sa vie, se comporta comme un brave homme et qui, pendant ces quatre jours, se comporta comme un homme brave.
Je n'ai pas besoin d'ajouter que ce récit est complètement inconnu du public.
Le voici :
Le Cercle de la rue Royale, par sa position à l'angle de la rue et de la place de la Concorde, avec le Ministère de la marine pour vis-à-vis, devait servir aux insurgés de deuxième ligne de retraite à l'intérieur de Paris ; aussi Gaillard avait-il fait construire à l'entrée de la rue de Rivoli d'abord et ensuite rue Royale, deux formidables barricades, ayant la terrasse des Tuileries pour point d'appui.
Cette position ainsi fortifiée était impossible à prendre de face.
Gaillard père, le chef des barricadiers, paraissait si fier de son œuvre que, le :20 au matin, nous le vîmes en grand costume de commandant, quatre galons d'or à la manche et au képi, des revers rouges à la tunique, de grandes bottes à l'écuyère, les cheveux longs et flottants, l'œil assuré^, commander une mise en scène qui fut exécutée aussitôt. Pendant que des gardes nationaux empêchaient la circulation du public sur une partie de la place, le barricadier vint fièrement se poser à vingt pas devant son œuvre, et là le poing sur la hanche fit faire sa photographie. Un malheureux passant, voulant voir de plus près, faillit être écharpé par
ledit Gaillard, qui lui reprochait de vouloir faire manquer un tableau si patriotique. Cette exhibition grotesque me fixa complètement sur la valeur et le mérite de cet individu.
Pendant les journées du 20 et du 21, les ouvriers employés à terminer la construction de la barricade furent envoyés en avant pour protéger la première qui me paraissait devoir être attaquée d'un moment à l'autre. Aussi un calme relatif régnait aux abords de la place. La nuit du 20 au 21, une terrible fusillade parvint à nos oreilles ; je crus que Theure de la délivrance avait enfin sonné. A quatre heures du matin surtout les coups se succédaient sans interruption. En un instant le personnel fut sur pied, prêt à tout événement.
A huit heures du matin ma déception fut grande, la canonnade s'éloignait; à dix heures tout paraissait terminé. Vers midi, je fus rassuré en entendant crier dans les rues la grande victoire de Dombrowski. Je savais depuis longtemps à quoi m'en tenir sur ces fameux bulletins, et rien ne pouvait m'être plus agréable qu'une grojide victoire remportée par ce grand général.
La journée s'acheva sans autre incident, mais vers onze heures du soir, de nombreuses estafettes parcouraient à toute bride la place de la Concorde. A minuit, la consigne fut donnée de ne laisser approcher personne des barricades. Cette précaution me fit supposer que cette fois nous allions être délivrés. Je me mis donc en observation à la fenêtre de ma chambre à
coucher donnant sur la place de la Concorde, et, à partir de deux heures du matin, je vis des gardes nationaux descendre en désordre les Champs-Elysées. Ce mouvement ne discontinua pas, mais s'accéléra au contraire vers trois heures. Les insurgés fuyaient rapidement, courbant la tête comme pour éviter les projectiles. A ce moment, deux bombes vinrent éclater près de la deuxième fontaine de la place. Je descendis alors de chez moi pour examiner de plus près la position. Le concierge du n" 4 de la place de la Concorde et celui du n° 1 de la rue Royale me demandèrent des instructions. La situation était difficile et changeait de seconde en seconde. J'avais eu un instant l'intention de refuser l'entrée de 1 immeuble aux insurgés, mais c'était engager la partie sans être sûr d'être dégagé à temps ; je risquais de faire massacrer sans aucun profit les serviteurs dévoués qui étaient restés autour de moi, ainsi que les femmes et les enfants réfugiés au Cercle.
A travers une fenêtre du rez-de-chaussée, je pus voir l'arrivée de trois canons qui furent immédiatement placés en batterie sur la barricade. Au même instant, un violent coup de sonnette retentit : les insurgés demandent à occuper le Cercle ; je fais ouvrir. Il était quatre heures du matin.
Lundi 22 mai, A heures du matin.
La porte était à peine ouverte, que plusieurs gardes nationaux font irruption dans le Cercle ; un capitaine,
ayant à la m ain une canne et deux décorations à la boutonnière, me donne d'un air furieux l'ordre de faire immédiatement ouvrir toutes les fenêtres de l'immeuble sous peine de les voir enfoncer à coups de crosse de fusil. Je l'invite à monter avec moi et je fais exécuter par mes hommes toutes ses instructions, puis je lui fais remarquer que les meubles qui se trouvaient sur les pièces du devant pourraient gêner leurs mouvements et je fais transporter le tout dans les pièces du fond. Tout en procédant à ce déménagement de la façon la plus calme, je lui demande comment il se fait que la bataille vient jusqu'à nous; il me rép ond : « Nous avons été trahis par le IS^batail- « Ion du 9*^ arrondissement, qui a ouvert les portes « aux Yersaillais ; ils sont actuellement au Troca- « déro. A la suite de ce mouvement la première ligne « étant compromise, nous nous sommes retirés ici et « ils ne viendront pas s'y frotter, car nous avons « ordre de défendre cette seconde ligne par tous les « moyens. »
A ce moment survinrent deux individus armés de pelles et de pioches, qui, sans ordre, se mirent en devoir de pratiquer des ouvertures dans les murs, afm de correspondre avec les maisons voisines et de gagner ainsi le coin du Faubourg Saint-Honoré sans descendre dans la rue. Pleins d'ardeur, ils se mirent à la besogne, mais bientôt ils s'aperçurent de l'inutilité de leurs efforts ; la pierre était dure, et, pour percer seulerhent le mur qu'ils avaient attaqué, il aurait fallu plusieurs heures à des hommes expérimentés.
Un bataillon très réduit, cent hommes environ, portant à leur képi le n° i09, vient prendre position au Cercle : quelques-uns d'entre eux traînent sur les balcons trois canapés que je n'avais pas eu le temps de faire enlever et s'y établissent commodément pour faire le coup de feu; le reste du bataillon se répand dans les appartements.
La rue était des plus animées; des individus portant le costume de marin travaillaient avec une ardeur sans pareille à la consolidation de la barricade et à la mise en position de leurs pièces. Bientôt, un bruit épouvantable retentit et les vitres des appartements volent en éclats. Ce vacarme ne devait plus cesser. Je fis immédiatement descendre dans les caves les femmes et les enfants et gardai les hommes auprès de moi pour surveiller les postes que je leur indiquai. La fusillade commençait à mêler son crépitement à la voix lugubre du canon. Où tiraient-ils?
Je voulus m'en rendre compte. Je m'approchai avec précaution d'une des fenêtres donnant sur la place et l'un des tirailleurs me dit que plusieurs coups de feu étant partis du bâtiment de droite de l'autre côté de l'eau (Ministère des affaires étrangères), ils étaient
en train de leur faire taire leur « g » ; au bout d'un
moment d'examen, je fus convaincu qu'ils tiraient sans viser et qu'ils ne devaient faire aucun mal à nos troupes. L'un d'eux me proposa de tirer quelques <:oups de fusil. Je prétextai une myopie, en lui faisant observer qu'il serait regrettable de gaspiller des munitions si bien employées. Je pus constater également
que les obus partis de la barricade de la rue frappaient en plein le même ministère, dans les murs duquel on apercevait déjà de larges trous. Vers les sept heures je fus demandé : un garde m'annonça que le colonel voulait me parler. Je descends dans la cour, et je me trouve en présence d'un individu portant les insignes de colonel; il avait un faux air de ressemblance avec le citoyen Rossel. Cet homme portait toute sa barbe de couleur châtaigne, de taille moyenne, les traits fins, l'air distingue'. Il était suivi d'un capitaine du génie tenant à la main un plan de Paris. Le colonel me demanda d'un ton bref si nous avions des armes cachées et si je connaissais le point le plus facile à attaquer, pour avoir une communication directe avec les angles formés par les rues Royale, du Faubourg- Saint-Honoré et Boissj^-d'Anglas. Je répondis que nous étions sans armes et que je ne connaissais que l'immeuble occupé par le Cercle; je lui démontrai en même temps l'impossibilité de démolir de semblables murailles. « Si la pioche ne suffit pas, répondit-il, « nous ferons sauter, » Sur cette belle réponse, il se tourna vers son capitaine et lui donna l'ordre, toujours sur le même ton, d'envoyer immédiatement une compagnie de génie, pour faire pratiquer des fourneaux de mines; puis il me tourna les talons et disparut. Pour en finir avec cet incident, je dois dire que je n'ai jamais revu ni le colonel, ni le capitaine avec son plan et encore moins la compagnie de génie.
Je remontai dans les salons, et là je vis à mon grand déplaisir que la société augmentait dans de
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notables proportions. Les nouveaux venus me parurent appartenir à des corps irréguliers; les costumes étaient des plus fantaisistes et des plus variés, les physionomies des plus farouches: plusieurs femmes s'étaient aussi installées dans les pièces du fond, les unes en costumes ouvriers avec le brassard d'ambulance, les autres en marins. L'une d'elles, à peine âgée de seize ans, portait ce dernier costume avec beaucoup d'aplomb. Tout ce nouveau public furetait et fouillait à qui mieux mieux les coins et recoins de l'appartement; son but était visible et je compris que je n'avais plus affaire à de simples fédérés, mais à une bande de gens sans aveux, voleurs et forçats échappés des prisons.
Charpentier, le maître d'hôtel, vint m'annoncer qu'une armoire venait d'être forcée et que bientôt tout allait être pillé. J'entendis quelques fédérés se dire entre eux : « C'est un ministère, il faut tout prendre ou tout saccager. » Je leur expliquai que c'était un Cercle, composé de Français et surtout d'étrangers, que des ambassadeurs figuraient parmi les membres du Cercle et qu'ils serviraient mal leur cause en se livrant sur des propriétés particulières à des actes de vandalisme. Mes paroles n'auraient certainement produit aucun effet sur eux, si un certain nombre de gardes nationaux qui avaient entendu ma protestation, ne m'avaient appuyé énergiquement. Ce secours inattendu me suggéra une idée que je m'empressai de mettre à exécution.
Prenant à part une partie des gardes qui ve-
naient de me soutenir, je leur fis comprendre que je faisais une grande différence entre ceux qui croyaient défendre un principe, une idée, bonne ou mauvaise, cela ne me regardait pas, et ces hommes qui ne cherchaient dans la lutte que le moyen de piller, et par conséquent déshonoraient leur cause. Ils me promirent de veiller. Un fédéré qui n'appartenait pas au 109^, mais portait le numéro 238 à son képi, le corps ceint d'une écharpe franc-maçonnique, me dit : « Je suis délégué du Comité central. Je me charge de faire respecter la position. » Cet homme au nez fortement bourgeonné m'expliqua que depuis quatre jours il ne se couchait pas et n'avait fait qu'un repas. Je compris immédiatement et je m'empressai de donner à Charpentier des instructions en conséquence.
Dès lors ma tactique était indiquée : sacrifier le liquide et obtenir en échange protection des altérés.
Un buffet fut immédiatement établi dans l'office, sous la garde d'un de mes hommes et d'un dés leurs. Ils y vinrent à tour de rôle se rafraîchir. Dès ce moment je compris que j'avais assuré pour un temps notre sécurité à tous.
11 était midi environ, lorsqu'un bruit de crosses frappant le pavé de la cour appela mon attention sur ce point. Plusieurs gardes nationaux entraient et venaient se joindre aux anciens; ils faisaient partie du 109® et étaient restés en sentinelles avancées dans les Champs-Elysées, au coin de la rue Boissy-d'Anglas; leur commandant était avec eux. Ce dernier paraissait résolu, mais profondément soucieux; il
donna quelques instructions aux nouveaux venus, puis disparut. Je le vis quelque temps après à la Marine en conférence avec un individu en costume
Je fus frappé par la haute stature de l'un des nouveaux venus. Cet homme avait six pieds environ, de larges épaules, le cou très court, la tête forte, les cheveux grisonnants et presque ras, le front haut, le nez fort et aquilin, les lèvres épaisses, surtout la lèvre inférieure, qui était pendante, les yeux gris, enfoncés dans l'orbite, d'épais sourcils. Il portait toute sa barbe, fauve et grisonnante, l'air d'un bouledogue en colère. En arrivant, il se coucha, sans dire un mot, sur un tapis replié en travers d'une porte. Je pus donc l'examiner à loisir. Il avait appuyé sa tête sur son bras droit et posé près de lui son fusil, son bissac et une pioche, dont il ne se séparait jamais et qu'il portait constamment à sa ceinture, à la place d'un revolver. Ses camarades en parlaient avec déférence : ils l'avaient surnommé Porthos ; cet homme était resté constamment aux avant-postes depuis le "2 avril, Dombrowski l'avait mis à l'ordre du jour pour je ne sais quel tour de force; ils ne purent me l'expliquer. Il y avait près de deux heures qu'il était couché, lorsqu'un fédéré, ouvrant brusquement la porte derrière laquelle il s'était abrité, vint culbuter sur le colosse; je crus que celui-ci allait l'assommer sur place. « Je suis donc une puce, que tu ne me vois pas? Gare à ma pioche, si on recommence! » Le fédéré s'esquiva. Porthos essaya de reprendre son somme, mais ne pouvant y
parvenir, il s'assit, les jambes croisées, et demanda où on en était. Il lui fut répondu que les affaires allaient très bien. Sans dire un mot, il se leva et alla sur le devant jeter un coup d'oeil au dehors, puis revint à sa place, en disant : «Oui, je la connais; la plaisanterie « continue ; ils sont bêtes à manger du trèfle. Ce ma- « tin, nous étions au coin des Champs-Elysées, et on « tirait de la terrasse. Les camarades tiraient aussi ; je «demande ousquon tire, et on me montre, à cinq « cents mètres, quelque chose de rouge qui ne bou- « geaitpas. C'est des lignards, disaient-ils. Je regarde; « ça me paraît louche. Je dis aux amis de cesser le feu, « et je me coule le long du mur de l'Elysée ; je fais « environ deux cents mètres en avant, et je vois, « quoi?... une boutique de chevaux de bois ! Les im- « béciles avaient brûlé plus de quinze cents cartouches « sur la boutique aux moutards. En revenant, je faillis « être démoli parles brutes delà terrasse, qui n'avaient « pas et n'ont pas encore cessé le feu. Sont-ils bêtes! « hein? brûler comme ça des munitions! Moi, ajouta- « t-il dun ton plus sombre, depuis le commencement « des affaires, je n'ai tiré que dix coups de fusil, mais « je sais où mes balles sont allées... » Malgré moi, je frissonnai en entendant ce sinistre aveu et je me retirai de peur de laisser échapper un cri d'indignation contre ce misérable.
Vers les cinq heures, le commandant du 109° me fit demander s'il serait possible de donner à lui et à ses hommes quelque chose à manger. Je lui répondis que j'avais peu de provisions, en outre mon chef n'était
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pas là; cependant il était facile de l'envoyer chercher, attendu qu'il demeurait au coin de la rue Saint-Honoré et de la rue Saint-Florentin. 11 s'empressa de mettre à ma disposition deux gardes, qui me ramenèrent le cuisinier. Je me réjouis de cette circonstance dans l'intérêt de tout le monde, car je n'avais personne sachant préparer mes aliments. A six heures, je vis tout le cadre des officiers prendre son repas à l'office. Ils paraissaient enchantés et assurèrent de nouveau à mes hommes qu'ils nous protégeraient contre toute espèce de danger. Effectivement, des gardes furent placés en observation un peu partout; les faux marins ne paraissaient pas satisfaits de cette surveillance. Pour tout concilier, je fis distribuer à ces derniers quelques litres de vin; cette manœuvre parut leur plaire. Plusieurs d'entre eux s'étaient retirés dans la pièce du fond, contiguë à la terrasse du Cercle; le malheureux piano gémissait sous leurs doigts. Un des marins, cependant, était d'une certaine force et exécutait successivement des valses et des polkas, que la bande, hommes et femmes, dansait avec grand renfort de contorsions et quolibets. Pendant ce temps, le canon, la mitrailleuse et la fusillade ne cessaient pas. Les danseurs s'en plaignaient, disant qu'il était impossible d'aller en mesure avec un pareil vacarme.
La nuit approchant, je pris des dispositions pour éviter toute surprise. Mes hommes étaient chargés de coucher dans certaines pièces à côté des gardes nationaux et de me prévenir à la moindre alerte. A huit heures, nous prîmes un repas qui fut un instant troublé par
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le délégué du Comité central, toujours revêtu de ses insignes. Il avait, parait-il, la religion du souvenir; ayant digéré le déjeuner du matin, il venait voir s'il serait possible de bien dîner.
Charpentier s'en chargea et l'installa dans une pièce voisine, où nous l'entendîmes, quelque temps après, développer toutes ses théories à Thomme chargé de lui donner sa pâture.
En sortant de table, son état d'ébriété était des plus visibles ; le vin rend communicatif, aussi crut-il devoir venir me remercier, et profiter de cette circonstance pour nous faire ses confidences.
Selon lui, l'issue de la lutte n'était pas douteuse ; il était impossible de prendre Paris ; Delescluze était un grand homme qui avait reconnu en lui de grandes capacités et l'avait attaché à la commission des subsistances. Sur ce propos, il tira de sa poche un papier graisseux et nous montra effectivement une commission en règle, attachant le citoyen Harly ou Hardy à la manutention, aux appointements de 2i00 francs. Je lui fis compliment de sa haute position. Il me répondit en bégayant qu'on ne connaissait pas encore tout son mérite, mais que, dans quelque temps, il aurait une position supérieure de 6 000 francs. Comme il devenait trop expansif, je le fis reconduire et ne le revis plus de la nuit.
Je m'informai avec beaucoup de précautions de la situation, et je finis par apprendre, au milieu d'une quantité de renseignements erronés, que les troupes de Versailles occupaient l'éghse Saint-Augustin, le
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ministère de Tlntérieur, l'Elysée et même la mairie de la rue d'Anjou. Ce dernier renseignement me fit espérer que les troupes seraient bientôt maîtresses de la position. Je comptais qu'au milieu de la nuit les soldats de l'armée régulière gagneraient aisément, par les jardins, le coin de la rue Boissy-d'Anglas et qu'aussitôt en vue les insurgés se retireraient sans essayer de se défendre plus longtemps. Mon attente fut trompée. A une heure du matin, mon ami Horoch*, qui faisait une ronde dans le Cercle, vint m'annoncer qu'il se passait des choses inouïes dans les salons et surtout dans une pièce donnant sur la cour. Je me rendis avec lui à l'endroit indiqué et là nous vîmes des scènes scandaleuses, éclairées par une seule bougie plantée au bout d'une baïonnette. Je jetai un regard rapide sur ce honteux tableau et me retirai précipitamment. Ces brutes me faisaient peur.
Je parcourus, toujours en compagnie de mon ami, les nombreux appartements du Cercle; nous étions obligés de prendre les plus grandes précautions pour faire cette excursion, attendu qu'à chaque pas nous nous heurtions à un homme endormi, qui, lorsqu'on le touchait, grondait furieusement. Nous gagnâmes ainsi les fenêtres donnant sur la place, et là nous vîmes cette belle place de la Concorde sous un aspect que nous ne lui avions jamais connu. 'Le ciel assez clair jetait sur les objets une teinte blafarde: la plupart des candélabres gisaient à terre; la statue de la