CHAPITRE XIII
Les communards se défilent. — Pillage. — La fusillade. — Les canonniers. — Les marins, — Les incendies de la rue Royale. — Le pétrole. — Sur les terrasses. — La délivrance. — Exécutions.
A ma première inspection, le mardi 23 mai, je remarquai la disparition d'une grande partie du 109®. Je crus d'abord qu'ils étaient en reconnaissance, mais un de mes hommes me donna le mot de l'énigme : soixante environ avaient profité de l'obscurité de la nuit pour s'échapper et rentrer chez eux. Il en restait à peine quarante qui me parurent animés du même désir, car plusieurs s'adressèrent à moi pour avoir des moyens d'évasion. Je leur indiquai à tous le ministère de la Marine donnant, d'une part, sur la rue Royale, et de l'autre rue Saint-Florentin. Quelquesuns prirent cette direction et je ne les revis plus : d'autres voulurent prendre la rue Royale et la rue Saint-Honoré, mais le passage éta::t dangereux, les balles sillonnaient le carrefour et frappaient les témé-
raires. Les troupes devaient s'être rapprochées, à en juger par ce résultat.
Vers dix heures, le commandant du 109« vint inspecter son poste; sa mauvaise humeur et son découragement étaient visibles^, surtout en ne trouvant plus autour de lui qu'une vingtaine d'hommes de son bataillon. Cette désertion m'inquiétait beaucoup, attendu que la bande de marins, de forçats, veux-je dire, était restée au complet, et, d'après le rapport de mes hommes, ils avaient essayé plusieurs fois de fracturer les tiroirs, portes et armoires des appartements : plusieurs objets avaient disparu, douze billes de billard en ivoire avaient été soustraites ; les roulettes des fauteuils avaient été toutes enlevées; je les ai retrouvées dans un coin, soigneusement enveloppées, un spécialiste les avait mises de côté. Deux ou trois tiroirs fracturés, où rien du reste n'avait été laissé, tel est le bilan de leurs exploits de la nuit, et cela malgré une surveillance incessante. Ils avaient également voulu forcer les armoires à vin de l'office, mais l'homme que j'avais mis là en faction les menaça d'appeler du monde à son aide. Devant cette menace, ils se retirèrent.
Le concierge du n° i de la place de la Concorde vint aussi me prévenir que l'appartement situé à l'étage au-dessus du Cercle et habité par la famille K..., d'origine turque, avait été complètement pillé, La chambre à coucher de M"° K... avait été principalement saccagée; un petit bureau en bois de rose avait été forcé ; toutes les armoires étaient ouvertes,
les robes et objets de toilettes gisaient au milieu de l'appartement; des ordures et des déjections de toutes sortes émaillaient les tapis; le malheureux concierge s'arrachait les cheveux de désespoir, l'appartement lui avait été confié et malgré tout son dévouement il n'avait pu le préserver. Il me pria d'en faire une plainte au commandant, mais cet homme avait bien d'autres soucis. Cependant, à onze heures, le délégué du Comité central, l'homme au nez bourgeonné, toujours revêtu de son écharpe franc-maçonnique, vint selon son habitude prendre son repas, et je me plaignis vivement à lui de ces actes de brigandage. Sans beaucoup s'émouvoir de mes réclamations, il me dit qu'il allait en faire un rapport au Comité, mais qu'avant il voulait déjeuner, qu'il venait de la rue Jacob, où il avait manqué d'être fusillé par ces gredins de réacs du quartier, qui lui avaient envoyé des coups de fusil. 11 tira une seconde fois sa commission graisseuse de sa poche, et me dit qu'il était sans argent. 11 avait voulu passer au ministère de la Guerre pour toucher une partie de ses appointements, mais le Ministère étant au pouvoir des troupes, il était obligé de rester sans le sou avec un titre aussi sérieux que le sien. Je compris où il voulait en venir, et, coupant court à sa faconde, je l'envoyai à la cuisine. 11 ne se fit pas prier et j'en fus débarrassé. La fusillade était à ce moment des plus vives dans la rue Royale; les insurgés tiraient de la première barricade, située à l'angle de la rue Royale et de la rue Saint-Honoré. Du faubourg, les troupes devaient
riposter, car les projectiles commençaient à pleuvoir -
du côté de la porte du Ministère. Le gros Porthos, '.
l'homme à la pioche, était revenu dans la matinée ■
prendre sa place sur son tapis et il y resta jusqu'au ..
moment oii on vint le chercher pour faire sauter les : barrières en fer qui séparent sur la terrasse les divers
locataires de notre vaste bâtiment. Ces grilles fortes \
et épaisses résistèrent peu aux violents coups de i
pioche du colosse, qui mit à peine dix minutes pour ]
les arracher toutes les trois, laissant ainsi aux fédérés '
un chemin libre jusqu'au coin de la rue Boissy-d'An- \
glas. Je dois dire qu'après ce bel exploit je ne revis j
plus ce redoutable insurgé. i
Vers deux heures, je revins me mettre derrière une i
fenêtre de la rue Royale faisant face à la porte de la i
Marine. Je vis le commandant toujours en observa- ^
tion avec l'individu de la veille, vêtu en civil. Ce der- i
nier pouvait avoir trente-cinq ans environ. Il était '
brun, portait des moustaches, sa taille était moyenne ; '
il était coiffé d'un petit chapeau rond, et avait un par- "!
dessus gris à collet de velours. L'air d'autorité et de ^
commandement qu'il prenait parfois, lorsqu'on s'ap- ]
prochait de lui, me donna à penser que c'était un j
membre de la Commune. Cet individu a dû rester '<
constamment au Ministère en compagnie du colonel ■
Brunel, que les insurgés m'avaient désigné comme '
commandant la position. 1
Plus l'heure avançait, plus la fusillade devenait '
vive. A un moment donné les artilleurs tournèrent .
une de leurs pièces du côté de la rue Royale, c'est-à- •
dire l'installèrent devant le n° 6 de la rue, près du poste des pompiers. Leur point de mire était la Madeleine et rîlot de maisons à gauche, entre le faubourg Saint-Honoré et la place de la Madeleine : leur tir ne discontinuait pas. D'un autre côté, les deux pièces braquées sur la place de la Concorde continuaient à faire rage contre le Corps Législatif, le ministère des Affaires étrangères, et sans doute, l'esplanade des Invalides. Les pièces, cependant, commençaient à fatiguer, car j'eus plusieurs fois la satisfaction de les voir rater. Quand cela arrivait, les artilleurs devenaient de véritables démons; de fureur ils donnaient des coups de pied à leurs canons et s'invectivaient mutuellement. Je faisais des vœux bien sincères pour les voir se dévorer entre eux, mais chaque fois que les taloches pleuvaient, un officier survenait et s'efforçait de les mettre à la raison.
Yers trois heures, les tirailleurs occupèrent toutes les fenêtres du Ministère à hauteur du premier étage et ouvrirent le feu dans la même direction que les artilleurs placés au n° 6.
Les salons du Cercle n'étaient plus occupés que par un détachement d'environ trente marins, deux ambulancières, une cantinière et deux femmes portant le costume de marin, plus une douzaine de gardes nationaux. La plupart d'entre eux cuvaient leur vin, étendus sur les tapis, les fauteuils et les canapés, quatre ou cinq continuaient à faire de la musique, mais aucun d'eux ne faisait le coup de feu.
Le faux officier de marine, commandant la barri-
cade, vint requérir dix d'entre eux et recommanda aux autres de faire bonne garde, surtout de veiller avec attention sur le coin de la rue Boissy-d'Anglas, qu'on pouvait apercevoir par le chemin que Porthos avait pratiqué le long de la colonnade, puis il alla avec ses dix hommes relever les servants des pièces et revint peu d'instants après prendre son repas. Cet homme était assez communicatif ; il nous conta qu'il avait fait toute la campagne du siège de Paris dans les cavaliers de la République, qu'il s'y était distingué plusieurs fois, mais que, par une insigne méchanceté de son commandant, il n'avait pas été décoré. Cette déception l'avait aigri contre le gouvernement régulier et l'avait jeté dans les rangs des défenseurs delà Commune.
Je profitai de cette confession faite sur un ton de bonne foi et de franchise réelle, pour lui faire remarquer que ses soldats forçaient portes, tiroirs et armoires, que j'étais persuadé qu'il ne pouvait encourager ou même tolérer de semblables crimes et qu'il était fâcheux de le voir, après avoir servi avec honneur dans la guerre contre l'étranger, commander une bande de misérables. Devant cette sortie, il rougit et balbutia d'abord quelques mots, puis finit par m'avouer que ses ordres étaient méconnus complètement, qu*on ne lui obéissait qu'à la manœuvre, mais que depuis deux jours ses hommes étaient encore plus difficiles à commander. « Du reste, je m'attends « à chaque instant à recevoir un mauvais coup, ajouta- « t-il, ce sont des hommes qui ont été pris un peu
«partout. La plupart sont étrangers; j'ai beaucoup « de Belges, de Polonais, et trois Allemands déser- (( teurs comprenant à peine le français; ils ne con- « naissent qu'une chose, la paye. Je vois bien, dit-il, « que je me suis fourré dans un mauvais engrenage, « mais il est trop tard pour m'en tirer; le corps y pasce sera tout entier. Si je puis par ma présence vous (( être utile, usez de moi. » Alors je le priai de commander à ses hommes un peu plus de discrétion pour les armoires et de respect pour l'immeuble. Il fit le tour des appartements et adressa de violents reproches à son monde. Je profitai de cette circonstance pour lui faire remarquer que quelques-uns de ces hommes poussaient des reconnaissances intéressées dans les appartements du voisinage, que non seulement c'était dangereux pour eux, mais que cela ne faisait qu'augmenter sa responsabilité au point de vue des vols commis. Il leur interdit alors sévèrement de dépasser la barrière en fer de la colonnade sous peine de se voir « flanquer un coup de revolver à la première infraction ». J'étais un peu rassuré par ce nouvel appui, lorsque tout à coup Robert, le concierge, très surexcité, vint m'annoncer que les fédérés allaient mettre le feu avec du pétrole à la maison Biot, située au coin de la rue Royale et du faubourg. Je crus que c'était un racontar comme plusieurs fois on m'en avait fait depuis l'occupation du Cercle. Cependant je me mis en observation et je pus constater qu'on sortait avec des précautions inouïes du ministère de ia Marine des touries de pétrole et qu'on les dirigeait en
rasant les maisons du côté droit de la rue Royale jusqu'au coin du faubourg. Quelques instants après une fumée épaisse, puis des langues de feu s'échappèrent des fenêtres. Le crime commençait.
En présence de ce forfait, l'indignation de mes amis et de mon personnel fut à son comble. Je me vis forcé d'user d'autorité pour arrêter l'explosion des sentiments d'horreur et les malédictions qui s'échappaient de toutes les poitrines. Je dois avouer qu'à un moment donné, je ne fus pas maître de moi; le commandant se trouvant dans la cour, je lui dis que l'acte qu'il commettait était horrible et infâme, qu'en attaquant la propriété privée, il mettait le comble à ses forfaits, que probablement des femmes et des enfants allaient se trouver ensevelis dans les caves *, et que les barbares des âges anciens étaient dépassés par eux. Le commandant essaya de justifier ce crime, en disant : « Les « Versaillais gagnent du terrain : nous craignons qu'ils « ne s'emparent du coin du faubourg Saint-Honoré, « et de là nous obligent à abandonner la barricade; (c en mettant le feu à cette maison, dont nous avons « fait partirions les habitants, nous retardons le mou- « \ement en avant des Versaillais, ce qui nous perte met d'attendre les nouveaux renforts qui doivent « arriver incessamment. Puis, ajouta-t-il, ce n'est pas « moi qui commande; j'agis par ordre du Comité, et « le Comité, du reste, ne fait qu'user de représailles,
1. Mes appréhensions furent malheureusement justifiées : sept personnes périrent étouffées au n» 1 de la rue duFaubourg-Saint- Honoré, à cent mètres de nous.
« attendu que les Yersaillais nous envoient constam- « ment des bombes à pétrole. On vient de m'annoncer « que ces bombes ont allumé au ministère des Finan- « ces un incendie que nous nous occupons d'étein- « dre. »
Mais c'était perdre son temps. La meilleure chose eût été de devancer la justice de Dieu, en lui envoyant une balle dans la tête; et je crois qu'à ce moment^ si j'avais eu avec moi cinquante hommes résolus, nous nous serions rapidement emparés de tous ces bandits. Mais, hélas! réduits à nos propres forces, nous aurions fait œuvre de fous, si nous avions tenté ce coup hardi, sans aucune chance de succès.
Cependant, à partir de ce moment, mes amis et moi, nous prîmes des revolvers; la fusillade continuait plus vive que jamais; l'action devait être sérieuse dans le faubourg et sur le boulevard Malesherbes, et les troupes devaient approcher, car on entendait trèsdistinctement les feux de peloton de l'armée régulière.
La panique commençait à gagner les quelques gardes nationaux du 109° qui étaient restés au Cercle. L'un d'eux, l'adjudant, je crois, s'était blotti dans la cuisine et s'emparait d'un costume de cuisinier, puis, ainsi vêtu essayait de s'esquiver; mais il tomba justement sur le commandant, qui le reconnut aussitôt et l'accabla d'injures, l'appelant lâche, capon, traître, etc. Ce malheureux avait à peine dix-huit ans; pleurant comme un enfant, il remonta à la cuisine, toujours suivi de son terrible commandant, et quelques minutes après vint reprendre, avec son ancien cos-
tume, son poste d'observation, à l'une des fenêtres du Cercle.
Le commandant lançait à tous des regards soupçonneux. Depuis ma violente sortie, il ne me parlait plus, et quoique l'heure de son repas approchât, il ne paraissait pas, comme la veille, s'en préoccuper. La rue continuait à être sillonnée par des individus traînant des touries, ou portant des caisses sous le poids desquelles ils paraissaient fléchir. Un obus vint éclater à ce moment, et l'un des porteurs fut tellement effrayé qu'il jeta son fardeau et s'enfuit précipitamment. Je vis aussi sortir du Ministère une pompe, servant habituellement à l'extinction des incendies. Cette pompe était traînée par quelques marins et par trois femmes, qui me parurent fort exaltées. Je ne comprenais pas tout d'abord à quoi pouvait être utile cet instrument de secours ; j'eus la naïveté de croire que, le feu gagnant les maisons voisines, ils voulaient circonscrire l'incendie et l'empêcher de se propager; mais, hélas! je fus bientôt détrompé, car je vis installer la pompe au coin du faubourg. Les femmes vidèrent des touries de pétrole dans le récipient, puis ce groupe hideux de misérables se précipita avec rage sur l'appareil pour le faire mouvoir. L'un d'eux prit la lance et se disposa à arroser les maisons de l'autre côté de la rue, de façon à pouvoir commettre son crime sans courir le risque de recevoir un juste châtiment.
Profondément affligé de trouver tant de perversité dans la nature humaine, je quittai ma fenêtre et me rendis dans la cour. Là, je ne rencontrai que des
femmes affolées, criant, pleurant et serrant leurs enfants dans leurs bras ; j"eus beaucoup de peine à faire descendre ces malheureux dans les caves, d'oij ils étaient sortis de peur d'y être brûlés vifs. Je leur fis comprendre que leur crainte était exagérée, car, vu la solidité des constructions, il fallait au moins quarante-huit heures, avant que l'incendie arrivât jusqu'à nous. Je m'efforçais de les convaincre, quoique je fusse tréspeu convaincu moi-même ; je m'attendais à chaque instant à recevoir la visite de la bande de pétroleurs et pétroleuses ; c'est dans cette crainte terrible que je vis approcher la nuit.
On vint me dire vers huit heures que l'homme au nez bourgeonné était à la cuisine. Je ne voulus pas le voir, mais je donnai des instructions pour qu'on augmentât sa dose de liquide, afin de l'empêcher de nuire pendant quelques heures ; suivant son habitude, ce misérable devint communicatif et annonça fort tranquillement que notre pâté de maisons était destiné à « flamber», on devait nous prévenir une heure avant; du reste il était chargé de donner des ordres en temps opportun.
Après avoir fait ces confidences infernales sur le sort qui nous était réservé, il s'était levé péniblement de son siège et était allé se coucher dans l'appartement de M. K... Son état le rendait incapable de bouger pendant quelques heures; j'en étais parfaitement certain ; j'avais bien envie de le faire enfermer dans une cave et de le garder là jusqu'à la fin, mais le moyen était dangereux; nous étions surveillés de
très près. Le commandant avait dû aller à la Marine et faire sur notre compte un rapport défavorable ; pendant le dîner du délégué, il était venu lui-même deux ou trois fois à la cuisine sous prétexte de prendre un peu de potage et avait constamment refusé de prendre part aux libations du délégué du Comité central ; j'étais, après avoir bien réfléchi, obligé d'attendre encore dans des angoisses terribles un moment plus favorable pour tenter notre délivrance.
Plusieurs marins vinrent dans le courant delà soirée demander du vin et des aliments. Ils mangèrent, burent davantage et se retirèrent dans les salons oii ils s'étendirent sur le tapis. Après leur départ de l'offlce, je fus prévenu que quelques-uns d'entre eux avaient emporté les couverts en ruolz dont ils s'étaient servis pour prendre leur repas; je crus inutile de les leur faire réclamer. Le cuisinier me fit demander vers neuf heures la permission de rentrer chez lui pour rassurer sa femme et ses enfants: je refusai tout d'abord, craignant de le voir exposé à de nombreux périls, mais il insista beaucoup et Charpentier m'affirma qu'il allait le faire reconduire par des gardes nationaux ; effectivement, ils descendirent ensemble et je les vis causer sur la porte avec un groupe de cinq individus portant des costumes de fantaisie. L'un d'eux se détacha et traversa rapidement la rue, suivi de Bedet; je les perdis de vue à leur entrée à la Marine: quant à Charpentier, il rentrait avec les quatre autres, qui, avant de le suivre, avaient rangé au coin de la porte quelque chose que je ne pus distino^uer. Dix minutes après, je vis les
mêmes hommes s'en aller emportant les 'mêmes objets. Charpentier vint m'expliquer le mystère. 11 avait trouvé ces misérables assis sur des sacs de chiffons ayant à leur côté des seaux remplis de pétrole et recouverts de toiles pour préserver le pétrole des étincelles qui jaillissaient de toutes parts; ils attendaient tranquillementdes ordres; c'étaitàeuxqueCharpentier s'était adressé pour faire reconduire le cuisinier. Cette bande de brigands avait justement apporté le matin à la cuisine du saucisson et du jambon, que le chef leur avait préparés de très bonne grâce; aussi l'un d'eux, après un peu d'hésitation, voulut bien le reconduire, à condition toutefois qu'on les régalerait. « C'est pour cela que vous m'avez vu avec eux, me dit Charpentier; j'ai fait tout mon possible pour les griser et les garder plus longtemps; ils n'ont pas voulu, ils m'ont dit qu'ils ne savaient pas exactement où ils devaient aller verser leur abominable marchandise. » Nous les suivîmes des yeux et, les vîmes s'arrêter vers le milieu de la rue, puis revenir sur leurs pas et finalement gagner la porte de la Marine, toujours chargés de leurs seaux de pétrole.
Quelque temps après, l'individu qui avait reconduit Bedet vint à son tour chercher le prix de sa complaisance; c'était le caporal de la bande; sa station fut longue, et, pour me servir de l'expression de Charpentier, il se retira une demi-heure après complet ; il avait, paraît-il, absorbé près de deux litres d'un vin capiteux, plus un quart d'eau-de-vie. Il s'en alla titubant gagner la barricade au bout de la rue où nous
retrouvâmes son cadavre le lendemain matin, il avait reçu une balle dans Toeil gauche; les autres, je ne sais ce qu'ils sont devenus.
Toutes les promenades de ces hommes affreux n'étaient pas faites pour calmer mes craintes; malgré une fatigue excessive, je ne pouvais quitter les appartements que je continuai à parcourir. Je constatais la disparition complète de tous les gardes nationaux. Le commandant et son malheureux adjudant avaient jugé prudent de s'esquiver. Je n'avais plus en haut qu'une vingtaine d'individus à la physionomie farouche, la fine fleur de la canaille. Les un?, étaient complètement ivres et dormaient bruyamment, cinq ou six autres étaient en observation sur la terrasse du Cercle et surveillaient avec attention l'autre extrémité de la colonnade. A partir de ce moment je ne vis plus aucun officier.
Il était environ onze heures, lorsque l'incendie de la rue augmenta d'intensité. La position était horrible ; les brigands avaient successivement mis le feu à trois points de la rue Royale, qui était éclairée tout entière par ce triple incendie. On voyait passer également au-dessus du ministère de la Marine de nombreuses flammèches provenant de l'incendie des Finances : des pages de registres venaient tomber enflammées jusque sur les balcons ; un peu plus loin on apercevait Tincendie des Tuileries. Sur la droite, ceux de la Cour des Comptes, de la Légion d'honneur, de la rue de Lille et de la rue du Bac. Tous ces feux remplissaient l'air de fumée et projetaient au loin
une lueur sinistre : on pouvait croire que tout Paris brûlait. Pendant ce temps les insurgés continuaient à tirer de la terrasse des Tuileries et de la barricade de la rue Saint-Florentin. Sur celle de la rue Royale deux des trois pièces tonnaient encore, mais on entendait peu de coups de fusil ; les tirailleurs insurgés étaient à la barricade située un peu plus avant, entre les deux incendies. On les voyait distinctement, à la lueur des flammes, faire le coup de feu avec acharnement.
Les insurgés avaient complètement abandonné deux pièces du Cercle, situées sur la rue Royale. Nous nous empressâmes de nous barricader de ce côté tant bien que mal, afin de pouvoir suivre les progrès de l'incendie sans crainte d'être dérange's. La plupart des habitants de la maison étaient occupés à enfouir dans les caves leurs meubles et objets précieux pour les soustraire à l'incendie qui nous menaçait. J'avais toujours avec moi mon ami Horoch et Charpentier ; de temps en temps nous descendions à tour de rôle porter des nouvelles à un malheureux ami, amputé de Sedan, qui, étendu sur un matelas dans mon bureau, attendait la fin de l'horrible drame. Le sang-froid de ce brave était extraordinaire ; malgré la gravité de la situation, il nous disait sur un ton presque plaisant : « J'ai perdu ma jambe à Sedan, mais ici je vais voir griller mes deux béquilles ; ah ! les gredins, si j'avais seulement ma compagnie de petits chasseurs, nom d'un petit bonhomme! je leur ferais payer cher leurs lâchetés. » Il voulait absolu-
â24 NOLVEAU JOURNAL D UN OFFICIER D ORDONNANCE.
ment monter avec nous et avoir des armes, je lui promettais de lui en donner en temps opportun.
Le maître d'hôtel tombait de fatigue, je l'engageai à prendre un peu de repos, puis je revins me placer à plat ventre à mon observatoire. Dans cette position, je voyais plus facilement par le bas de la fenêtre ce qui se passait et je risquais moins d'être vu; je restai environ trois heures dans cette attitude pour surveiller les progrès de l'incendie. L'oriflamme du magasin de teinturerie placé au n° 15 me servait de point de repère. Tant que je la voyais flotter auvent je me sentais rassuré, mais vers une heure du matin l'oriflamme brûla comme une allumette. Quelques minutes après, les flammes s'élevèrent plus hautes et plus effrayantes ; la rue était inondée de lugubres clartés ; des malheureux s'échappaient des maisons voisines et cherchaient un refuge de notre côté, les femmes et les enfants criaient et pleuraient : spectacle terrible, difficile à oublier.
A ce moment un des misérables qui étaient en faction à ma porte héla un de ses camarades installé sur la barricade et il s'établit entre eux un petit dialogue que je reproduis textuellement, pour montrer que la Commune avait recruté ses défenseurs dans les basfonds les plus immondes.
— Hé, Surau, est-ce que t'es p7'opriétaire de la rue Royale, toi? — N'a pas de danger! — Eh bien! ni moi nonplus^jernen /*... ils peuvent tous griller. Puis apercevant un groupe de malheureux qui fuyaient leurs logements en flammes, il ajouta: — En v'ià un tas de
farceurs qui ne veulent pas griller dans leurs cassines, s... tas de n... de D..., je leur-z-y f...ma baïonnette dans le ventre s'ils viennent par là.
Cette conversation dura encore quelques minutes, mais rindividu de la barricade s'étant rapproché, il me fut impossible d'en entendre davantage.
Les deux canons de la rue étaient presque hors de service. Je m'attendais à chaque instant à les voir éclater, car, malgré leur mauvais état, les artilleurs n'en persistaient pas moins à s'en servir.
De ma fenêtre je pus constater aussi que plus la nuit avançait, moins les défenseurs de la barricade étaient nombreux; je voyais les insurgés quitter isolément le Cercle; je pouvais donc espérer que nous serions bientôt délivrés de ces hôtes exécrés. Vers deux heures et demie, le jour commença à poindre : cette journée qui allait commencer amènerait-elle notre délivrance?...
A trois heures du matin je descendis dans la cour, où je trouvai la plus grande partie de mon monde écoutant les nouvelles que deux habitants du n° 11 venaient d'apporter. Ceux-ci prétendaient que les insurgés étaient occupés à mettre le feu au n° 13, et qu'ils les avaient forcés à chercher un asile ailleurs, parce que le n° 11 était aussi voué à l'incendie. Ces nouvelles, peu rassurantes, étaient à peine apportées, qu'un grand gaillard, le fusil en bandoulière et le revolver à la ceinture, vint demander le citoyen propriétaire ou le citoyen concierge, pour lui faire une communication. Je me présentai immédiatement.
— Citoyen, me dit-il, le commandant de la marine veut VOUS parler. — Que me veut-il? — Venez, vous le saurez. — Il m'est impossible de sortir d'ici. — Cependant, citoyen, c'est dans votre intérêt. — Je n'en doute pas, mais je ne veux pas quitter la maison; si le commandant a quelque communication à me faire, qu'il veuille bien vous en charger. — Comme vous voudrez.
Sur ce, il partit, li faut ajouter que, pendant ce court entretien, j'avais constamment regardé mon interlocuteur en face, la main appuyée sur le revolver de cavalerie que j'avais à ma ceinture.
Nous étions tous dans une anxiété profonde, et je dois dire que les minutes me parurent des siècles, pendant que ce disgracieux messager était allé prendre les ordres du commandant.
Au bout de dix minutes, nous le vîmes revenir, accompagné cette fois d'un marin. Voici la bonne nouvelle qu'il nous apportait :
— Je suis chargé, dit-il, de vous annoncer que nous allons, dans une ou deux heures, faire sauterie Ministère de la marine et les égouts, et que nous avons ordre de mettre le feu à toute la rue Royale. Je vous engage donc à faire mettre à l'abri les femmes et les enfants que vous avez ici; nous vous offrons le passage dans nos lignes pour vous mettre en sûreté à l'intérieur de Paris, mais hâtez-vous; dans une demi-heure, nous ne pourrons plus rien pour vous.
Je compris qu'il était inutile de discuter avec ce brigand ; je me contentai de m'adresser aux gens qui m'entouraient, en leur disant :
— Mes amis, vous venez d'entendre la déclaration qui nous est faite; il n'est malheureusement pas en mon pouvoir de vous protéger plus longtemps ; que chacun suive sa propre inspiration. Pour moi, je ne veux ni ne dois quitter mon poste ; seulement la situation sera probablement très difficile ici, et je vous invite à profiter de la facilité qui vous est offerte pour gagner un abri plus sûr.
Ces malheureux crurent devoir tous m'engager à partir avec eux, mais j'éprouvais, je ne sais pourquoi, une répulsion invincible à m'engager dans les lignes des insurgés; je sentais que là n'était pas le salut, la délivrance.
L'homme voulut également m'engager à quitter la position, en me disant : « Citoyen, vous pourrez avoir chaud, tout à l'heure. » Je lui répondis : « C'est possible, mais j'ai un moyen infaillible d'abréger mes souffrances. — Après tout, c'est votre affaire, me dit-il, ça vous regarde; je vais attendre votre monde sur la porte du ministère. » Puis, il partit; son compagnon ne le suivit pas, il resta sur le seuil de la porte.
Je remontai chez moi ; je prévins mon ami Mirlin de la situation et je l'engageai vivement à partir. J'eus beaucoup de peine à le décider. Enfin Alexandre et Charles le prirent dans leurs bras et le descendirent dans la cour. Je donnai mon chapeau à mon pauvre blessé, car les communeux lui auraient fait un mauvais parti, s'ils avaient vu le képi d'officier de l'armée régulière qu'il portait. Puis j'embrassai tous ceux qui partaient. A ce moment, je puis l'avouer sans fai-
blesse, mon cœur se serra et des larmes m'obscurcirent la vue. Je recommandai le blessé à mes serviteurs, puis tous partirent, les hommes portant les enfants, les femmes des paquets ou des objets précieux.
Je fis à mon concierge la recommandation, au cas oîi il m'arriverait malheur, de faire parvenir à ma femme des lettres que j'avais préparées depuis plusieurs jours; ensuite je l'engageai à rejoindre le groupe qui était déjà au ministère.
Ici je dois relater un fait qui, pour être simple, n'en est pas moins touchant. Le concierge et sa femme étaient arrivés au milieu de la rue ; tout à coup la femme se ravise, elle revient précipitamment sur ses pas ; quel intérêt si puissant pouvait la faire revenir en arrière dans un moment si critique? Je la suivis des yeux; elle rentra chez elle et ouvrit la cage d'un serin ; la pauvre bête s'envola, elle aussi était sauvée. Je ne pus m'empêcher de sourire tristement.
Je restai donc seul, je le croyais du moins; heureusement je me trompais, un ami me restait encore. Horoch était revenu sur ses pas, me disant : « Toute réflexion faite, je ne te quitterai pas.» Je le suppliai en vain de partir, il s'y refusa ; notre sang-froid cependant commençait à nous abandonner. Tandis que mon ami descend à la cave pour voir s'il ne serait pas possible de s'y barricader, je remonte dans mon appartement; j'entre dans ma chambre à coucher, et en voyant les berceaux vides de mes enfants je ne puis me défendre d'une violente émotion : des mots sans
suite, une sorte de prière me monta du cœur aux lèvres; puis, tout à coup, je me relevai plus fort, l'émotion était vaincue, je redevenais maître de moi-même. Je quittai alors ma chambre et descendis dans la cour.
Tout cela n'avait demandé que quelques minutes. J'appelai mon ami qui vint aussitôt, mais en même temps parut aussi le matelot qui avait accompagné le messager de la Marine. Il vint à nous avec son fusil à la main et entama la conversation par ces mots : « Dites donc, moi je n'ai pas envie de retourner avec eux, je vais rester avec vous, j'aime mieux ça, je trouverais, je crois, plus facilement le moyen de me donner de l'air. »
Je commençais par lui faire remarquer que le fusil qu'il tenait à la main était une mauvaise recommandation auprès des Versaillais. Sur cette observation il le jeta dans un coin, tira de sa poche une casquette, passa une cotte bleue qu'il portait attachée autour des reins sous ses vêtements, puis ainsi transformé, il me dit: « Ni vu ni connu, je m'en fiche à présent, les roussins n'y verront que du bleu. Voyez-vous, ça me connaît, ils m'ont déjà raté à Auteuil avant-hier et il est bien certain qu'ils ne me pinceront pas encore cette fois. »
Je lui demandai où pouvait se trouver l'armée de Versailles ; il m'affirma qu'elle était rue Boissy-d'Anglas. Cette nouvelle me fit un plaisir extrême, cependant la présence de cet individu me contrariait vivement, je craignais qu'il n'eût été envoyé pour surveiller mes faits et gestes. Aussi, dans mes pérégrina-
tiens à travers le Cercle, j'avais soin de le faire passer devant moi et de tenir toujours la main sur mon revolver. Nous inspectâmes ainsi la rue Royale, où il ne restait qu'une quinzaine d'insurgés, les salons étaient abandonnés , les ivrognes eux-mêmes paraissaient avoir quitté la place. On apercevait encore à la Marine des gens qui regardaient par les fenêtres avec précaution, car les balles de l'armée arrivaient jusqu'à eux. Un matelot venait d'être tué raide, et les pétroleurs, malgré leur envie d'achever leur œuvre infernale, paraissaient ne plus oser traverser la rue.
Comprenant alors que nous serions en sûreté et que I le ministère ne sauterait pas tant qu'il serait occupé | par les communeux, je me mis à rechercher les | moyens de parvenir jusqu'aux avant-postes de l'armée | pour les prévenir que le Cercle et la barricade étaient ! presque abandonnés et les engager à s'emparer au plus j vite de ces positions importantes. Si mon projet réus- f sissait, j'assurais à l'armée deux positions qui com- 1 mandaient toutes les autres et j'enlevais aux commu- 5 neux le temps et les moyens de faire sauter le ministère ^ et d'incendier le Cercle. -j
Mais comment quitter notre prison? La rue et la '^ place étaient sillonnées par les balles. Ma perplexité i était grande. N'être séparée de l'armée que par quel- û ques mètres de distance et ne pouvoir l'appeler à notre \ secours et prévenir ainsi une catastrophe épouvantable î j
Tout à coup il me vint une idée.
Je me rappelai que l'illustre Porthos avait abattu avec sa pioche les grilles de la colonnade, le chemin )
était donc libre de ce côté jusqu'à la rue Boissy-d'Anglas. Sans perdre une minute, je vins examiner la position. Le chemin paraissait désert: la route était possible, mais, si les troupes nous voyaient, nous pouvions être victimes d'une ménrise et être accueillis à coups de chassepot.
Après avoir fait part de mon projet à mon ami qui l'approuva, j'engageai le matelot à ouvrir la marche. Il s'y prêta de bonne grâce, heureusement pour lui, car j'étais décidé à lui brûler la cervelle à la moindre incartade. A peine avions-nous escaladé la première grille, que les balles sifflèrent à nos oreilles. On tirait surnousdelatorrassedesTuileries; àla deuxième grille nous eûmes également à essuyer une seconde décharge. Enfin, nous atteignîmes sans avoir reçu la moindre égratignure l'appartement du duc de Grillon, situé au n® 10 de la place de la Concorde. Nous traversâmes de somptueux appartements et nous remarquâmes sur les meubles de nombreuses traces d'effraction. Après avoir gagné une fenêtre donnant sur la rue, nous regardâmes avec beaucoup de précaution; mais nous n'aperçûmes rien, si ce n'est près de la rue du Faubourg-Saint-Honoré une barricade qui paraissait abandonnée. J'agitai un mouchoir blanc, rien ne bougea. Alors, nous descendons dans la cour: j'entre dans la loge du concierge, elle était vide. Je tire le cordon pour ouvrir la porte et voir ce qui se passait sous les arcades : peine perdue, la porte ne s'ouvrait pas. J'appelle le concierge ; au bout de quelques minutes, je vois arriver une bonne femme toute tremblante, car elle me pre-
nait pour un fédéré. Je la rassurai bien vite en me faisant connaître. C'était la concierge du n° 10. Je lui demandai où étaient les troupes; elle me répondit qu'elle était dans la cave depuis quarante-huit heures avec son mari et qu'elle ne savait absolument rien. Nous descendîmes à la cave et je demandai au mari s'il connaissait un moyen de gagner la rue sans trop de difficulte's ; il me dit que les fédérés avaient cloué sa porte à l'intérieur et qu'ils lui avaient défendu, sous peine de mort, de l'ouvrir. Il nous montra un soupirail à travers lequel nous aurions pu gagner la rue, mais il aurait fallu au moins deux heures de travail pour briser les barreaux de fer qui en interdisaient le passage. Je renonçai donc à ce moyen. Un instant, j'eus l'intention de jeter dans les fenêtres du Cercle impérial une pierre enveloppée dans un écrit qui aurait fait connaître notre situation, mais le marin me fit observer que notre message pourrait tomber entre les mains des fédérés, qui nous fusilleraient sans pitié. D'un autre côté, le concierge, qui n'était pas rassuré le moins du monde, me pria d'abandonner ce projet. Ensuite le marin entama avec le concierge une polémique, que je me dispensai d'écouter. Je remontai dans la cour et pénétrant dans une écurie, je fus assez heureux pour y trouver une échelle qui me permit d'atteindre une fenêtre vitrée d'où je pus voir ce qui se passait dans la rue. J'espérais à chaque instant apercevoir un képi rouge. Je me serais alors empressé de monter à l'étage supérieur pour renouveler mes signaux de détresse ; mais la rue était tout à fait dé-
serte, et je n'apercevais aux fenêtres en face aucun être humain.
Il y avait environ dix minutes que j*étais clans cette position, lorsque je vis arriver du bout de la rue un groupe de sept personnes qui avaient dû gagner ce point par les arcades de la place. Je reconnus aussitôt un habitant du quartier, M. A..., accompagné de sa femme et de ses enfants. Ils avaient l'air de chercher un refuge, je les appelai, mais ils ne m'entendirent pas. Le vitrage ne pouvant s'ouvrir, je brisai un carreau. A ce bruit, cette malheureuse famille s'arrêta frappée de stupeur; je les engageai tous à revenir sur leurs pas et à partager notre abri; ils s'empressèrent de suivre mon conseil ; je vins alors à la porte et, aidé de mon ami et du concierge, je parvins à l'ouvrir, malgré la menace de mort des fédérés. Nos nouveaux compagnons d'infortune paraissaient accablés. M. A... seul possédait tout son sang-froid et paraissait animé d'une sombre énergie. Les fugitifs venaient de quitter leur maison en flammes; ils se sauvaient sans le moindre bagage, à peine vêtus, M'^^ A... était même en cheveux; c'était un spectacle navrant de voir cette famille désespérée.
Quelques instants après, nous aperçûmes le concierge du Cercle Impérial qui ouvrait doucement sa porte et examinait, non sans précaution, l'état de la rue.
Je l'appelai et lui demandai s'il nous serait possible de gagner le Cercle. Il répondit affirmativement. Nous nous empressâmes de traverser la rue et de nous rap-
procher ainsi de l'armée. Un employé du club nous annonça que la barricade du bout de la rue était occupée par l'armée régulière. Sans perdre de temps je me dirigeai vers cette barricade, derrière laquelle j'aperçus nos braves lignards; j'agitai un mouchoir blanc en signe d'amitié, puis j'élevai la voix et m'efforçai de leur faire connaître la position du Cercle et de la barricade de la rue Royale.
Alors un capitaine sortit de l'allée de la maison portant le nM9 et contiguë à la barricade. Il m'invita à traverser rapidement le faubourg Saint-Honoré qui était balayé par les balles des communeux et à lui donner mes renseignements de plus près.
En un clin d'oeil je fus auprès de lui. Mon premier mouvement lut de me livrer à l'expansion d'une joie bien naturelle en me trouvant au milieu de mes libérateurs, mais le capitaine m'interpella brusquement et me demanda qui j'étais. Je m'empressai de lui faire connaître ma position, lui montrant, à l'appui de mon dire, de nombreux papiers établissant mon identité et que j'avais heureusement sur moi. Il lut le tout avec attention, et, pleinement rassuré, m'écoutaavec bienveillance.
Je le prévins du sort qui était réservé aux immeubles de la rue Royale et au Ministère de la Marine et l'engageai vivement à occuper le Cercle. Il me répondit qu'il allait transmettre mes renseignements au général et prendre ses ordres.
L'estafette partit. Dix minutes après, pendant que je faisais aux officiers du régiment le récit de nos
souffrances, l'ordre de marcher en avant arriva; je m'empressai de devancer les troupes et les conduisis jusqu'au Cercle par le chemin que j'avais pris une heure auparavant. Là, je pris deux drapeaux que j'avais achetés au début de la guerre pour célébrer, hélas ! nos futures victoires; j'en plantai un sur le balcon et descendis avec l'autre sur la barricade où je fus assez heureux pour arrêter le dernier insurgé, qui, surpris de cette brusque attaque, ne fit aucune résistance.
A ce moment les troupes faisaient irruption par les arcades, la colonnade de la place et le faubourg. Je leur remis mon prisonnier. Le capitaine Le Moing, du 5^ régiment provisoire, vint prendre possession du Cercle. J'en étais d'autant plus heureux que c'était lui et sa compagnie que je venais de quitter à la barricade de la rue Boissy-d'Anglas. Koroch rentrait avec eux. Quant au prétendu marin, qui s'était fait le compagnon de notre infortune, il me fut impossible de savoir ce qu'il était devenu. Dans ma précipitation à rentrer au Cercle, je l'ai complètement perdu de vue.
La compagnie s'installa au Cercle; puis le capitaine me donna dix hommes avec lesquels je fouillai soigneusement les appartements, les caves et les greniers de la maison ; je commençai par l'appartement de M. K..., espérant y retrouver l'homme au nez bourgeonné, mais le scélérat avait décampé en ne laissant dans la chambre à coucher que son fusil. Le lit avait conservé encore un reste de chaleur, ce qui nous fit supposer que ce misérable ne devait pas être parti depuis longtemps.
En faisant cette perquisition minutieuse, nous découvrîmes dans la pièce de fond, oii j'avais entassé les meubles, un marin qui dormait sur un canapé. Le réveil fut pour lui des plus désagréables. Les soldats voulaient le fusiller sur place; mais je parvins à les empêcher de faire justice sommaire.
Je me saisis de cet homme et le fouillai aussitôt. Il avait les poches pleines d'objets volés, provenant tous du pillage de l'appartement de notre voisin, M. K.... Entre autres objets qu'il disait avec beaucoup d'aplomb lui appartenir, je dois citer un petit service de voyage en argent avec son écrin, gobelet, fourchette, couteau, tire-bouchon, etc., le tout marqué aux initiales de AP^ K.... plus un petit nécessaire à ouvrage en cuir de Russie qui contenait un collier de perles précieuses, le tout marqué aux mêmes initiales.
Il était inutile de demander de plus longues explications à ce bandit. Je le fis emmener et justice fut faite dans le fossé de la barricade où déjà on avait fusillé tous les pétroleurs et pétroleuses saisis à la Marine et qui avaient été surpris par la brusque arrivée des troupes.
Deux de ces monstres furent fusillés sur le théâtre même de leurs forfaits, leur seau de pétrole à la main.
En rentrant chez moi, je fus bien heureux de retrouver mon ami Mirlin. Lui et les porteurs que je lui avais donnés, après avoir plusieurs fois échappé à la mort, avaient jugé à propos de regagner le Cercle, préférant sauter que de rester au milieu de pareils scélérats.
Le cocher de M. K... était rentré également. Il devait la vie à sa femme qui s'était jetée bravement entre lui et les insurgés au moment où ceux-ci, excités par des pétroleuses, voulaient l'assassiner.
Dans la bagarre, il avait perdu son enfant de sept ans, auquel il avait confié des valeurs, fruit de ses épargnes. Son désespoir était à son comble. Vers midi seulement, l'enfant rentra; il avait suivi le gros des fugitifs de la rue Royale. Ces malheureux nous croyaient morts, et, de notre côté, nous n'étions pas sans avoir éprouvé sur leur sort des craintes sérieuses ; heureusement ils étaient sains et saufs ; ils avaient pu, à travers mille dangers, gagner la rue d'Alger, où les troupes de Versailles les trouvèrent et mirent fin à leurs périls.
Je croyais le maître d'hôtel parti avec les fugitifs : c'était une erreur. Accablé de fatigue, il s'était réfugié dans sa chambre, s'était jeté sur son lit et n'avait pas tardé à s'endormir d'un profond sommeil. Tout à coup il est réveillé par une forte chiquenaude. Une des balles qu'on nous avait envoyées au moment où nous suivions la colonnade avait traversé le châssis en bois de sa fenêtre, puis une chaise et un tapis, et finalement l'avait contusionné au menton.
Inutile de dire que je fus excessivement heureux de n'avoir à enregistrer aucun malheur. Le personnel était intact, les habitants de la maison étaient sauvés. Quant aux dégâts matériels, ils sont sans importance.
Les vols et les dépenses occasionnées par l'occupation représentent une valeur insignifiante.
Je dois ajouter que, contrairement à ce qu'en ont dit les journaux, pas une bouteille de vin fin n'a été donnée aux fédérés. Le vin qui leur a si bien monté à la tête était du vin d'office, qui, mêlé à quelques bouteilles d'eau-de-vie, a parfaitement satisfait leurs appétits grossiers.
Mais lorsque les troupes sont entrées au Cercle, j'ai cru devoir me montrer plus généreux et mettre à la disposition de nos libérateurs toutes les ressources de la cave.
Le capitaine de la compagnie me remercia et ne voulut accepter qu'un déjeuner et un quart de litre de vin pour chacun de ses hommes.
Vers deux heures, nos braves soldats reçurent l'ordre de marcher en avant et nous quittèrent pour achever leur œuvre de délivrance.
Une fois le calme rétabli, j'ai pu recueillir les renseignements suivants, concernant le Ministère de la Marine.
Le Ministère, comme le Cercle de la rue Royale, fut occupé le lundi 22 mai par les fédérés. Quelques employés restèrent à leur poste, malgré cet ignoble voisinage, et purent, au dernier moment, concourir à l'œuvre de salut. La position avait été placée sous le commandement d'un certain Matheron. C'est cet individu que je signale dans mon rapport comme vêtu d'un pardessus gris et causant fréquemment avec le commandant du 109^ C'est ce même individu qui me signifia l'ordre d'abandonaer le Cercle. Pour justifier la confiance que les bandits de l'Hôtel de Ville avaient
mise en lui, Matheron avait accumulé dans le Ministère de la Marine des munitions de toute sorte, cartouches, obus, boîtes à mitraille, pétrole, tonneaux de poudre, etc., qu'il avait fait placer sur de la paille aux endroits les plus propres à favoriser l'Qxplosion formidable qu'il méditait pour le moment où il serait forcé d'abandonner la position. On se fera une idée de la catastrophe épouvantable dont nous étions menacés, si l'on songe qu'après la prise du Ministère, il ne fallut pas moins de quinze voitures du train pour enlever toutes ces munitions.
Lorsque le moment du danger arriva, Matheron jugea prudent de s'esquiver en laissant au plus sauvage de la bande, un nommé Girardot, le soin d'achever son œuvre criminelle.
Ce dernier se disposait à faire sauter le Ministère lorsqu'un brave employé resté à son poste, le chef du matériel, essaya d'apprivoiser cette hèie sauvage. Il est des animaux féroces qu'on apprivoise avec un morceau de sucre ; il en est d'autres sur qui la pièce de cent sous exerce un attrait irrésistible. M. X... promit donc à Girardot de l'argent et la vie sauve, s'il renonçait à son abominable projet. Girardot résista d'abord, puis se laissa fléchir. — Au même instant les fédérés à moitié ivres, qui étaient restés au Ministère, se sauvent dans toutes les directions, en criant: « Les voilai Faites sauter. »
Il était trop tard. Nos braves soldats envahissaient le Ministère par la rue Royale et la rue Saint-Florentin et faisaient prisonnière cette troupe de brigands,
dont la majeure partie fut fusillée séance tenante.
Girardot fut remis aux mains de l'autorité et conduit à Versailles.
Matheron, pris quelques jours après, a dû être envoyé à Brest.