CHAPITRE XIV
Une promenade dans Paris en flammes. — Les incendies de la rue Royale. — Le Ministère des Finances. — La rue de Rivoli. — L'Hôtel de Ville. — Au Père-Lachaise. — Les obus. — Les feux de peloton. — Le mur des Fédérés. — Dix-huit ans après.
Pendant que les troupes se battaient dans Paris, la population de Versailles suivait anxieusement, on le comprend, les phases de la lutte et chacun de nous aurait bien voulu se lancer dans la fournaise derrière l'armée et aller voir ce que devenaient ses petites affaires; d'autant mieux que, dans cet océan de fumée qui ondulait sur PariS;, personne n'était certain qu'il n'y eût pas quelques flammèches produites par son propre mobilier.
Mais on nous avait dit qu'il était plus sage et plus prudent de laisser s'accomplir le grand nettoyage humain, et nous nous contentions d'aller voir arriver les prisonniers sans garder vis-à-vis d'eux une attitude toujours très convenable.
Cependant, vers la fin de la semaine sanglante, je
me (lis un beau matin, en me levant : «Il faut absolument que j'aille voir tout cela de mes propres yeux. »
Pendant que je m'habillais, arriva un de mes amis, Arthur Meyer, aujourd'hui directeur du Gaulois, que ] j'avais perdu de vue depuis la fin du siège.
Il sortait de prison, ou, pour parler plus exactement, 1 il sortait d'entre les griffes de la police qui l'avait arrêté dans des circonstances assez curieuses.
Au moment où il débarquait à Calais, venant de Ghislehurst, et apportant des instructions de l'Empereur à M. Conti, le commissaire de police lui mit la main au collet et l'emmena au commissariat. |
Il faut croire que dans les commissariats n'avait jj point pénétré encore la haine officielle de l'Empire, | car les agents n'eurent rien de plus pressé que de lui | dire : « Si vous avez des papiers compromettants, dé^ î truisez-les. » J
De là, on le transféra à Boulogne où le sous-préfet lui déclara qu'il avait ordre de l'expédier à Versailles, ] entre deux agents. Et ce qui fut fait. j
Ces agents, pendant le trajet, invitèrent, à diverses j reprises, Meyer à s'échapper. Mais comme sa con- ï science ne lui reprochait rien, il préféra rester en i leur compagnie. Ils l'emmenèrent donc à Versailles, A dans les bureaux improvisés de la Préfecture de police j
et là, sans lui donner des explications, on le mit en »
hberté. 3
Meyer, qui n'a jamais compris pourquoi le gouver- ^
nement avait tenu à lui épargner les frais d'un voyage i
entre Calais et Yersaillcs, me trouva au moment où je prenais le bâton du pèlerin pour me lancer dans la fournaise. Il voulut m'accompagner.
Une heure après, nous étions, tous les deux, au croisement des rues Royale et Saint-Honoré. Les rues étaient à peu près désertes dans toute leur longueur; dans ce carrefour étaient réunis tous les habitants du quartier qui avaient eu le courage de sortir et qui aidaient vaillamment les pompiers, travaillant à éteindre les quatre foyers d'incendies qui consumaient les maisons de la rue Royale, tant du coté de la Madeleine que du côté de la place delà Concorde.
L'aspect de ces incendies était assez étrange. D'habitude, a Paris, le moindre feu de cheminée attire un si grand nombre de curieux que la police est obligée d'intervenir pour rétablir la circulation. Là, au contraire, presque personne, excepté en face du n<» 15, où les travailleurs étaient groupés. Les flammes et les flammèches, sortant de ces immenses foyers, semblaient parfois s'élever jusqu'au ciel, et parfois, rabattues par lèvent, rampaient le long des trottoirs, faisant pétiller les arbres et crépiter les feuilles.
En face du n^ 15, plusieurs femmes se désolaient et voulaient entraîner les sauveteurs dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré, où brûlait également une des premières maisons, du côté des numéros pairs, prétendant que les habitants de cette maison s'étaient barricadés dans les caves où ils étaient encore, ignorants de ce qui se passait au dehors.
— C'est la mort, disaient-elles, et une mort affreuse.
Venez ! venez ! Nous n'avons que le temps d'éventrer les soupiraux.
Après avoir déterminé quelques sauveteurs à suivre ces pauvres femmes, nous continuâmes. Nous nous dirigeâmes vers le Ministère des finances.
Une barricade formidable joignait Tangle du jardin des Tuileries au Ministère de la marine. Impossible de passer, à moins de se livrer à une gymnastique des plus périlleuses. Nous revenons sur nos pas et, enfilant la rue Saint-Honoré, nous arrivons au Ministère.
Si les incendies dont nous venions d'être témoins nous avaient paru avoir de grandes proportions, quelle fut notre impression en face de ce Ministère des finances, couvrant une étendue si considérable, et qui, de la rue Cambon actuelle, s'étendait jusqu'à la rue de Castiglione !
Quoique le plus fort de l'incendie fût déjà passé, la chaleur était telle que les pierres soutenant la grille des Tuileries, contre lesquelles nous glissions l'un derrière l'autre, étaient encore brûlantes.
Après les meubles, les tentures, les boiseries, le feu s'était attaqué, au Ministère des finances comme à la Cour des Comptes, et partout, aux livres et aux monceaux de dossiers qui formaient les archives des différentes administrations. Et la quantité de papier brûlé fut telle que des fragments de 4 et 5 centimètres carrés, lisérés des traces de brûlure, s'élevèrent dans les airs comme autant de papillons noirs et couvrirent tout Paris et même la banlieue pendant plus de huit jours.
Tous ces fragments voletaient, poussés par les hasards du vent et des courants d'air, et chaque fois qu'ils s'abattaient près d'un foyer d'incendie la nuée lugubre reprenait un nouvel essor, portant au loin le témoignage des dernières et terribles convulsions de Paris.
On a même recueilli quelques-uns de ces fragments à plus de dix lieues de Paris.
Nous passons devant les Tuileries; mais nous ne nous y arrêtons que quelques instants. Le feu semble s'être plus facilement frayé un passage entre les deux épais murs de façade regardant l'un le jardin, l'autre le Carrousel, et qui ont fait cheminée. Ici, plus de flammes; les débris se consument lentement, sous un nuage de fumée noire.
Nous allions à l'Hôtel de Ville.
Les flammes dévoraient, sur la rive gauche de la Seine, le Palais de la Légion d'honneur, le Conseil d'État, la Cour des Comptes et son annexe, la caserne du quai d'Orsay, 18 maisons de la rue de Lille,? de la rue du Bac, 1 du carrefour de la Croix-Rouge, 1 de la rue de Sèvres, 4 de la rue Vavin, 2 de la rue Notre- Dame-des-Champs, 1 de la rue Bréa, 2 autres de la rue Delambre, les ambulances du Luxembourg, et d'autres encore.
Le ciel semblait embrasé et projetait sur la rive droite des reflets de lumière étranges, épanouissement de cette sinistre aurore boréale qui devait éclairer Paris pendant plusieurs nuits : le sang répandu à flots semblait avoir coloré le ciel.
En arrivant à la hauteur des arcades qui servent de passage de la rue de Rivoli à la place du Carrousel, nous sommes arrêtés par un monceau de cadavres obstruant le trottoir. C'étaient de pauvres diables de combattants, parmi lesquels, probablement, se trouvaient bon nombre de curieux ayant payé cher leur curiosité; mais le Parisien est badaud par excellence, et il y a toujours, parmi les victimes de nos émeutes populaires, autant de spectateurs que d'acteurs.
Un des malheureux qui, rasant le mur, avait sans doute cherché à fuir et à gagner la place du Carrousel, avait été arrêté dans sa course par deux balles; il était sous la voûte et sur le trottoir de droite, face contre terre, les bras allongés sur la voie des voitures.
Quatre gamins, d'une douzaine d'années, et qui se promettaient probablement une fructueuse journée, lui retournaient les poches; ils venaient de lui prendre son porte-monnaie. Pour cette fois-là, la récolte ne fut pas abondante : quatre sous ! Un sou par tête ! Et, comme nous nous étions arrêtés pour observer sur place le cynisme du gamin de Paris, qui, tout en dépouillant les morts, se livrait à leurs dépens aux plaisanteries les plus macabres, je vis que celui qui avait pris les quatre sous avait également retiré du portemonnaie un petit papier plié.
— Passe-moi ça, le papier est pour moi, dis-je.
Le gamin, avec une soumission et une simplicité parfaites, me tendit le papier, trouvant sans doute, lui
et ses camarades, tout naturel que je voulusse, moi aussi, avoir ma part de butin.
Le papier n'avait pas grande importance; mais tout document recueilli dans de telles circonstances devient intéressant pour le collectionneur. Je le reproduis donc ici :
«Ordre de faire accompagner le citoyen Fournoy Emile, garde au 114^ bataillon, actuelleiyient Hôtel de Ville, de barricades en barricades. S'il n'est pas reconnu, le maintenir en arrestation sous le couvert du