SALUT PUBLIC
« Le Commissaire de police attaché au ■^'"^^'■^ cabinet du délégué,
la mairie 1er arrondissement. « x . llLNRl ».
Place du Théâtre-Français, il y avait plusieurs cadavres dans le fossé de la barricade. Un enfant pleurait silencieusement sur une pierre. Son morne désespoir fendait le cœur.
— Qu'as-tu, mon petit?
Pas de réponse.
— Voyons, qu'as-tu, mon garçon? Peut-on faire quelque chose pour toi?
Et le petit de répondre, sans hausser la voix, sans même lever les yeux, mais montrant un cadavre du doigt : « On a tué mon père qui était sorti pour aller chercher du pain. »
, Nous arrivons à l'Hôtel de Ville : partout des traces de lutte et de bataille. Là, comme aux Tuileries, Tin-
cendie n'a pas seulement été une mauvaise action, mais un criminel vandalisme irréparable.
Bien que la course soit longue en tout temps et surtout dans ce Paris bouleversé, nous gagnons le Père- Lachaise.
C'est là qu'avait lieu, il y a quelques heures, la dernière agonie de la Commune expirante.
Quel spectacle nous attendait?... Il faudrait une plume plus éloquente que la mienne pour en retracer toute l'horreur.
On avait déjà enlevé la plus grande partie des victimes; mais quelques-unes gisaient encore sur le sol portant sur leur visage la trace des souffrances qui avaient précédé la mort. D'autres n'étaient même pas tombées à terre : elles s'étaient appuyées, pour mourir, à la grille d'une sépulture quelconque. La mort était venue ; et le corps était tombé en avant, restant suspendu les jambes d'un côté, la poitrine, les bras et la tête de l'autre.
Le sol était couvert de taches de sang que la terre avait bues, gardant à sa surface une teinte brunâtre.
Les obus et leurs éclats frappant les monuments avaient couvert la terre de fragments de marbre et de pierre, perdus au milieu de képis, de livrets, de bidons, d'armes et de vêtements de toute sorte.
Au moment où nous gravissions les petits chemins ascendants qui conduisent à la partie supérieure du cimetière, nous rencontrons une corvée de fantassins qui ramassait les morts.
Le hasard nous conduit^ Meyer et moi, au plus pittoresque carrefour du cimetière, le carrefour Michelet. C'est un point stratégique ; huit avenues y aboutissent : aussi les fédérés y avaient-ils placé une batterie.
Les canons étaient encore en position, pointés dans la direction de l'Arc de Triomphe, et un nombre considérable d'obus avaient été entassés dans les chapelles du voisinage, dont on avait fait sauter les serrures afin de les convertir en magasins.
Les morts, dont l'effroyable canonnade avait dû interrompre le long sommeil, devaient être bien surpris de voir que le petit monument sous lequel ils reposent à perpétuité, — jusqu'à ce qu'on les en chasse, — était transformé en arsenal de guerre !
Les fanatiques communards, — à la solde de la Prusse, — après la chute de la colonne, avaient proposé d'aller aux Invalides et de jeter à Teau les cendres du grand homme, qui avaient voulu reposer : « sur les bords de la Seine au milieu de ce peuple français quil avait tant aimé », — dont il avait fait tuer un million d'individus, — peuple qui, en ce moment, avait le mauvais goût de ne pas lui rendre cet amour.
La proposition n'avait pas prévalu; mais tenir là, sous la main, au Père-Lachaise, la chapelle de Morny, un frère de Napoléon III, et ne pas faire payer à sa dépouille les rancunes accumulées pendant l'Empire, c'eût été le fait de gens plus sages et plus impartiaux que les fédérés.
Aussi la porte de la chapelle avait-elle été défoncée à coups de madrier, et tout le mobilier funéraire,
saccagé, pillé, jeté au dehors; les dalles couvrant le caveau avaient été brisées, et le cercueil retiré du compartiment dans lequel on l'avait placé, gisait, renversé dans le fond du caveau, entouré des fragments de dalles qui étaient tombées dans le vide.
Pendant que Meyer ramassait des violettes artificielles qui avaient orné le petit autel, voulant en faire hommage — ce qu'il fît du reste dans lasuite — àla duchesse de Morny, un fantassin attelé à une voiture à bras, chargée d'obus, s'était engagé dans la descente fort rapide qui longe la chapelle de Morny. Entraîné par le poids de sa voiture, il n'était plus maître de la retenir et arrivait sur nous avec une vitesse qui s'accélérait à chaque tour de roue.
11 criait comme ces cochers de voitures emportées, qui espèrent mettre les gens sur leurs gardes.
Arrêter la voiture, il n'y fallait pas songer : autant se jeter au-devant d'un train lancé à toute vitesse.
Si Meyer et moi nous nous retrouvions aujourd'hui dans la même position, je ne doute pas que nos jambes ne nous fournissent encore l'élasticité et la force voulues pour bondir hors de la portée de ce nouvel engin de guerre.
Et cela nous fut d'autant plus facile alors que nous avions dix-huit ans de moins. Nous nous trouvâmes, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, blottis derrière les chapelles du voisinage.
Le fantassin, par un sentiment aussi humain qu'irraisonné, avait dévié de la ligne droite et rabattu sur nous; une roue accrocha le trottoir et la voiture versa,
projetant les obus dont elle était chargée dans toutes les directions.
Je ne sais ce qu'a éprouvé Meyer. Pour ma part, j'eus un moment de poignante angoisse. Nous avions beau être garantis par des murailles; si les obus avaient éclaté, nous eussions été coupés en morceaux par les ricochets.
Par une grâce suprême de la Providence, aucun de ces obus n'éclata et nous pûmes retirer le pauvre soldat, pris sous sa voiture, et dont les deux mains, les deux genoux et le menton étaient en sang; mais il était si content d'avoir échappé au danger qu'il avait couru, qu'il ne ressentait, disait-il, aucune douleur.
Pendant que nous relevions le fantassin, nous entendîmes, à quelques pas de nous plusieurs feux de peloton. Cela venait d'en haut.
Quelques minutes plus tard, nous voyons défiler une compagnie d'infanterie, capitaine en tête.
Le sous -lieutenant marchait sur le côté de ses hommes; il était pâle comme un mort et soulevait son képi pour s'essuyer. La compagnie appartenait au 65^ de marche. La figure de ce soldat qui, je l'ai su plus tard, avait reçu quatre blessures à Sarrebruck, m'avait frappé. A quelque temps de là, les hasards de l'existence m'ayant remis en contact avec lui, je lui rappelai dans quelles circonstances je l'avais vu pour la première fois. Voilà ce qu'il m'a raconté :
<( Ma compagnie avait reçu l'ordre d'aller prendre à Mazas cent quarante-quatre fédérés, parmi lesquels se trouvaient plusieurs artilleurs de Vincennes passés à
352 NOU>nEjiU JOURNAL d'uN OFFICIER d'oRDONNANCE. ;
la Commune, et de les conduire à une destination que >
nous n'avions pas à leur indiquer. \
« Le capitaine et moi, nous nous présentâmes à la ;
prison où, après les formalités d'usage, on nous remit ]
les cent quarante-quatre hommes que nous enca- '^ drames avec nos quatre-vingts soldats, baïonnette au canon.
« Comme ces malheureux ne savaient pas oii on les '
menait, ils ne montrèrent aucune velléité de résis- .
tance. Nous arrivâmes sans incident à l'entrée du - Père-Lachaise.
« Là, nous fîmes halte et le capitaine prit les ordres ^é
d'un officier supérieur chargé de nous recevoir et 1
auquel il remit le reçu des cent quarante-quatre '(
hommes. i
« Les prisonniers comprirent seulement alors de i
quoi il s'agissait. i
« Je les vis presque tous saisis d'un tremblement 1
nerveux. Ils commencèrent à se lamenter, se mirent -i
à genoux, se tordirent les mains, criant : « Pardon! ^
Messieurs, pardon! qu'avons-nous fait pour être ^
fusillés? » i
« Les uns avaient complètement perdu la raison et J
se débattaient au milieu des coups de crosse. Les ]
autres, hébétés et inconscients, marchaient machina- ^
lement à la file comme des moutons. j
« Nous entrâmes dans le cimetière. Nous gravîmes ?
la rampe et nous arrivâmes au fameux mur. j
« Parmi nos prisonniers, il y avait un certain nombre |
de francs-maçons qui se revêtirent de leurs insignes, vi
croyant sans doute en imposer à ceux de leurs frères qui se trouveraient par hasard parmi les exécuteurs. L'un de ces francs-maçons me remit son écharpe, sa montre, son porte-monnaie et un billet d'adieu pour sa femme et ses enfants. Je n'ai pas besoin de dire que je remplis scrupuleusement la triste mission qu'il m'avait donnée. Je faillis m'en repentir, car la malheureuse femme eut Taudace de dire plus tard que son mari avait plus de 300 francs sur lui quand il fut fusillé.
« Quand nous arrivâmes près du mur, nous trouvâmes là de l'infanterie de marine et on demande des hommes de bonne volonté pour former trois pelotons d'exécution. Je dois avouer que ce fut à qui se présenterait parmi ces soldats. Ce corps avait été très maltraité par l'émeute et à toutes les supplications des fédérés ces marsouins inflexibles répondaient : « Pas de quartier I Vous avez empalé nos frères; c'est notre tour. » On m'imposa le rôle pénible de compter les condamnés et de les former par fractions de douze.
« On plaçait chaque fraction devant l'un des trois pelotons. L'officier levait son sabre et les trois pelotons faisaient feu ensemble, abattant ainsi trente-six hommes à la fois.
<( Cette opération se renouvela quatre fois, pour la troupe entière, et, par conséquent, chacune des trois fractions de douze hommes qui furent exécutés les derniers avait devant elle trente-six cadavres.
« Bien peu moururent dignement, excepté cependant les artilleurs qui ouvraient leurs vareuses et présentaient bravement leurs poitrines aux balles. »
Le massacre du cimetière du Père-Lachaise n'a de comparable en horreur que celui de Quiberon. Ce sont deux flétrissures pour la France; deux flétrissures imputables au gouvernement d'une assemblée sans responsabilité. Le tyran le plus sanguinaire eût hésité à faire fusiller des officiers qui s'étaient rendu s à discrétion, après les avoir laissés vivre plusieurs jours.
L'Assemblée de Versailles épargna du moins aux communards le supplice de l'attente.
L'humanité pouvait-elle se considérer comme satisfaite? Je ne le crois pas. Il faut avoir vu le théâtre de ces drames lamentables pour en mesurer toute l'horreur.
Quiberon est une prairie basse et marécageuse entourée d'ajoncs géants; plus loin se dressent les pierres colossales de Karnac qui ressemblent à un antique cimetière de Titans foudroyés. On a élevé à la mémoire des fusillés un petit monument en forme de dôme, où leurs ossements reposent pêle-mêle au fond d'un caveau. Un gardien lève une dalle, promène une lanterne au bout d'une corde et montre des rangées de crânes troués et fracassés par des balles. Toute cette mise en scène lugubre s'harmonise merveilleusement avec le souvenir de cette criminelle boucherie.
Il en est tout autrement au Père-Lachaise. J'ai voulu revoir cette année, dans le calme et la soHtude, le lieu de cette lutte fratricide, et je suis retourné au Père-Lachaise deux jours après la manifestation pendant laquelle Lucas, du haut de son mur, avait déchargé son revolver sur les assistants.
C'était le 30 mai. Un beau soleil inondait de lumière tout le cimetière et donnait à l'aspect de banalité, souvent ridicule, qui le distingue, un côté riant.
Le Père-Lachaise n'a rien de commun avec un Campo-Santo italien. Tout sentiment religieux en est exclu. Ce qui le dépouille de toute poésie, et, pour parler franchement, de toute respectabilité. A peine a-t-on fait quelques pas qu'on se trouve dominé, — que dis-je, écrasé, — par le sépulcre de l'inventeur, du créateur et du vainqueur de la Commune, le sépulcre de M. Thiers. Cet homme, dont la vanité fut si colossale, s'est fait construire un monument plus important que la chapelle, que la petite église du Père- Lachaise, que la maison de Dieu.
Dieu, en effet, ne vient ici qu'après M. Thiers. Estce le style pompeux ou pompier? Non, c'est un style sui generis, le style Foutriquet. C'est lui qui donne le la de la symphonie prudhommesque et académique, dans cet asile funèbre des Parisiens bien rentes.
Au sein de cette débauche de corinthien, allié à des baies semi-circulaires, empruntéesaux gares de chemin de fer, on cherche vainement le buste du petit bourgeois aux lunettes d'or, popularisé par Henri Monnier.
On ne le trouvait pas sans doute assez épique ; aussi Fa-t-on remplacé par un génie brandissant un énorme sabre de garde nationale :
« Ce sabre est le plus beau jour de ma vie. Je l'accepte pour défendre nos institutions et aussi pour les combattre. »
Ainsi doit se traduire ce rébus prétentieux, moins
prétentieux pourtant que la devise qui le surmonte en lettres gigantesques :