‹ Nouveau journal d'un officier d'ordonnanceChapitre 36 sur 50 · VERITATEM COLUIT, PATRIAM DILEXIT · texte numérisé non relu

VERITATEM COLUIT, PATRIAM DILEXIT

Je préfère de beaucoup la fameuse épitaphe anticipée de Rochefort ;

C'est Adolphe Thiers qu'on me nomme :

Sacré nom d'un petit bonhomme!

S'il faut en croire les hauts et bas employés du cimetière, on est très peu rassuré sur la durée de ce fastueux sépulcre. 11 est menacé d'être dynamité à la prochaine insurrection.

A l'ombre de ce monument colossal, élevé à un pygmée qui n'eut, comme je l'ai dit, de colossal que la vanité (vanitatem coluit), je distingue, au hasard de la lorgnette, comme dirait Un Monsieur de l'orchestrej le chétif tombeau d'Alfred de Musset, avec son saule plus chétif encore, et son buste bien peu ressemblant.

Plus haut, celui de Clément Thomas et du général Lecomte, avec une Ville de Paris, représentée par une femme armée tenant la palme des martyrs.

Au-dessous, une pyramide tronquée élevée en l'honneur des morts anonymes de Vannée terrible.

Ce n'est pas ici la place d'une description détaillée du Père-Lachaise; je dois me borner aux tombeaux de ceux qui ont joué un rôle dans le drame de là Commune. Pour les autres, je me contenterai de remarquer que le luxe a fait de grands progrès dans ce champ des vanités posthumes. Aussi peut-on consta-

DE Ll CON'CORDE AU PÈRE-LACHAISE. 357

ter une différence notable entre les anciennes sépultures qui se pressent autour du tombeau d'Héloïse et d'Abélard, sépulcre apocryphe, rapporté de Chàlonssur-Marne en l'an VIII, et celles plus modernes qui se groupent autour de Monsieur A T, glorifié par Mesdames D D, qui se sont approprié, ou peu s'en faut, le monogramme de la célèbre Diane !

Malheureusement, l'espace est mesuré aussi chichement aux Parisiens morts qu'aux vivants, partout entassés les uns sur les autres : ce qui imprime à cette nécropole un cachet de mesquinerie révoltant.

Tous les morts de marque de la Commune se trouvent dans la partie la plus moderne et la plus luxueuse du cimetière. C'est d'abord Gustave Flourens qui n'a pas de sépulture particulière :

Entre Pierre Flourens^ physiologiste, né le 14 avril 179-4, mort le 6 déceïyibre 1867, et Aline-Gabriel/e Clément, veuve de Pierre Flourens. 2 août 1807 f 28 février 1879, on lit : Paul-Gustave Flourens, -i août 1838 t 3 am7l871.

Un inconnu a ajouté au crayon : Assassiné/., cest moi qui le vengerai. Derrière, a été reléguée une couronne d'immortelles rouges ayant pour suscription : les Égaux du 4^

Non loin de là, étouffé par une foule de bourgeoises sépultures, gît Jules Vallès, 1833-1885, avec cette épigraphe : « Ce quils appellent mon talent, nest fait que de ma conviction. » Ce talent étant surtout descriptif, je ne vois pas trop quel rôle y joue la conviction. Une énorme touffe d'artémises cache à moitié un joug et

une paire de sabots, qui manquent de sincérité, car ils sont en bronze. Ce mausolée a été élevé par une fidèle dont l'initiale S., accompagnée du mot sœur^ s'étale sur une couronne d'immortelles, à laquelle sont venus s'adjoindre des ex-voto envoyés par les socialistes d'Allemagne et d'Amsterdam.

De là on monte au carrefour de Michelet, où se croisent huit avenues. Ainsi que je viens de le dire, c'est le plus important et aussi le plus intéressant du cimetière, à cause de la qualité des morts qui s'y pressent.

Je ne citerai qu'Honoré de Balzac, la comtesse de FaveroUes, Delphine Cambacérès^ Casimir Delavigne, Barye. Buloz, Eugène Delacroix, M™« Y^ Chenavard, dont l'élégant mausolée est orné d'un splendide vase de bronze et enfin le duc de Morny, fort bourgeoisement logé dans une chapelle de style indéfinissable. Il n'y a d'intéressant que ses armes, qui portent: d'or à trois merlettes, orlé d'aigles et de dauphins.

En face se dresse le beau monument élevé à Jules Michelet par souscription internationale. Le Génie de l'Histoire y abrite un médaillon d'enfant, sous lequel on lit : Lazare Michelet, 1850. Au-^lessus la belle et noble épigraphe du mausolée :

l'histoire est UNE RÉSURRECTION.

Entre le duc et l'historien gît sous une barricade de pavés le malheureux Delescluze, qui fut tué sur la place du Château-d'Eau. C'était un jacobin d'une probité austère, que l'étroitesse de ses idées avait fait surnommer Tète de Bois. Sur la tombe qui le recouvre

se dresse une urne voilée contre laquelle est appuyé un livre ouvert, où l'on peut lire la lettre d'adieux qu'il écrivit à sa sœur.

Cette tombe, en forme de barricade, marque l'emplacement du dernier combat que livra la Commune aux Versaillais ; les traces s'en voient encore sur les tombes voisines.

Le panorama dont on jouit de cette partie du cimetière est un des plus beaux de Paris. Malheureusement, avec la portée de l'artillerie moderne, les beaux points de vue se trouvent être des points stratégiques de premier ordre et sont exposés aux ravages de la canonnade. La batterie du Père-Lachaise était dominée par la batterie versaillaise de Montmartre que la Commune n'avait pas su défendre. Son feu fut éteint, et la position qu'elle défendait, emportée d'assaut par les Versaillais.

Comme ils ne faisaient pas de quartier, la lutte suprême continua au milieu du labyrinthe des tombes, dans la direction de Vincennes, jusqu'aux grands espaces réservés alors aux fosses communes.

C'est aujourd'hui la partie la plus riante du cimetière, parce que la vanité humaine ne l'a ni ridiculisée, ni masquée de monuments, la plupart ineptes.

0 prodige I les bourgeois veulent bien y permettre à la mort de s'y livrer à sa tâche providentielle, qui est de refaire la parure de la vie.

Aussi une végétation splendide recouvre les anciennes fosses communes. On ne se croirait plus dans an cimetière moderne, mais dans un poinetum antique

OÙ les sépultures, dissimulées dans des cryptes invisibles, ne laissaient voir de la mort que le rajeunissement auquel elle travaille dans le mystère et le silence.

Le coup d'oeil dont on jouit sur ce plateau richement boisé, n'est ni moins élégant, ni moins riant que celui du carrefour Michelet. Un soleil radieux éclairait le dernier jour de la Commune. Les pauvres fugitifs qui cherchaient à gagner le mur de ronde, pour échapper aux balles versaillaises pouvaient voir les deux colonnes de la place du Trône et tout inondé de lumière, le donjon de Vincennes au pied duquel un autre Foutriquet boiteux avait fait fusiller le duc d'Enghien.

Un saule autrement vigoureux que celui du poète marque actuellement l'emplacement où tombèrent les derniers combattants de la Commune. L'œil cherche involontairement sur le mur de ronde, la trace desballesinexorables. Le temps ou la main deshommes l'ont fait disparaître.

Rien n'indiquerait que ce petit coin où la nature est si calme et si riante, a été ensanglanté par une des plus effroyables boucheries de ce siècle, sans les ex-voto que les survivants de la Commune ont accrochés au mur d'enceinte.On y remarque des couronnes d'immortelles atteintes d'une calvitie irrémédiable, offertes par des journaux communards «et par des groupes d'ouvriers.

A gauche s'étale une espèce de trophée maçonnique rouge, à la fois grotesque et sinistre. Il se compose d'un niveau^ coiffé du bonnet phrygien, sur lequel se détachent en sautoir une ancre et un gouvernail.

L'interprète qui voudra! Je préfère la simple cou-

ronne en copeaux, chétive, misérable, sur laquelle on lit : « A mon fils. »

Ils avaient des mères, ces inorts anonymes, ainsi que les désigne une couronne offerte l'année dernière par le Groupe d'études du 111° arrondissement ; ils avaient des mères, caria plupartétaient depauvres jeunes gens qui se battaient pour leurs trente sous par jour. Pourquoi leur ref u ser ce coin de terre qu'ils ont arroséde leur sang?

Un comité de survivants a voulu Tenclore de bornes reliées par des chaînes, pour qu'il ne fût plus foulé aux pieds par les passants. Ces bornes et ces chaînes ont été enlevées par l'administration du cimetière. La vengeance posthume de Thiers n'est-elle pas encore satisfaite, ou bien la Yille de Paris refuse-t-elle de concéder définitivement à ces pauvres enfants rebelles quelques mètres carrés d'un terrain qu'elle compte vendre très cher aux riches banquiers ?

De toute façon, ce serait une honte pour Paris et pour la France. Aussi espérons-nous que notre faible voix sera entendue, et qu'on laissera dormir tranquilles les fusillés anonymes de l'Année terrible. N'y ont-ils pas autant de droits que Delescluze qui repose en paix sous sa luxueuse barricade?

A ce propos, voici une lettre que m'adresse le frère de Ferré, qui a consacré sa vie à obtenir l'érection du monument des Fédérés :

« Levallois, 29 juin 1888.

« Monsieur, « Mes occupations m'ont empêché de répondre plus

tôt à votre lettre ; je vous prie de vouloir bien excuser ce retard involontaire.

« Je vous donne donc les quelques renseignements que vous me demandez au sujet du monument des Fédérés.

« Il y a quatre ou cinq ans, les groupes socialistes de Paris, ainsi que quelques républicains radicaux se réunirent en comité afin de recueillir des souscriptions pour ériger un monument sur le terrain des Fédérés, concédé par la Ville de Paris.

« La souscription faite, les matériaux achetés et rentrés au cimetière, on empêcha l'érection du monument par ordre de M. le Préfet de la Seine.

(( Depuis trois ans la question est pendante. Actuellement deux députés sont chargés de rendre visite à M. Floquet, ministre de l'Intérieur, avant de faire une interpellation à la Chambre. Sitôt que j'aurai du nouveau, je vous en préviendrai.

« Recevez, Monsieur, mes salutations.

« H. Ferré.

a 4, place Châleaudun ù Levallois-Perret. »

Je crains pour M. Ferré que le nouveau dont il parle se fasse attendre : Floquet n'est plus ministre et ses successeurs ont d'autres chats à fouetter.

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