EPILOGUE
Me voici arrivé au bout de ces notes qui n'ont d'autre mérite que la sincérité. Quelle moralité faut-il en tirer?
J'ai pensé à demander cette moralité à une femme qui joua un rôle dans la Commune et qui, depuis, est devenue une sorte de Blanqui féminin dont tous les survivants de la Commune acceptent l'autorité : Louise Michel.
Louise Michel représente pour moi un de ces moines du moyen âge qui macéraient leur corps, qui partageaient leur pain avec leurs frères souffrants, avant d'aller s'asseoir au tribunal de l'Inquisition et de prononcer des sentences de mort. Ils étaient sincères et ils étaient prêts à donner leur vie pour l'humanité qu'ils décimaient, afin de l'améliorer.
Voici ce que Louise Michel m'a écrit :
« A Monsieur d'Hérisson.
« Levallois, 13 avril 1888.
« Monsieur,
« Le respect de la vérité dont vous faites preuve en vous adressant aux vaincus pour des événements ra-
contés officiellement jusqu'alors par les vainqueurs m'est un sûr garant que ma réponse ne sera pas tronquée dans votre livre : c'est pourquoi je n'hésite pas à vous la donner.
« Le progrès évoluant à travers les âges se débarrasse à chaque transformation de ses formes les plus grossières.
« Son dernier mot ne viendra jamais, puisque l'idéal humain recule à mesure que l'horizon s'élargit et que ce qui paraissait utopie à une époque devient réalité à l'e'poque suivante.
« Il y a entre les franchises communales du moyen âge et les Communes de Paris, de Lyon^ de Marseille, de Garthagène en 1871 la même différence qu'entre ces mêmes communes et l'humanité libre sur la terre libre. C'est là que nous allons.
Des étapes à l'infini se succéderont par-delà cette première période consciente, et il y aura, je l'espère, plus de difl'érence entre nous et les hommes de ces humanités supérieures, qu'on en trouve en descendant j usqu'au fond connu des âges — entre les peuplades des cavernes et les nations contemporaines.
a La Commune de Paris en 1871 est née de l'indignation contre les lâchetés, les trahisons, les incapacités de ceux qui gouvernaient alors et gouvernent ou essaient de gouverner encore aujourd'hui. La liberté comprimée depuis vingt ans — depuis toujours — a fait explosion, et le 18 mars nous nous sommes trouvés les maîtres de la situation au moment même où nous pensions mourir pour la liberté.