‹ Nouveau journal d'un officier d'ordonnanceChapitre 5 sur 50 · ÉPILOGUE DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE DE LA GUERRE

mon bon chevai par une mauvaise chaise m'avait fait froid dans le dos.

Ma carrière militaire était terminée. Seulement, j'étais prisonnier de guerre, comme tous les officiers, depuis Trochu jusqu'au dernier sous-lieutenant. L'armée active avait rendu ses fusils, tandis que la garde nationale conservait les siens dont elle devait faire un si bel usage. Idée triomphante de ce bon Jules Favrel Quant aux officiers, on leur avait laissé leurs armes, mais ils étaient néanmoins prisonniers de guerre.

Je fis, selon l'usage, avec toutes ces armes, dans mon appartement de la rue Boissy-d'Anglas, une belle panoplie et je me mis à attendre la permission de me rendre à Bordeaux que j'avais sollicitée de l'autorité militaire.

Mais il était dit que mon épée me servirait encore et que je la bouclerais, une fois de plus, pour un rôle, bien pacifique d'ailleurs, auquel j'avais été voué, une fois déjà, celui de sauveteur d'objets mobiliers.

J'avais des amis propriétaires d'un de ces beaux hôtels qui forment le rond-point de la place de l'Étoile, dont les portes s'ouvrent sur la rue de Tilsitt et dont les fenêtres ont vue sur l'Arc de Triomphe.

Classés parmi les bouches inutiles, mes amis avaient quitté Paris, avant l'investissement, pour aller faire ronron, — au soleil de Cannes, — pendant que nous autres, nous mourions de faim et de froid.

Ils avaient laissé leur immeuble à la garde de leur concierge et de sa femme, et me sachant auprès du Gouverneur, ils leur avaient donné l'ordre d'accourir

auprès de moi, à la moindre alerte, pour y trouver aide et protection.

Ce qui donnera une haute idée de l'opulence des maîtres de Thôtel de la rue de Tilsitt, c'est d'abord ce détail, que bien que leurs objets les plus précieux eussent été transportés en Angleterre, il restait encore dans leur hôtel pour plus de deux millions de meubles et d'objets d'art. Et c'est ensuite cette particularité que leur concierge était tout bonnement un ancien capitaine, chevalier de la Légion d'honneur.

Il avait un fils sous les drapeaux, qui lui-môme était capitaine.

La vue de cet homme en habit noir, habitant dans une loge et tirant le cordon, m'avait tout d'abord chiffonné. J'étais moi-même capitaine et j'avais un profond respect pour le ruban rouge qui, à cette époquelà, était un peu moins prodigué que de nos jours. J'en Toulais à ce concierge d'avoir abaissé son passé et sa décoration en descendant jusqu'à la domesticité. Mais un jour, que je lui reprochais discrètement ce que j'appelais sa décadence, il me remua l'âme par ces simples mots: « La place est bonne, et mon petit n'a pas assez de sa solde pour vivre. » Je lui pardonnai, et depuis je m'amusais toujours à stupéfier ses propriétaires, en lui donnant une bonne poignée de main, quand je sortais avec eux et en l'appelatit : « Mon cher camarade ! »

Mon cher camarade était venu, plusieurs fois, me trouver au Louvre. Lorsque les habitants de la banlieue refluèrent à Paris, j'étais parvenu à préserver

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rhôtel qu'il surveillait de leur contact désagréable pour les tapis et les rideaux. Lorsque Paris eut capitulé, des affiches prévinrent la population que les Prussiens allaient faire leur entrée dans la ville.

Jules Favre avait bien essayé de nous épargner cet affront.

Mais Bismarck lui avait cloué la bouche par cette réponse : « Si, plus tard, je rencontre sur les chemins de l'Allemagne un ancien soldat mutilé et s'il me dit : Toi, tu es riche et puissant et intact; moi, j'ai perdu ma jambe ou mon bras pour prendre Paris, et tu ne me Tas pas même laissé voir; qu'est-ce que je lui répondrai? »

Il avait été convenu cependant — et cette concession fut arrachée autant à la modération de Bismarck qu'à son désir d'éviter des conflits qu'on aurait été obUgé de réprimer, — il avait été convenu que la zone abandonnée aux Prussiens serait un grand parallélogramme limité par la Seine, la place du Carrousel, la rue et le faubourg Saint-Honoré, et l'avenue des Ternes.

L'immeuble de mes amis se trouvait dans cette zone et leur concierge accourut chez moi pour me prier de soustraire l'hôtel, non plus à l'occupation française, mais à l'occupation allemande.

— C'est bien, mon cher camarade, lui dis-je; faitesmoi dresser un lit dans le vestibule. La veille de l'entrée des troupes, j'irai coucher rue de Tilsitt et nous serons deux pour voir ce qui se passera le lendemain.

Le soir du 28 février, je revêtis mon uniforme et

j'allai prendre possession de Thôtel. Le malin du l^' mars, à la pointe du jour, j'étais debout.

Du balcon du premier étage, je contemplais, sous les lueurs du soleil levant, ces grandes avenues désertes et muettes où allait défiler l'ennemi. Les rayons lumineux semblaient sortir de derrière le Louvre et, courant sur les Champs-Elysées dévastés, ils venaient dorer les deux groupes colossaux de l'Arc de Triomphe qui regardent Paris.

L'un représente la Guerre et l'autre représente la Paix.

Yoilà la déesse farouche, à l'épée tendue, qui vole au-dessus des hommes en fureur, la bouche ouverte et la Marseillaise sur les lèvres.

Et, en pensant à nos armées prisonnières, à la patrie demi-morte, à cette Marseillaise surtout dont Paris venait de se gargariser, depuis six mois, pour aboutir à la Ma7'che royale prussienne éclatant sous cette voûte, j'aurais voulu faire voler en éclats les statues menteuses.

De l'autre côté, encore un mensonge ! Napoléon, avec sa tête de César romain, personnifiant la paix et étendant les mains — comme s'il voulait les bénir — sur les villes captives agenouillées à ses pieds, sur des épis et des charrues, lui qui moissonna des hommes comme on moissonne le blé!

0 ironie poignante de la pierre ! 0 plaisanterie sinistre des simulacres!...

Et cependant devant la face impassible de l'homme du destin, je sentais les orgueils du passé et les humiliations du présent se livrer un combat formidable

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