‹ Nouveau journal d'un officier d'ordonnanceChapitre 6 sur 50 · ÉPILOGUE DE LA GLEHUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE DE LA GLEHUE

dans mon cœur de Français. J'avais envie de crier, à travers la place, des apostrophes à la pierre, comme si elle eût vécu, et de dire à l'homme impassible :

a Pourquoi es-tu venu, et pourquoi n'es-tu plus là? Si tu n'étais pas venu, ceux-ci ne viendraient pas chercher ici la revanche d'Iéna. Mais si tu étais là, tu les aurais sans doute ramenés chez eux. »

Alors une pensée enfantine me traversa l'àme et je me figurai que la statue, du moins ce jour-là, ne verrait pas le visage des Prussiens et qu'elle les contemplerait, de dos, comme les contempla toujours celui qu'elle représentait.

Il est huit heures du matin ; dans l'avenue de la Grande-Armée, quelques groupes clairsemés ; sur la place de l'Étoile, un peu plus de monde; dans les Champs-Elysées, presque personne.

Devant l'Arc de Triomphe, environ cent curieux regardant les lointains de l'avenue de Neuilly, par où l'avant-garde de l'armée allemande va déboucher.

Dans de pareilles circonstances, les plus petits incidents prennent des proportions énormes. Je me disais : Passeront-ils sous l'Arc de Triomphe ou passeront-ils à côté? Il me semblait que mon désespoir aurait été atténué s'ils avaient passé à côté et augmenté s'ils avaient passé dessous.

Je n'étais pas le seul à discuter les amertumes de ce dilemme. Le gardien de l'Arc de Triomphe était à ce moment et est encore aujourd'hui un brave homme nommé Jannaux.

Dès le commencement du siège, il avait fait à son

monument une toilette de guerre. Aidé de quelques camarades, il était allé chercher, dans un terrain vague donnant rue Lauriston, de la terre meuble et il en avait étendu sous l'Arc de Triomphe et tout autour une épaisseur d'un mètre environ, pour faire une sorte de matelas où viendraient s'enterrer et s'amortir les obus du bombardement. On avait garanti, tant bien que mal, les principaux bas-reliefs avec des poutres afin de les mettre à l'abri des éclats.

La veille, Jannaux, pour éviter à son monument l'affront de voir l'ennemi défiler sous sa glorieuse arcade, avait creusé dans cette terre deux fossés en croix, dans l'axe même de cette arcade.

Au moment où huit heures du matin sonnaient, le premier Allemand de l'extrême pointe d'avant-garde franchissait les fortifications, à la porte de Neuilly.

C'était un beau jeune homme, blond, lieutenant de hussards prussiens, suivi de six cavaliers. Il enleva son cheval au galop, monta à fond de train l'avenue de la Grande-Armée, dispersa du geste les gens qui stationnaient devant l'Arc de Triomphe, et sans respect pour les fossés du pauvre Jannaux, passa ainsi que ses hommes sous la porte colossale.

Au moment où il la franchissait, il fit un geste avec son sabre. Était-ce un geste de bravade ? Était-ce un geste de respect involontaire ? Je n'en sais rien.

De l'autre côté de l'Arc de Triomphe, il arrêta son cheval devant une demi-douzaine de gamins et leur demanda naïvement le chemin du Palais de l'Industrie.

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