H. DE BALZAC
Qui pourrait ne pas aimer les fleurs quand on songe que, seules dans la nature, elles font toujours du bien et jamais du mal, que toujours fécondes en charmes et en douceurs, elles ne nuisent jamais à rien, ni à personne.
Par une exception unique, elles n’ont pris que le beau côté des choses de ce monde et rien de la triste contrepartie qu’on trouve trop souvent dans la nature humaine.
La plupart sont admirablement belles, et aucune en retour ne se montre d’une laideur repoussante. Le plus grand nombre d’entre elles ont un délicieux parfum et bien peu de désagréables odeurs. Ensuite, par une parti-
cularité remarquable de leur essence toute bienfaisante, celles dont le calice contient un suave encens le répandent au loin, tandis que celles qui portent une âcre senteur ne l’exhalent pas au dehors. En entrant dans un jardin, on se sent enveloppé des flots de parfums de l’oranger, de l’héliotrope ; le doux arôme suit tous les pas et se répand au loin. Le géranium, au contraire, garde si bien son odeur dans son sein que pas un souffle d’air ne vous l’apporte; vous passez auprès de lui sans vous apercevoir de rien que de ses belles couleurs.
Les fleurs, si bien partagées, n’ont rien non plus des disgrâces humaines : leur enfance en feuillage et en boulons est toute charmante, et la décomposition, si repoussante chez les autres êtres, ne paraît pas en elles : leur mort est une neige embaumée qui tombe sur la terre.
Aussi, dans tous les lieux, dans tous les temps, cette belle partie de la création a été l’une de nos affections les plus vives.
Dans les hôtels à la mode, les escaliers, les salons, sont garnis de (leurs ; les jardinières mettent des rideaux de feuillages devant les fenêtres; les cheminées se changent en parterre ; on a inventé des lustres d'été pour mettre des fleurs jusqu’au plafond. Elles forment les plus charmants décors aux lambris, elles forment la plus charmante parure dans la main des femmes.-
Si les riches s’entourent de fleurs, les pauvres n’en sont pas moins jaloux.
Souvent ceux qui n’ont pas de quoi acheter du pain
achètent des fleurs. Dans une rue qui descend du marché, on voit passer une pauvre femme apportant un pot de pensées, précieusement serré entre ses deux mains... Elle le regarde, elle sourit... ce sourire étranger sur ses traits maigres et flétris, montre que les fleurs sont le bonheur de ceux qui n’en ont pas... Un instant après, en levant les yeux au dernier étage d’une sombre masure, on voit reparaître le pot de pensées à la fenêtre de la mansarde, dont il éclaircira la tristesse.
Dans nos temps civilisés, ce goût des fleurs doit sembler naturel, mais on le trouve aussi au plus haut degré dans les siècles barbares de nos pères.
On est étonné de voir quel extrême intérêt ces hommes si rudes et si matériels attachaient à des fleurs. Le don d’un chapel de roses ou de violettes était pour eux chose de haute importance ; il formait parfois toute la dot d’une mariée. On trouve beaucoup de vieilles chartes où sont gravement consignées des redevances de roses. Ainsi les ducs et pairs qui avaient leur pairie sur le ressort du parlement, devaient une fois l’an faire baillée aux roses aux vénérables magistrats de ce corps. C’était une cérémonie très-sérieuse, que présidait le roi, et pour laquelle le palais de la Cité revêtait sa pompe des plus grands jours.
Les fleurs avaient alors tant de prix qu’une grande partie des environs de. Paris était consacrée à leur culture ; il y avait plus de terres employées à produire des fleurs que du blé; on les regardait comme une des richesses de la France. De ces vastes champs de fleurs il
s’en est conservé quelques-uns jusqu’à nous ; les terrains de Fontenay-aux-Roses, par exemple, gardent encore leur ancienne destination. En contemplant cet espace, qui depuis douze ou quinze cents ans produit des fleurs chaque été, en songeant à toutes les moissons radieuses qui se sont épanouies sur celte terre, la pensée est éblouie de tout ce qui s’amasserait là de roses si on pouvait les voir réunies... On escaladerait le ciel sur celte montagne parfumée !
De tous les objets extérieurs, ce sont les fleurs qui se lient le plus étroitement à nous, elles semblent faire partie de notre existence.
Elles interviennent dans toutes les choses de la vie publique et privée. Elles sont près de nous au baptême, au mariage, dans le champ où nous allons chercher le repos éternel. A notre fête, elles sont le symbole du bonheur qu’on nous souhaite. Elles entrent à propos de tout dans les demeures ; elles se mêlent aux plaisirs, aux choses saintes; elles vont à la messe, elles vont au bal. Dans la vie publique, elles ornent les places, les monuments, elles consacrent toutes puissances ; nulle souveraineté royale ou populaire n’a pu se passer d’elles.
Mais c’est surtout dans la vie journalière et privée que la présence des moindres végétaux a des charmes, parce que là on ale temps de les contempler, de les étudier, et plus on observe ces merveilleux phénomènes de la nature, plus on les admire un bourgeon qui s’épanouit doucement, et de son tube étroit jette une large gerbe de
feuilles et de fleurs, c’est un miracle qui s’opère sous vos yeux, c’est une chose charmante qui naît de rien, c’est l’air et le soleil qui, dans leur travail splendide et mystérieux, accomplissent leur œuvre sur cette fenêtre.
Clémence Robert.