‹ Nouveau langage des fleursChapitre 67 sur 69 · LA VERVEINE · texte numérisé non relu

LA VERVEINE

n marchand drapier des environs de la place Sainte-Opporlune, M. Bénard (ils et compagnie était assis devant Simon, son jardinier. M. Bénard était bourgeois de Paris, d’une ignorance phénoménale, et lisait quotidiennement le Charivari, ce qui naturellement l’avait conduit dans les régions du scepticisme.

Cependant Simon Troëen, natif deGand et jardinier de profession, conservait encore quelques-uns des attraits de cette belle et fraîche nature qui l’avait fait, dans son temps, le sujet de plus d’un rêve de jeune fille à marier. Au moment ou il subissait le regard de M. Bénard fils et

compagnie, il était planté droit devant une plate-bande du jardin de la villa que possédait le drapier, vers les latitudes de Sèvres et de Meudon, et où le sceptique marchand allait, par les beaux soirs d’été, chercher d’autres aspects et d’autres parfums que ceux offerts par la place Sainte-Opportune.

Sans s’inquiéter autrement de l’air railleur de Bénard, Simon Troëen, le bras tendu en avant, désignait du doigt deux charmantes fleurs dont les tiges se balançaient doucement au souffle d’une tiède brise de juin.

Et il disait avec feu :

— Oui, M. Bénard, oui, avant' quinze jours, vous le verrez par vos yeux... si vous laissez cette verveine à côté de cette marguerite, la verveine périra : cette pauvre petite, elle périra de'jalousie!...

— De jalousie?... dit le marchand avec un sourire eharivaresque.

— De jalousie!... Jésus, mon Dieu! quand je vous répète que c’est un fait, un vrai fait... Enfin, Paris a des savants, etc...

— Je ne crois pas aux savants, fit Bénard.

— Mais, reine du ciel, reprend Simon, j’ai vu, vu... moi-même avec ces fleurs que voilà... Qu’avez-vous à répondre, M. Bénard?...

— Que tu as vu de travers...

— Oh !... oh !... oh!... s’écria Simon ne pouvant s’empêcher de frapper du pied d’impatience, malgré son respect pour son patron... Oh !... si je vous contais...

— Conte, dit le marchand s’asseyant sur un meuble rustique de la façon de Simon ; conte, mais je te préviens que, nous autres Parisiens, nous sommes devenus bien incrédules, nous ne croyons plus guère qu’aux révolutions !

Simon, autorisé, prit une altitude oratoire et commença ainsi :

— Voyez, M. Bénard, j’avais comme aux environs de vingt ans. Depuis une couple d’années, on commençait à parler de moi à Orchies où. je suis né : c’est que, sans chercher à me vanter, on a rarement vu un garçon s’acharner aux fleurs comme je faisais. Ce n était pas pom gagner mes quarante sous par jour que, dès tiois heures du malin en été, je me mettais à gratter, à saicler, à fouiller, arroser les plates-bandes de notre jardin! Mais, c’est que je n’étais heureux qu’avec mes fleurs. Et en effet, M. Bénard, je vous le demande, y a-t-il au monde rien de plus charmant que ces petits joujoux du bon Dieu, qu’il semble avoir inventés pour réjouir les yeux et le cœur des âmes bonnes et honnêtes?

Or, voilà qu’un jour que j’étais en extase devant une marguerite et une verveine, précisément les sœurs de celles-ci, M. Bénard, mon père arrive et me dit : Simon, lu as vingt ans, je veux te marier, mon garçon. boit bien, mon père, que je réponds en mettant un tuteur à la marguerite ; car elle promettait une telle abonoance de Peurs, que je voyais bien qu’elle ne serait jamais en état de les porter. — Ecoute, reprit mon père, il y a en lace

de notro maison deux jolies filles, l’honnêteté et la sagesse mêmes; l’une c’est Louise, l’autre c’est Annette : laquelle préférerais-tu, mon enfant? — Celle que vous préférerez vous-même, répondis-je en faisant un geste d’impatience : car en enfonçant le tuteur de ma marguerite, je venais de le casser.

— Mais, reprend mon père, c’est à toi seul de faire ton choix. Demain dimanche, nous irons à la feuillée, tu feras danser ces bonnes filles, et ensuite tu me diras ton goût. C’est convenu, fis-je en jetant quelques gouttes d’eau à ma verveine, vu que le ciel était enflammé ce jour-là, qu’elle aurait eu beau lui demander le lendemain matin quelques gouttes de rosée, elle n’aurait pas eu seulement une larme, la pauvre petite.

Le lendemain dimanche, en revenant le soir de la danse, mon père but une canette de bière et me dit : Eh ben?...

Dame.... mon père... moi, je ne sais pas trop... Annette et Louise me paraissent également deux bien braves filles.

Diable! fit le vieux Iroëen, lu ne peux cependant pas les épouser toutes les deux; il faut faire un choix.

— Ah ! père, répondis-je, s’il s’agissait de décider entre une rose et un dahlia, je me tirerais bien d’affaire: mais entre deux femmes, quelle différence peut-il y avoir? Je vous répète que je désire que vous choisissiez.

— Non, reprit mon père, ça doit venir de toi, et avec le temps ça viendra. En attendant, et puisque tu ne sais

pas encore laquelle tu préfères, il faut les bien disposer toutes les deux.

lit, sans attendre ma réponse, voilà mon vieux bonhomme qui prend sa bêche, fait quatre entailles à la terre, approche un joli pot en faïence bleue, et y dépose ma marguerite chérie, puis cela fait, recommence l’opération pour la verveine, et me regardant en souriant, me dit :

— Porte-leur ça : la marguerite à Louise, la verveine à Annette.

— Oh! fis-je le cœur serré, donner ma marguerite et ma verveine!... C’est que, savez-vous, M. Bénard, qu’il n’y avait rien de pareil dans la contrée, depuis Orchies jusqu’à Lille et Douai! J’avais peut-être semé dix livres de graines, avant d’obtenir ces deux trésors-là! Voilà comme elle est, la nature, elle vous regarde peiner, souffrir pendant des années pour vous donner du fretin, et puis un beau jour elle se met à dire : Faut pourtant le récompenser, ce brave homme ! Alors elle nous envoie une de ces fleurs à couleurs splendides, rares, fines, délicates, à tiges fournies, abondantes, sveltes, distinguées comme des marquises ; d’autres fois, enfin, de ces plantes que, quand on s’arrête devant, ce n’est qu’un cri de joie et d’admiration.

Et mon père voulait me séparer de ma marguerite et de ma verveine !

Mais c’était un vieux malin, et malgré les deux grosses larmes qu’jl voyait rouler dans mes yeux, il s’y prit si bien que, deux heures après, l’une était sur la fenêtre de

Louise, l’autre sur celle d’Annette, à deux pieds de distance. Elles pouvaient encore se voir et causer ensemble, ces deux amours !

Je dis ça parce que je ne savais pas qu’elles allaient devenir jalouses l’une de l’autre, ces pauvres petites !

Le dimanche suivant, mon père vida de nouveau sa canette et me dit comme le dimanche d’avant : Eh ben ?...

— Eh ben, mon père, c’est toujours de même. Louise et Annette sont deux braves filles, aimables, fraîches comme des pâquerettes d’avril, et du diable si j’oserai dire que celle-ci me va mieux que celle-là. Encore un coup, pourquoi ne pas m’aider à me déterminer?

— Parce que je ne veux pas avoir la responsabilité de

ton bonheur futur.

Mais c’était un vieux malin, comme je vous ai dit. Tout en ayant l’air de ne pas m’influencer, il manœuvrait en dessous pour que je me décidasse en faveur de Louise. Il l’avait prise à part, il avait été plusieurs fois chez elle en cachette ; il avait si bien jacassé enfin, que la pauvre fille s’imaginait que je la préférais à Annette et de beaucoup. Le fait est que je ne pensais qu’à ma marguerite et à ma verveine.

Car il ne faut pas croire que je les avais oubliées, allez, M. Bénard!... Non! non!... Chaque jour, en allant au jardin, je me rangeais devant notre porte, et pendant dix bonnes minutes, je les couvais du regard sur la fenêtre ou elles étaient perchées : on m’aurait dit alors que la maison brûlait, que je n’aurais pas détourné les yeux,

bien sûr ! Fendant trois semaines, je lus enchanté ; mes fleurs se portaient comme des charmes, les feuilles se terminaient divinement, les boutons s’épanouissaient que c’était une bénédiction ; on voyait bien qu’il y avait là-dedans de la santé, de la vie pour l’éternité !... Tout à coup... c’était un lundi... je ne l'oublierai jamais... même que la veille j’avais fait danser Louise deux fois plus qu Annette, c’est que mon père, qui poursuivait toujours en dessous son idée, m’avait dit qu’Annette était retenue, bien que ce ne fût pas... Donc, ce lundi, je regarde comme à l’ordinaire, d’abord la marguerite; elle rayonnait de santé. Mais la verveine d’Annette... Oh! Dieu, M. Bénard, il n’y avait pas à s’y tromper... Elle couvait une maladie. Déjà plusieurs feuilles se penchaient le long de la tige en se tordant, et quelques fleurs se courbaient et pâlissaient, au lieu d’éclater au soleil levant, droites et feuillantes comme jadis !

Je vous demande si je fus saisi!... Mais que faire? Il était trois heures du matin. Je ne pouvais pas réveiller Annette. D’un autre côté, attendre était impossible ; j’avais intigé des camélias chez un amateur du voisinage, et j’aurais mieux aimé mourir que de les négliger. — Après un quart d’heure d’irrésolution et d’angoisses, il fallut bien partir, et pour me consoler, je me disais en marchant : Ça ne peut pas être grave, ça ne peut demander qu’une goutte d’eau et une pincée de terreau ; or, Annette, elle, la plus attentive et la plus soigneuse des filles, elle apercevra le mal, et saura le guérir.

Ah! comme on se fait illusion ! Le lendemain c’était pis, il était évident que le mal gagnait ; le surlendemain nouvelles feuilles et nouvelles fleurs malades, enfin jusqu’au dimanche des progrès effrayants ! Quoique sûr des soins d’Annette, j’aurais voulu lui parler ; mais il fallait partir à trois heures du matin et ne rentrer qu’à la nuit, quand tout le monde était couché.

Enfin le dimanche arriva ! — Et si, à cause des offices auxquels elle était assidue, comme une honnête fille doit l’être, je ne pus l’entretenir, le soir je devais la voir à la danse. En effet, à peine arrivée sous la feuillée, je cherchai Annette des yeux, et je l’aperçus à l’extrémité de la salle ; j’allais y courir, quand mon père mit ma main dans celle de Louise, et nous poussa au milieu d’un quadrille. Quitter Louise alors eût été lui faire affront ; il fallut danser. — Bon! me dis-je, mais après la figure je courrai à Annette, et je saurai ce qu’a ma verveine, je le saurai.

Ah ! M. Bénard, quel guignon !... Pendant que je dansais, il parait qu’Annette se sentit indisposée. Sa mère dut la ramener aussitôt, si bien que je ne pus lui dire un mot.

C’était pourtant bien pressant : car à la pointe du jour, dès qu’il fut possible de distinguer les objets, et jetant avec anxiété un coup d’œil sur mon amour de fleur, je ne pus retenir un cri douloureux. Toutes les feuilles se penchaient vers la terre, comme celles d’un saule pleureur; on sentait que la sève ne circulait plus, on devinait que la pauvre piaule allait se flétrir et mourir !...

Je rappelai mon sang- froid pour tâcher de découvrir un remède, et je ne découvris rien. Si elle était dans les mains d’une autre, me disais-je, je penserais qu’elle manque d’eau, mais Annette est incapable de négliger une amie. Alors qu’est-ce qu’elle a? qu’est-ce qu’elle a? ajoutais-je avec désespoir.

C’est que je l’aimais d’autant plus ma verveine, que je voyais sa sœur, la marguerite, resplendir de santé sur la fenêtre de l’escalier. Et vous savez, M. Bénard, celui de ses enfants qu’on aime le plus est celui qui va mourir.

Tout à coup je fus frappé d’une idée, et je m’écriai : Ce n’est pas la terre, ce n’est pas l’eau, ce ne sont pas les soins qui lui manquent, par conséquent, si elle est malade, c’est de jalousie. Elle est jalouse delà marguerite, elle est jalouse de la marguerite i Elle l’est ! j’en mettrais ma main au feu !

A ce moment Annette ouvrit la fenêtre ; elle était pâle, on voyait qu’elle souffrait encore, mais moins que ma verveine. Mon Dieu ! Annette, que je lui dis, en lui la montrant, ne voyez-vous pas que celle pauvre petite se meurt ! — Elle me fit un signe de tête affirmatif et d’un air bien triste : — Eh bien ? repris-je, ce n’est pas de votre faute, j’en suis sûr, et d’ailleurs je sais ce qu’elle a, elle est jalouse de sa voisine la marguerite. -- Annette ne me répondit pas, mais elle se remit à pleurer.— Oh! ne vous fâchez pas, ajoutai-je aussitôt, je sais bien qu’il n’y a pas de votre faute ; mais si on ne la retire pas de là, elle périra, Conliez-la-moi pour quelques jours, et

que Dieu me damne à toute éternité, si je ne lui rends la vie...

Elle se pencha en avant et me tendit le pot de tleurs ; je le saisis en me levant sur la pointe des pieds, je l’emportai dans notre cour, et je le confiai à mon père ; car mes camélias ne me permettaient pas de rester.

Au bout de trois jours que la verveine n’était plus près de la marguerite, elle était redevenue plus brillante que jamais; aussi-, mon père à qui je n’avais pas communiqué mes soupçons sur la cause de sa maladie, la rendit à Annette sans me consulter, et pendant que j’étais absent de la maison.

Et puis quand je rentrai le soir, il me dit malicieusement : Simon, je vois ton affaire à c’t’heure... C’est décidément Louise que tu préfères : tu n’as fait danser qu’elle dimanche dernier. — Mais père, Annette ayant quitté le

bal, je ne pouvais pas.— Ta, ta, ta, reprit le vieux

Trocen, ce n’est pas une raison. Tu n’as fait danser que Louise, je te dis... donc tu la préfères, entends-tu ! Aussi e l’ai demandée aujourd’hui, et tu l’épouseras dans huit jours. — Avec plaisir, répondis-je, car Louise est une bonne fille, et je suis sûr qu’elle me rendra heureux.

Et alors il m’apprit ce qu’il avait fait de la verveine.

Ça me donna un coup. Cependant je ne lui confiai pas ma pensée sur la cause du mal, car c’était un vieux malin, comme vous savez, et je craignais ses moqueries ; mais, dès le surlendemain, l’évidence était complète ; déjà la verveine pâlissait, et à la fin de la semaine, le jour de

mou mariage en lui donnant un dernier coup d’œil, je vis qu’elle n’en avait pas pour deux heures à vivre.

Tandis que sa sœur, la marguerite, déployait à côté ses superbes et orgueilleux panaches.

Le soir de ce beau jour, on avait transporté celle-ci sur la table du festin, elle trônait au milieu. Louise, placée à ma droite, me la montrait en souriant; quoique je fusse heureux d’épouser une si bonne créature, je me sentais le cœur gros, en songeant que ma verveine était peut-être morte a l’heure qu’il était !... A ce moment-là on me remit un billet d’Annette; voici à peu près ce qu’il disait :

« C’est fini, M. Simon... comme vous reveniez tantôt » de la messe, j’ai regardé ma verveine, j’ai tâté ses ti- » ges, ses feuilles, ses fleurs... Tout était sec et mort!

>» On dira peut-être que, depuis huit jours que je ne me » porte pas bien, je l’ai négligée !... Non, ce n’est pas » cela... Cette marguerite à côté, si belle, si triomphante,

» et qu’on lui préférait... Enfin, vous avez deviné, elle » est morte de jalousie...

» Soyez heureux, M. Simon, — moi, je pars, je quitte »> la chambre, le quartier... En restant ici, je songerais » toujours à ma pauvre verveine, et cela me ferait trop » de mal... Adieu...

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