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CRITIQUE

l'autre. C'est le premier qui prévalut d'abord. Les théologiens réformés qui succédèrent à Luther, allant plus loin que l'Eglise, étendirent l'inspiration jusqu'aux mots, aux lettres et aux signes de ponctuation. Aujourd'hui, beaucoup de critiques protestants suivent la méthode historique, qui, sans nier l'origine divine des livres de la Bible, les traite comme s'ils étaient simplement des œuvres humaines.

— Hist. Critique historiqiœ. L'expérience, comme l'existence de l'individu, est étroitement limitée dans l'espace et dans le temps. L'histoire, c'est-à-dire la connaissance des événements passés, n'est donc possible que par une sorte d'observation indirecte, par l'interprétation des traces que ces événements ont laissées : récits transmis oralement de génération en génération [tradition), objets matériels destinés à perpétuer le souvenir de certains actes {monuments, relations écrites). Déterminer la valeur de ces sources est le premier devoir de l'historien, qui devra se poser les questions suivantes : 1" le témoin nous trompet-il? 2» le témoin se trompe-t-il? On peut ajouter aussi : 3** le témoin est-il à la fois trompeur et trompé, dupe et complice des erreurs qu'il transmet? L'historien croit à la véracité du témoin jusqu'à preuve du contraire, et cette

Sreuve, il doit lachercher. La critique historique consistera ans l'examen successif de toutes les raisons qui ont pu altérer la vérité du témoignage. Est-il établi que lo témoin n'avait aucune raison de mentir, aucune raison de se tromper? nous concluerons à l'exactitude de ce qu'il afrirme. Le récit d'un seul témoin demeure forcément suspect. Est-il confirmé par d'autres? on doit s'assurer que les nouveaux témoignages ne sont pas l'écho involontaire ou concerté du premier. Enfin, les témoins ont-ils vu ce qu'ils rapportent? Ont-ils su voir? N'ont-ils été déterminés par aucune influence, prévention, sympathie ou passion à se représenter les choses comme ils désireraient qu'elles fussent? Bref, le témoin est-il honnête? ^st-W co^npétent ? Est-il désintéressé ? Appliquées aux sources de l'histoire, ces questions nous montrent combien il est difficile de dégager sûrement, dans une tradition, la réalité de la légende. La tradition ne nous apprend, avec certitude, aucun fait ; l'imagination s'y mêle trop à la mémoire.

La critique historique examine les monuments : au point de vue do leur authenticité, en déterminant l'époque à laquelle ils appartiennent ; au point de vue de leur smcérité, en recherchant s'ils ne sont pas l'œuvre de la flatterie ou do l'imposture. En ce qui concerne les relations écrites, on applique les règles générales de la critique du témoignaû:e qui ont, en somme, pour objet d'établir que, sincères vis-à-vis de nous, les témoins ont su et pu l'être envers eux-mêmes.

— Philol. La critique verbale ou critique des textes est à la fois une science et un art : elle exige des connaissances solides et un tact particulier.. Si elle trouve quelquefois son application même pour les auteurs modernes, comme il est arrivé pour les manuscrits de Pascal et de Bossuet, elle a surtout son utilité dans l'examen des textes anciens. Là, on se trouve en présence d'une tradition écrite, transmise par une succession plus ou moins longue de copies souvent altérées, soit par la négligence du copiste, soit par le fait d'un faussaire. Il y a eu des omissions, des transpositions ; souvent un scribe, ne pouvant pas lire un mot, l'a remplacé arbitrairement par un autre ; ou bien il a confondu les abréviations, il a fait des confusions de sons, de lettres, de mots semblables. Dans certains manuscrits, les mots n'étaient pas séparés, et parfois, les copistes les ont mal coupés en les lisant ; ou bien, encore, les manuscrits ont appartenu à des personnes qui notaient en marge ou entre les lignes leurs impressions, ou quelquefois une explication, et les copistes suivants ont interpolé ces f/loses dans le texte. Mais, quelquefois, les interpolations ont été volontaires (ce qui est beaucoup plus g^rave), soit que le copiste ait voulu faire paraître authentique un passage qui ne l'était pas, soit qu'il ait voulu corriger à sa manière ce au'il ne comprenait pas.

Pour corriger le texte d'un auteur, il faut étudier à fond : 1" l'auteur lui-même, c'est-à-dire son esprit et son style ; 2* les manuscrits qui nous ont conservé ses œuvres. Par la première de ces études, on acquiert le tact critique qui fait souvent deviner où se trouve une erreur, et suggère les moyens de la rectifier. Par la seconde, on se rapproche de plus en plus de la rédaction originale. Lorsquon veut établir un texte le plus scientifiquement possible, on applique soit la critique positive ou paléographique, soit, à son défaut, la critique divinatoire ou conjecturale. Pour exercer ia critique paléographique, on commence par étudier tous les manuscrits qu'on peut se procurer d'un auteur, on établit leur âge par l'examen des écritures, on note les difl'érenccs {variantes ou leçons). Ce travail achevé, on procède au classement des manuscrits

ftar familles. Tous ceux qui présentent des leçons anaogucs sont groupés dans une même branche. On arrive ainsi à déterminer à peu près quels sonL les meilleurs ma- Duscrits, et quel devait être lo premier qui a servi do type à tous lîs auires. Une fois qu'on a établi quel est le manuscrit qui mérite le plus do confiance, il faut, dans le eftoix des leçons, le suivre de préférence, ot ne plus consulter les autres qu'à titre de renseig^nements. Il faut, en général, préférer la leçon la plus difficile comme étant la plus ancienne ; il est naturel que, dans les manuscrits de seconde main, on ait plutôt cherché à simplifier lo texte qu'à le compliquer.

La critique conjecturale n'inten'ient que dans le cas où la paléographie et l'étudo des manuscrits ne donnent aucaoe solution satisfaisante. Quelques-uns en ont abusé on écartant tout ce qui leur semblait contraire au contexte, ou, plus généralement, au bon goût. Bentley, Pcerlkamp se sont rendus fameux par leur exagération en ce sens. Horace en a été la victime. La critique conjecturale a commis aussi d'autres méfaits indiscutables qui l'obligent à beaucoup de réserve. Mais elle se combine quelquefois heureusement avec l'autre genre de critique ot donne lieu à des corrections heureuses. La règle est do se tenir lo plus près possible du texte qu'on a sous les yeux.

I>ïs anciens ont connu la critique verbale : Zénodoto et Aristarquo l'ont appliquée à Homère et, chez les Latins, iElius Stilo à Plante. Autrefois, la France a brillé par co genre do travail : les Scaliger, les Casaubon, les Saumaise ont tenu haut le sceptre de la critique on Europe. Depuis, la Hollande, l'AlIcmagno lui ont disputé la première place dans lo mouvement humaniste.

— Critioue littéraire. Deux familles d'esprits se partagent le doDaaino do la pensée : ceux qui créent, et ceux

qui se bornent à étudier la chose créée. Nécessairement, à défaut (les uns, les autres ne pourraient point exister, car lanalvse no saurait précéder l'œuvre absolument; elle nest possible que par elle. Mais son rôle n est pas, pour cela, secondaire : si elle suit certaines œuvres qui lui donnent occasion de s'exercer, elle en précède et elle en fait naître d'autres. Elle fait l'éducation des auteurs en tout ce qui peut s'enseigner, et aussi celle du public. Elle défend la tradition littéraire contre l'engouement d'un instant, et l'art véritable contre le succès do mauvais aloi. Bien comprise, la critique impose de grandes obligations à qui veut l'exercer avec fruit. Le critique doit examiner Fœuvre en elle-même, en étudier la composition, le style, les qualités et les défauts. Puis il étudiera l'auteur, ses origines, son tempérament, son milieu. II considérera l'œuvre dans son rapport avec les œuvres du même genre qui l'ont précédée, avec l'ensemble de la littérature du même temps et du même pays, et, au besoin, avec les littératures étrangères. Il appréciera encore sa valeur morale et sociale. Et, enfin, il tâchera, dans la mesure du possible, d'apporter dans son jugement une âme dépourvue do préférences ou de préventions personnelles. Les anciens ont connu et pratiqué la grande critique. Platon a des théories sur le beau, sur les arts, sur la poésie qui sont admirables, malgré la proscription politique qu'il prunonce à regret, dans sa liépublique, contre les fables de l'épopée ; mais Aristote est vraiment le premier écrivain qui ait réuni ses idées sur la littérature en corps de doctrines. Sa Poétique, sa Rhétorique, sans parler de plusieurs ouvrages aujourd'hui perdus, sont pleines d'idées profondes et philosophiques sur la nature de la poésie dramatique et de l'éloquence. Après lui, son disciple Théophraste écrivit plusieurs ouvrages de critique : ses Cai^actères ne seraient, dit-on, q^u'une partie d'une Poétique. Il faut arriver ensuite à 1 école d'Alexandrie pour trouver une critique, non plus philosophique, mais érudite et philologique. Aristarque en est le principal représentant. Ce sont les Alexandrins qui imaginent de fixer le canon des écrivains grecs. Leur continuateur, Denys d'Halicarnasse, s'attache aussi, do préférence, aux détails du style et de la grammaire, et aux procédés de l'art oratoire. Plutarque — dans plusieurs do ses Œuvres morales — se montre un critique moraliste et un vulgarisateur aimable. Lucien de Samosate, doué naturellement de l'esprit critique, applique sa finesse d'esprit à combattre les empiétements do la rhétorique dans son opuscule : Cornment il faut écrire l'histoire. Longin clôt l'histoire de la critique chez les Grecs par son remarquable l^raité da Suhlime, ot il reprend avec une fine analyse et une éloquence passionnée les principes d'Aristote.

Chez les Latins, la critique commença par être grammaticale avec lo commentaire d'.<Elius Stilo sur Plaute, lo l>e lingua latina de Varron, et même lo traité De l'analoqie de J. César. Mais elle fut de bonne heure et elle resta presque complètement restreinte à l'étude de l'art oratoire. Dans les traités de rhétorique de Cicéron, dans X'Institution oratoire de Quintilien, dans le Dialogue des orateurs de Tacite, on trouve l'analyse la plus minutieuse et la plus complète de l'éloquence romaine. Horace occupe une place à part; dans ses Satires et dans ses Epitres, en y comprenant ï Art poétique, il donne des préceptes pour imiter les Grecs, et bat en brèche l'ancienne littérature latine. Au moyen âge, il n'y a pas, à proprement parler, d'ouvrages de critique. La renaissance des études antiques donna l'essor à la critique philologique et à la critique littéraire. La Défense et illustration de la langue fi'ançaise, de Joachim du Bellay, fut le manifeste de la ÎPIéiade : elle conseille l'imitation des anciens, sans bien se rendre compte de ce que doit être cette imitation. Le xvu" siècle commençant entoure d'un culte religieux le nom d'Aristote. Les Préfaces et les Discours de Corneille, aussi bien que les Observatio7is de Scudéry et/r5 Sentiments de iAcadé7nie sur le Cid, dénotent une confiance illimitée dans les règles : il semble qu'elles doivent prévaloir sur le génie. Il faut la critique de Boileau pour faire comprendre que l'exemple et les règles donnés par les anciens n'ont droit au respect que parce qu'ils sont fondés sur la raison et la nature. Molière, Racine, La Fontaine marchent dans la même voie. Dans la Querelle dos anciens et dos modernes, si les premiers ont d'illustres défenseurs : Boileau, Fénelon, La Bruyère, déjà de nouvelles idées se font jour dans le Parallèle des anciens et des modernes de Charles Perrault, et dans les Dialogues du même auteur ; dans le Dictionnaire historique et critique de Bayle, et encore chez Lamotte et chez Fontenelle : la principale est que la littérature se renouvelle avec le temps et progresse comme tout ce qui existe. Le xviii' siècle est partagé entre les conservateurs, comme Voltaire, l'abbé Prévost, Fréron, Marmontel, Laharpe et ceux qui veulent introduire dans les lettres et dans la critique des principes nouveaux, comme l'abbé Dubos, l'intéressant auteur des Réflexions sur la poésie et la peinture /Marivaux, qui expose ses théories dans son Spectateur français; Montesquieu; Diderot, qui veut réformer l'art dramatique ; Rousseau surtout, en qui se révèlent et l'épanouissement de l'individu et l'influence des littératures étrangères. Le commencement du xix^ siècle est marqué décidément par un élargissement de la critique avec i Allemagne de M""' de Staël et le Génie du christianisme de Chateaubriand. Elle devra désormais avoir le sens du passé et dos époques de l'histoire, et aussi tenir compte des littératures du Nord à l'égal de celles du Midi. Le romantisme devait suivre cette réforme. La critique tend donc à devenir historique : et les Guizot, les Villemain, les Cousin l'orientent en ce sens et considèrent la littérature comme l'expression do la société. Désormais, elle cherchera à acquérir une méthode de plus en plus rigoureuse et à se rapprocher, autant que faire se peut, des procédés de la science. Sainte-Beuve, pour juger les œuvres, institue de pénétrantes enquêtes sur lo tempérament, l'origine, lo milieu d'un autour : c'est à l'aide de ces documents qu'il prétend classer des familles d'écrivains et faire Vhtstoire naturelle des esprits. Taino pense que la littérature est lo f)roduit nécessaire de trois causes principales : la race, 0 milieu, le moment, qu'une méthode rigoureuse doit faire découvrir. Renan apporte dans la critique une solide érudition philologique ot historique; Brunetière défend la critique of-jective, et aussi, on appliquant à la littérature la doctrine do l'évolution, la critique scientifique : par lui, chaque œuvre est placée à son rang relativement aux œuvres (lui la précèdent ou l'ontouront, J. Lemaître, disciple do Kooan, est lo représentant do la critique subjeC'

tive, qui, sans vouloir classer les œuvres, analyse surtout Vimpression qu'elles produisent sur l'âme humaine. Faguet, dans des études particulières, s'attaclie surtout à découvrir, par l'analyse consciencieuse du caractère et du talent des écrivains, ce qui fait l'individualité propre de chacun d'eux. A la critique du xix* siècle se rattachent encore les noms de Schérer, Vinet, Larroumet, Lanson, Rod, Doumic, etc., etc.

— Critique dramatique. La critique dramatique, si, par là, nous entendons la discussion ou l'exposition des principes ot des règles propres au théâtre, est presque aussi ancienne que le théâtre lui-même. Elle date au moins de la Poétique d'Aristote. Parmi les principaux ouvrages qui traitent spécialement des matières théâtrales, il faut signaler : à l'époque classique, les Sentiments de l'Académie française sur le Cid ; la Pratique du théâtre, par l'abbé d'Aubignac (1669) ; dans la seconde moitié du xviii« siècle, le traité de la Poésie dramatique, par Diderot ; la Dramaturgie de Hambourg, par Lessing (1767) ; V Essai sur l'art dramatique, par Sébastien Mercier (1773) ; au xix" siècle, la préface de Cromwell (1827), par "Victor Hugo ; le Cours de littérature dramatique, par Saint-Marc-Girardin (1843- 1860), etc. Quant à l'analyse des pièces nouvellement représentées, si cette fornïe de critique peut se rattacher à certaines gazettes ou correspondances du xviii" siècle, et même du xvii' siècle (" Gazette rimée », de Loret), elle n'a pris que depuis peu toute son extension. Les représentants les plus connus en sont Th. Gautier, Jules Janin, Paul de Saint-Victor, et. de nos jours. Francisque Sarcey (dans »i le Temps »), J.-J. Weiss (dans les « Débats » ; J. Lemaître (dans les « Débats i),puis dans la n Revue des Deux Mondes » : Impressions de théâtre) ; E. Faguet (dans «1 le Soleil », puis dans les « Débats » : Notes sur le théâtre contemporain). Quelques journaux seulement donnent un feuilleton dramatique hebdomadaire. Presque tous y ont substitué le compte rendu du lendemain, qui a l'avantage de satisfaire des lecteurs pressés, mais qui n'est, le plus souvent, qu'une indication rapide et superficielle.

— Critique d'art. Si la critique d'art s'efforce de classer la multitude des œuvres, les rattachant à des ensembles d'idées générales qui dérivent, soit d'une interprétation do l'histoire, soit d'une certaine conception de la beauté abstraite, on voit tout ce qui a manqué aux anciens pour qu'elle fût chez eux un « genre littéraire ». Ce n'est point d'ailleurs que leurs écrivains fussent incapables de sentir l'art et de le juger, mais ils ne dissertaient point. Telle page de Lucien, décrivant une Centauresse allaitant ses petits, par Zeuxis, est d'autant plus exquise qu'elle est sans prétention. Telle description de la Lesché de Delphes, par Pausanias, est d'une exactitude surprenante. Quant aux aperçus jetés en passant par Cicéron sur les arts, ils décèlent un amateur très fin et exercé. Uno mention spéciale est due à Philostrate l'Ancien, rhéteur grec, qui, vers lo début du m" siècle de notre ère, décrivit la galerie d'un riche amateur napolitain, dans un ouvrage intitulé : lableaux; cet ouvrage a soulevé et soulève encore mainte controverse. Ces exemples, auxquels on pourrait encore ajouter ceux des deux Pline (surtout de Pline le Jeune), de Stace, etc., nous prouvent que l'art était déjà fort bien senti et jugé à l'époque où la critique d'art n'existait pas. Pour la produire telle que nous la connaissons aujourd'hui, il a fallu le grand mouvement de la Renaissance, renforcé depuis deux siècles par l'esprit spécialement « classique " , par la science archéologique, les progrès de l'histoire, l'estnétiquo et le journalisme. .Si l'on considère moins les œuvres elles-mêmes de la critique d'art, genre forcément hybride, que les idées qu'elle a semées, on ne peut méconnaître qu'elle ait été un puissant agent de culture.

En France, la critique d'art ne date guère que du xvii' siècle. Encore est-elle, à cette époque, ou toute historique avec Félibien, ou presque toute technique, à l'Académie royale i^fondée en 1648), dans les fameuses Conférences que Le Brun inaugure au sein de l'illustre compagnie. Au siècle suivant, grâce à la vogue croissante des salons, grâce aussi à la place plus grande que les artistes tiennent dans la société, la « critique d'art » cherche une forme littéraire et mondaine avec des écrivains comme l'abbé Le Blanc, Cochin lo fils, Marmontel. Une autre forme, critique et savante, s'ébauche avec Caylus; une troisième, doctrinale ou esthétique, avec l'abbé Laugier, l'abbé Du Bos, etc. Bref, la gestation s'achève par l'éclosion soudaine, étincclante, Aqs Salons àe Diderot, qui créent véritablement, et presque de toutes pièces, un genre, d'ailleurs périlleux. Après la Révolution, après la Corinne et l'Allemagne de M™^ le Staél, la critique d'art se teinte fortement d'esthétique, jusqu'au moment où le romantisme met aux prises deux écoles rivales : les classiques et les romantiques. A dater de Michelet, c'est l'élément historique qui va dominer dans la critique d'art, jusqu'à Taine; à dater do Taine, la philosophie. Dans ces dernières années, le symbolisme et le mysticisme s'y sont ajoutés, grâce à l'influence de Ruskin, véritable prêtre de « la religion de la beauté ».

La critique d'art au xix' siècle offre cette particularité d'avoir tenté la plume d'une foule d'écrivains, qui se sont rendus célèbres en dehors d'elle : tels Guizot, Thiers, Proudlion, About, Zola, etc. Quant aux professionnels du genre, on doit surtout citer, parmi les plus marquants : Lonormant, Jal et G. Planche, pour l'époque do l'Empire et do la Restauration; Th. Gautier, Baudelaire, Maxime Du Camp , vers le milieu du siècle ; Tlioré - Biirger , Ch. Blanc, Th. Silvestre, Castagnary, Paul Mantz, Eug. Mûntz, Ph. Burty, sous le second Empire et au début de la troisième Répuljlique. Enfin, les Concourt ont fondé la critique d'art impressionniste, encore régnante. N'oublions pas les artistes qui ont écrit sur l'art, surtout quand ils s'appellent Delacroix ou Fromentin. Enfin, à l'heure actuelle, si l'érudition on art est mieux représentée que la critique proprement dite, la critique d'art no s'exerce

fias moins avec talent dans les diverses gazettes des leaux-arts, dans les grands quotidiens, à l'Académie des boaux-arts et au Collège de France.

— BiBi.ioGR. ; E. Bertrand , Philostrate et son Ecole (Paris, 1882); A. Bougot, Essai sur la critique d'art (Paris, 1877).

— Critique musicale. La critique musicale proprement dito n'existe guère en France que depuis plus d'un demisiècle. On ne peut vraisemblablement pas donner co nom aux comiites rendus qui paraissaient jadis dans « lo Mercure do Franco »>, non plus qu'à ceux que donnait lo M Journal dos Théâtres » do Le Fuel de Méricourt (1777), et dont l'existence fut si courte. La Correspondance des

amateurs de musigue, publiée on 1803, oar lo « citoyen i» Cooalrix, était l'œuvro d'un dilottanio dépourvu do toute instruclion spocialo, et, (juant à un autro recueil, tes Tablettes (le i'uUjmnie, puljhoos ou 1810 ot 1811, par Alexis do Oaraudé, un musicien cplui-lù, elles étaient mallieureusoinout trop pou impartiales pour inspirer conllaiico au public. 11 faut arriver à Féiis et à Caslil-Blaze pour voir la vraie critique musicale trouver ot prendre sa place dans l'histoire de la musii[ue en Franco. Fétis fonde, on 1827, la Revue musicale, lo premier recueil sérieux do ce genre (pli ait vu le jour à Paris, recueil à la fois critique, nistorinuo et phiIosopIii(|uo. Quant à Castil-Blaze, c ost vers le môme temps (ju'après avoir doimé son livre : De l'opéra en France, il prenait possession du feuilleton musical du " Journal des Débats ", le premier dont on eût eu l'idée, et dans lequel il rendit d'incontestables services, analogues à ceux que Fétis rendait lui-môme dans le feuilleton du II Temps ».

A l'école do ces deux liommes, il se forma tout un petit g'roupo d'écrivains instruits qui surent parler do la musique en connaissance de cause, et qui purent, à leur tour, s'adresser au public et former son jugement. Lo plus fameux fut assui ornent Herlioz, en dépit do la passion qu'il apportait trop facilement dans ses appréciations; puis co furent Adulpbo Adam, Léun Kreutzer, J. d'Ortigue, lilaze do Bury, J. Weber, Gustave Bertrand, et surtout Pierre Scudo, qui se fit en un temps, à la « Revue des Doux Mondes », une renommée qui en faisait pres(|uo un oracle. I)(q)iiis lors, ot quoique dos littérateurs en grand nombre aient la prétention d'entretenir le public de tous les événements qui se rapportent à la musique, quoique la plupart d'entre eux môme soient musiciens, il ei\ est peu qui aient su acquérir l'autorité nécessaire pour exercer une véritable intîuonce, et l'on ne voit guère à citer que les noms do Ernest Reyer, Victorin Jonciôres, Artiiur Poug:in, Camille Bellaigue, Adolplio Julien, etc.

Critique {Essai sur la), poème didactique de Pope, en trois chants, publié en 1709. C'est encore, jusqu'à ce jour, co que la langue anglaise possède de plus parfait dans ce genre de poésie. — L'auteur n'avait pas plus de dixneuf ans quand il publia co poème; mais son jugement était miir et son style était formé. Les idées n'en sont pas originales : l'auteur les avait trouvées dans Aristote, Horace, Quintilien, Boilcau ou mémo dans le P. Rapin ou le P. Bossu. Mais il a su les condenser et les ranger avec méthode. C'est un chef-d'œuvre de justesse, de clarté ei do goût. L'auteur y fait aussi éclater l'amertume satirique dont il est coutumier. Mais il faut surtout y louer la perfection de la forme. C'est la versification de Dryden, avec plus d'élégance, de correction et d'harmonie. Addison recommanda vivement l'Essai sitr la critique dans le Spectateur ; on admira la fermeté de jugement de l'aristarque poète, et son Essai jouit bientôt d'une grande popularité.

Critique de la raison pratique {Kritik der praktisc/cen Vernunft), ouvrage publié par Kant en 1788 et dans lequel il détermine la nature de la loi morale et le genre d adhésion que comportent les principes pratiques. — L'obligation se présente à l'esprit comme une loi que la raison impose à la volonté : de là, le nom à'impératif que lui donne Kant. Tandis que les impératifs de la prudence, de l'hygiène, etc., prescrivent certaines actions comme moyens pour quelque autre chose, c'est-à-dire sont hypothétiques, l'impératif do la moralité est catégorique, c està-dire inconditionnel, absolu. De l'absoluité et do l'invariabilité de cet impératif dérive son universalité; de là la formule ; «^ Agis de telle sorte que la maximo de ton action puisse être érigée par ta volonté en une loi universelle. « Mais quelles sont les maximes qui peuvent être ainsi universalisées par la volonté? Ce sont colles qui nous proposent non une fin empirique ot dépendante d'une autro tin. mais une fin rationnelle, une fin en soi. Où trouverons-nous une fin do ce genre? La psychologie empirique no peut nous fournir que des fins particulières, relatives, et que des moyens relatifs à ces fins. S'il v a quelque chose dont l'existence ait en soi une valeur absolue, c'est là seulement qu'il faut chercher l'obiet, la matière tic la loi morale. Or c'est l'être raisonnablo qui existe comme lin en soi ; comme fin en soi, on l'appelle personne et on lopposo aux choses, tpii n'ont jamais ([u'uno valeur do moyens. De là une nouvelle formule do l'impératif: >< Agis do telle sorte que tu traites toujours riiumanité, soit dans ta personne, soit dans la personne d'autrui, coninio une fin, et que tu no t'en serves jamais comme d'un moyen. •> Enlin, le principe de la moralité est Vautnrwmie de la volonté. La moralité disparaîtrait s'il y avait quelque attrait ou quelque intérêt qui dût d<''cidor la volonté à obéir à la loi ; lo seul mobile doit être lo respect do la loi. A cos principes généraux de la raison pratiquo sont liées des croyances rationnelles, que Kant appelle dos postulats : co sont lo postulat de la liberté, qui est la condition do la moralité, celui de Vimtnortalité de l'dme, qui est nécessaire pour l'achôvemont de la vortii ou la sainteté, celui do Ve-rislence de Dieu, (pii, auteur do la loi morale ot des lois naturelles, assurera l'union finale du bonheur et de la vertu. La critique de la raison pratique aboutit, sinon à la connaissance spéculative do ces réalités transcendanlalos, du moins à la foi en cos réalités.

L'ouvrage a été traduit en français par J. Barni on 1848, et par F. l'icavet en issS.

Critique de la raison pure {Kriti/c der reinen Vcr- Jiunft), le plus important dos ouvrages do Kant et celui qui a fifudé la philosophie appelée crilicisme. — 11 parut pour la première fois à Riga, en 1781. Uno seconde édition, avec des changements importants, l'ut publiée par l'auteur en 1787. C'est uno question très controversée de savoir si les chant:enu'nts que présente cette seconde édition portent sur b- loiid, ou seulement sur la forme. Rusenkranz, Srliupi-nhaiier, Kuno Fischer y voient le rétablissement do la clioso en soi, ciu'avait abolie, selon eux, la première édition. Selon Kant lui-même, la seconde édition tait simpbîment ressortir lo côté réaliste do la doctrine, méconnu par certains lecteurs. Boiiiroux juge que l'affirmation de Kant se soutient très bien. La première édition n'aholissait nas la choso en soi, mais la coimaissamo théorique de la choso en soi, ce qui ost très dill'éront. Au mot ciuticismk. on trouvera l'idée générale do la doctrine. Dans V Introduction, Kant procède à l'analyse do la connaissance, dans laquelle il distinffue la matière, qui est fournie jiar lo dehors, et la forme, qui vient du sujet. Toutes nos connaissuncos présnpjiosont i'ox[iérionco ot

commencent avec elle ; mais toutes n'en dérivent pas. Il y a des jugements qui sont à la fois synthétiques ot a priori : en d'autres termes, l'attribut y ajoute une notion nouvelle à la notion du sujet, et ils ne reposent pas sur l'expérience. Comment sont-ils possibles? Telle est la question que traite tout l'ouvrage. Kant commence par traiter do l'esthétique transcendantale ou analyse do la sensiliilité, et il montre, dans Vcspacc et lo temps, les formes apriori do toutes les données empiriques. Pour travailler sur ces premières données, l'entendement se .sert de notions ou concepts qui lui sont propres. Dans Vanalyiique transcendantale, Kant s'ofiorce de découvrir cos notions jnires (|u'il appelle catégories, puis de montrer comment se produit la synthèse des données dos sons et des catégories, ensuite ao déterminer les principes do l'entondemont pur, sans lesquels toute science serait impossible, enfin de préciser la valeur objective de ces principes. Dans la dialectique transcendantale, Kant soutient âu'il est impossible d'appliquer les principes de l'entenoment pur au monde des noumènes ; ils ne sont valables que pour los phénomènes. C'est par cet usage illégitime des catégories que l'on construit les trois idées de la raison : celle de l'âme comme substance pensante, celle du monde conçu comme totalité des phénomènes, enfin celle de Dieu. L'analytique et la dialectique forment les deux parties do la logique transcendantale. L'ouvrage so termine par un traité de méthode intitulé : Méthodologie transcendantale. La méthode, dit Kant, est à la raison co que la logique est à l'entendement.

Il y a deux traductions françaises de la Critique de la raisoîipure, celle do J. Tissot(1835),et celle de Barni{lS69).

Critique du jugement, ouvrage de Kant, publié en r790, et dont le titre serait mieux traduit : Critique de la faculté de juger [Kritik der Urtheilskraft). — Kant y traite du fondement et de la valeur des notions du beau et de la finalité. La première partie porte sur les ju^rements esthétiques. Le beau est ce qui cause une satisfaction libre de tout intérêt, et par là il se disting'ue de l'agréable, de l'utile et même du bien ; c'est ensuite ce qui plait universellement sans concept, c'est-à-dire sans qu'on ait besoin de le rapporter à une notion antérieure ou à un modèle ; c'est ensuite une finalité sans fin, c'est-à-dire un objet où une disposition de parties semble voulue et comme préparée en vue d'une fin, sans qu'il y ait vraiment une fin d'utilité ; enfin, c'est ce qui nous donne une satisfaction nécessaire et universelle. Le sublime so distinguo du beau en ce que rémotion qu'il provoque est plus vive et peut même devenir douloureuse. Cette émotion provient de la disproportion qu'il y a entre notre imagination qui se sent petite devant l'objet sublime, et notre entenaoment qui conçoit ce qui dépasse l'imagination; elle nous révèle supérieurs à la nature puisque nous la dominons en la jugeant.

Dans la deuxième partie de l'ouvrage, Kant traite des jugements téléologiques. Dans l'étude 5es êtres organisés, l'esprit est contraint de supposer des fins, de manière à s'expliquer complètement l'existence de ces êtres. Il est mû par ce principe ; « Rien n'existe en vain. « Il étend ensuite ce principe à l'ensemble des choses, et le monde apparaît comme un système de fins, c'est-à-dire d'êtres liés entre eux suivant des rapports de moyens à fins. Mais nous n'en devons pas moins poursuivre jusqu'aux derniers détails l'explication mécanique des phénomènes, car rien ne prouve que la nature réalise des fins déterminées. L'idée de finalité n'a qu'une valeur subjective, n'est qu'un principe régulateur. Le principe téléologique est, en un sens, nécessaire ; mais sa nécessité est toute relative à la constitution do notre esprit.

La Critique du Jugement a. eu une très grande influence sur l'esthétique de Schiller et sur la métaphysique do Schelling. Ellea été traduite en français par J. Barni (184G).

Critique de PEcole des femmes (la) fi" juin 1663], comédie de Molière. — Jamais les ennemis du poète no s'étaient tant agités qu'après la représentation ao l'Ecole des femmes (1662), nui fut le plus grand succès de Molière. Il avait contre lui des gens du bolair, dont il avait choqué les préjugés, dos hommes de lettres, qui suivaient un système dramatique dirt'éreiit, comme Boursault,ou qui étaient jaloux de son succès; enfin, les comédiens ses confrères, également jaloux et raillés par lui. Do Visé l'avait attaqué dans ses Nouvelles nouvelles. l'hinuyé de toutes cos tracasseries, Molière so vengea en écrivant la Critique de l'Ecole des femmes. Chacun y trouva sa rét-ompenso : lo marquis ridicule, la coquette sotte et prétentieuse. Mais le jilus maltraité fut cet excellent M. Lysidas, un homme du métier, un partisan de l'ancienne littérature, un rival, un jaloux par état, en face duquel le chevalier, véritable « honnête homme ", représente les intérêts du bon sens. Molière nie qu'il ait rien écrit contre les règles, la morale on la religion. Tout en défendant l'économie do sa pièce, il laisse voir ses idées sur l'art dramatique. Los ennemis do Molière ripostèrent par de nombreux pamphlets, qui provoquèrent à leur tour l'Impromptu de lersailles.

Critique et d'histoire (Essais de), publiés on 1858 par H. l'aine, suivis des Nouveaux essats de critique et d'histoire (1865) et des Derniers essais de critique et d'histoire (1892). ~ Cos trois volumes constituent uno partie importante do l'œuvre du célèbre écrivain. Le premier contient des études très complètes ot très vivantes sur Macaulay, Ch. Dickens et Thackoray, ot aussi sur Flôcliier, à propos de la réimpression do "ses Mémoires sur les grands jours d'Auvergne, ce qui donno au criticpio l'occasion d'étudier à fond la société féodale ot lo xvii" siècle dans leur fusion et leur contraste. Los Mémoires do Saint- Simon lui permettent de suivre do loin l'hisloiro de la monarchie. Guizot et Micholet, Trojilong et do Montalombert le ramènent aux idées et aux choses contemporaines. Los articles les plus importants dos autres (ornes sont ceux que l'auteur a consacrés à Racine ot à la société du xvii" siècle, à Balzac et au roman contemporain.

Critique générale (K.ssais du). Cotte œuvre, la plus importante do Renouvicr, a exercé, sur la pensée philosophitino contemporaine, uno iniluenco prépondérante. — File devait comprendre primitivement cinq parties. Lo premier essai, paru en I8M, traite do la logÎMUo générale et de la logique formelle; le second, paru e i 18M», traite de la psychologie rationnelle ; lo troisième ot lo quatrième, jiarus en Ifttîl, ont pour objet : l'un, n les principes de lu nature », l'autre une « introduction à la philosophie unalytifjuo de l'histoire «. Uno .seconde édition, très augmentée, mais huiis grande mudificulion au point do vuo do lu

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