‹ Nouveau manuel complet de l'architecte des jardins ou L'art de les composer et de les décorerChapitre 30 sur 134 · S IX · texte numérisé non relu

S IX

JARDIN rilBLlC.

■Voici un genre de composition assez difficile, par la raison qu’il faut la mettre en harmonie avec l’usage auquel on

la destine, avec les localités, el avec le caractère du bâlimeiit qu’elle doit accompagner. Un jardin de palais, comme ceux des Tuileries et du Luxembourg, public ou non, doit avoir le même caractère que celui des cbâleaux qu’il accompagne, aussi n’emprunte-t-il de sa publicité aucune physionomie! particulière. Il a été planté pour l’agrément du prince, et tout y est ordonné en conséquence. Si le public est admis à s y promener, c’est pour ainsi dire par tolérance, car rien ii’a été fait en son intention. Il en est à peu près de même de tous les jardins publics de la France, si l’on en excepte les écoles de botanique comme le jardin des Plantes qui, à la vérité, n’ont pas plus que les autres été tracés dans le but de l’agrément du public. Il est assez remarquable que chez les Français, où le peuple se rêgarde comme l’État, et même quelquefois comme le souverain, on ne trouve rien sous ce rapport qui ait été fait spécialement pour lui; tandis que chez les autres nations, qui passent pour avoir beaucoup moins de libéralisme, on trouve de superbes jardins plantés par des princes, et toul-à-fait consacrés à l’amusement et à la promenade du peuple.

Parmi ces jardins, celui de Calrsruhe, en Allemagne, est un des plus remarquables (pl. 5 , fig. i ). U fut planté par le margrave Charles-Guillaume, en i-jiS. Le palais a, par une bizarrerie assez extraordinaire, se compose d’une façade et de deux ailes qui lui sont obliques. Derrière je palais, au centre du rond-point qui forme lui-même le milieu de la composition, est une tour pittoresque dont on a tiré parti ^ en la peuplant de pigeons. La promenade principale i, è, consiste en une allée circulaire d’une immense étendue, croisée par une fotde d’autres allées, qui toutes rayonnent d’un centre commun. La forêt est plantée d‘arbres indigènes,! mais dans les parties qui se rapprochent du village et du château, on les a entremêlés de quelques espèces exotiques, et particulièrement de tulipiers très-remarquables par leur beautc. La totalité de la composition, en y comprenant le village, est sur un terrain plat très-favorable au genre symé' trique; aussi, en face du château, a-t-on planté un immense parterre de ce genre. Une allée droite se rend, en traver- ' sant .le parterre el le village, à l’église c, construite sur une belle place, et formant une jolie perpective au château.

Là, rien n’a été ménagé pour rendre la promenade agréable; frais ombrages, fontaiaes, pièces d’eau, statues, riches ornemens, tout s’y trouve, et tout y a été placé pour l’agrément du peuple, dont les habitations fout elles-mêmes partie du jardin. . . . ,

Si l’on avait à planter un jardin public loul à-fait indépendant d’une construction ou d’une façade déjà existante, imposant à l’architecte le caractère qu’il devrait lui donner, il n'en devrait pas moins choisir pour sa composition le genre symétrique, surtout si ce jardin devait être ouvert après le soleil couché, car les bosquets retirés, les allées sinueuses et les retraites mystérieuses pourraient bien attirer les personnes de mauvaises mœurs et les hardis coquins, dans toute autre intention que de se livrer à des méditations romantiques. Il faut en tout maintenir les bonnes mœurs, et ne jamais perdre de vue la parfaite sécurité des promeneurs, ce qui ne serait pas toujours aisé dans un jardin du genre irrégulier et pittoresque.

Il est une autre sorte de jardins publics destinés à amuser la population d’une ville, pour son argent. Là se donnent des fêtes brillantes, dont la danse, les feux d’artifices, les montagnes russes et les limonadiers, font aujourd’hui les principaux frais. Là peuvent se trouver les bosquets solitaires, les allées couvertes, les fabriques pittoresques, sans dangers, si ce n’est pour les mœurs, au moins pour la sûreté des personnes, car fout est éclairé, tout est peuplé, tout est surveillé.

L’architecte doit, dans ces compositions, entasser tous les effets les uns sur les autres, car il n’y a qu’une seule convenance à observer, celle de varier le coup-d’œil autant que possible dans le plus petit espace possible. Ce n’est pas la nature que l’on vient chercher en ces lieux, c’est le plaisir, ot la foule ne le trouve guère dans des charmes simples et vrais. Il lui faut du clinquant dans la composition du jardin comme sur les robes des femmes qu’il y rencontre; peut lui importe que ce soit de l’or, pourvu que cela brille. Elevez si vous voulez des montagnes à la brouette, et n’eussentellcs que quinze pieds de haut, on les trouvera charmantes, parce qu’on aura le plaisir de les descendre eu courant, en se poursuivant, en jouant, sans penser le moins du monde à aucune sorte d’inconvenance locale, faites serpenter une

rivière eu mille replis sur un terrain pial comme une table, on la trouvera très-bien, parce qu’elle alongera la promenade en bateau. Placez côte à côte la ruine d’une chapelle catholique et un temple romain nouvellement dédié à un dieu grec ou même tartare, si vous placez une marchande de gâteau dans la ruine et un limonadier dans le temple, tout sera parfait même en regard avec la chaumière russe du restaurateur et le pavillon chinois où l’on danse.

Il ne faudrait jamais avoir mis les pieds à Tivoli, à Baujon, an jardin de Belle-Ville, de Marbœuf, de Frascati, et ni dans aucun des autres qui ont eu ou qui ont encore de la réputation à Paris, pour ne pas être de cet avis.

fROMKIfADtiS l’ÜDr.tQOtS,

La promenade publique diffère du jardin public en ce que, étant ouverte à tout le monde et à toute heure, on ne peut guère y placer des cultures qui exigeraient des soins et de la surveillance. On se borne donc à des plantations de grands arbres pour procurer de l’ombrage an promeneur, et si l’on s’y permet une fabrique, ce ne peut guère être qu’une utile fontaine, ou un grand monument servant à consacrer un souvenir historique, tel qu’un arc de triomphe, une colonne Irajane, ou autre chose semblable.

Des statues de marbre ou de bronze s'y trouveront également bien placées, pourvu qu’elles représentent des personnages historiques, et non ces dieux usés d’une vieille mythologie, ou ces fades allégories tant à la mode sous le règne de Louis Xiy.

Des quinconces touffus, des avenues majestueuses, des allées sablées bien entretenues, des points de vue ménagés avec goût, un air pur et une belle lumière, voilà tout ce qu’exige rigoureusement ce genre d« composition symétrique. Les Champs-Élisces, à Paris, en sont le plus beau modèle que nous connaissions.

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