‹ Nouveau manuel complet de l'architecte des jardins ou L'art de les composer et de les décorerChapitre 6 sur 134 · HISTOIRE DES JARDINS · texte numérisé non relu

HISTOIRE DES JARDINS

Par le mot jardin^ nos ancêtres entendaient un petit espace Je terrain cultivé en légumes, en arbres fruitiers, parmi lescjuels quelques fleurs et quelques arbrisseau.K recevaient à peine le surplus des soins du jardinier. Il en fut ainsi jusqu’au temps de François I®”. Les seigneurs féodaux, renfermés dans des chùteaux défendus par des murailles crénelées, entourés de fo.ssés et autres fortifications, ne se souciaient guère d’embellir les entours de leurs manoirs, parce que, dans ces temps malheureux, le premier soin à prendre était celui de la sûreté de sa personne.

Les bourgeois seuls pouvaient avoir et avaient en effet du goût pour ce que nous appelons aujourd’hui l’horticulture, mais comme leur fortune était bornée, et qu’il ne possédaient pas de grandes terres, l’art des jardins ne faisait aucun progrès.

Cependant, dès l’ancien temps de la monarchie française, il paraît que la culture des fleurs était assez généralement répandue, comme on le voit par un capitulaire de Charlemagne , qui recommande particulièrement la culture des roses, des œillets, des giroflées, et de quelques autres espèces trèscommunes.

Mais lorsque Louis XI eut porté le coup mortel à la féoda-

lilé, iol'sqiie les cliàleauît se molilrcreut avec une arclillcclul'C élégante, lorsque les créneaux, les donjons, les ponts-leVis, et les hautes murailles percées de meurtrières eurent cesse d’affliger la vue des voyageurs, üil pensa, pour la première fois, à embellir les environs de sa demeure, et à créer des promenades agréables.

Dès-lors les jardins commencèrent à être regardes comme des cultures pouvant fournir .à la fois à rutile et à l’agréalde. Une partie resta consacrée à La production des légumes pour l’entretien de la cuisine, une autre partie, servant à la promenade, fut consacrée à la culture des fleurs, et a celle du très-petit nombre d’arbres et d’arbustes d’ornement que l’on

connaissait alors.

François 1" fit tracer quelques grands jardins, particulièrement ceux de Fontainebleau, et il fut le premier qui les orna d’orangers qu’il fit venir d’Italie.(le sont encore les mêmes que l’on voit aujourd’hui à Paris, dans le jardin des

Tuileries.

C’est <à cette époque seulement que commença en P'rauce la culture des végétaux étrangers qui ne peuvent passer riiiver à Paris que dans une orangerie.

Les jardins, jusqu’au règne de Louis XIV, ne furent assujettis dans leur création à aucune règle sévèrement raisonnée. Mais, sous ce monarque, ceux de Versailles, tracés par l’arcbilecle LeNostre, montrèrent l’art devenu presque un géant dès son enfance. Bientôt le jardin des Tuileries et plus tard celui du Luxembourg, prouvèrent qu’en France, l’art des jardins symétriques, des jardins de palais, si je pouvais me servir de celle expression, avait atteint loule la perfection dont il était susceptible.

Lorsque l’agriculture dans son enfance laissait encore à chaque pas des parties vierges et incultes dans nos campagnes ; avant que le ministre Colbert eut fait tracer au cordeau ces larges grandes routes plantées d’arbres, qui forment autant d’immenses promenades par lesquelles on communique si aiséinent d’un bout de la France à l’autre, on ne pouvait guère sortir d’une ville sans rencontrer des sile's sauvages et pittoresques, d’un aspect plus ou moins romantique, devant toute leur beauté à la nature; de ces sites, en un mot, que nous cherchons à reproduire à grands frais dans nos jardins paysagers. Alors les yeux accoutumés aux chemins tortueux, aux

hiasslfs jatés ra el là pav le hasard, aux rochèl'à Uioulrant leurs lûtes grisâtres uil-dessus des taillis, aux ruisseaux serpeiilaut librement dans les prairies, ou se précipitant en cascades, el à mille autres accidons cpie la charrue, la bûche el l’industrie ont fait disparaître; les yeux, dis-je, accoutumés à ces accidens naturels el multipliés, y altachaient peu de prix.

Tant que la France ne fut pour ainsi dire qu’iin grand jardin paysager où la nature se montrait partout, on voulut ne trouver que de l’art dans les jardins, afin de faire diversion, el la symétrie fut la principale règle de cc genre de composition, delà devait être, parce que cela était raisonnable. C’est à tort que Morello reproche à Le Nostre « que son art est fastidieux; « que cet art, usurpateur insigne, après « avoir chassé la nature, a eu l’audace de se mettre à sa « place. » C’est à tort que les auteurs d’aujourd’hui reprochent au.\ architectes d’autrefois d’avoir placé dans leurs jardins des statues, des vases, des bronzes, des marbres, des j ets d’eau el des cascades artificielles. Il en est même qui vont jusqu’à critiquer un poète, notre immortel Delille, pour avoir admis les urnes, les tombeaux, les temples, etc. 11 lui font presque un crime de proposer une ruine, une cabane do pécheur, et mémo une serre chaude.

Ceux-là veulent Ja nature telle qu’elle est, et ont déclaré une guerre à mort à tout ce qui est ordre el symétrie. Ils ne peuvent supporter la vue d’un quinconce, d’une avenue, d’un parterre géomélriipiement tracé, et de tout cc qui ressemble à l’ai-t ou un arrangement calculé. Peut-être ont-ils raison dans les environs dt^ Paris, où la monotonie se rencontre partout; mais qu’on les place dans une contrée où tous les sites sont pittoresques, comme, par exemple en Suisse, dans les montagnes de quelques déparlemens de la France, comment f(^ÿnt-ils pour tracer un jardin? S’ils veulent se borner à Imiter la nature, ils resteront nécessairement au-dessous des m,odèlcs nombreux (jui se montreront à leurs yeux de toute part, el ils n’auront fait que de rapetisser d’une mauièi'e îglipble, en les réunissant dans un espace borné, les accidens gi-ands et majestueux dont ils seront environnés aussitôt qu’ils sortiront de leurs compositioiis mesquines.

Ou ils ne feront pas de jardins, ou ils les tracerçut de

manière à faire diversion, et alors il seront bien forcés de tomber dans la symétrie, d’employer les fabriques et autres objets qui feront opposition avec le caractère commun, la physionomie vulgaire de la contrée dans laquelle ils seront placés.

Aujourd’hui, grâce au partage des propriétés et aux progrès de l’agriculture, la France entière n’est pour ainsi dire qu’un vaste jardin symétrique, où tous les sites ont perdu leur physionomie naturelle. Ici la cascade ne fait plus jaillir ses eaux écumeuses de roche en roche, mais bien sur la roue peu romantique d’une usine ou d’un moulin; là les yeux ennuyés se promènent avec monotonie sur des plaines immenses d’une terre nue, plate, nivelée, ou sur des moissons uniformes; l’orme, le hêtre, le chêne, et tous les arbres en général, taillés, émondés, ébranchés, ont perdu leurs grâces particulières, leurs poi l spécifique pour prendre,- sous la serpe de l’élagueur, la ridicule forme d’un balai porté sur im long manche. Plus de branches moussues, plus de troncs caverneux,, plus de vaste et touffu feuillage, plus de vieillesse blanche, de lichen, plus d’accidens bizarres; la serpe et la hache y mettent ordre; l’uniformilé se retrouve partout. Sans égard pour la pente des coteaux, les chemins, tracés au cordeau comme les limites des bois, des vignobles, des terres et des prairies, ont cessé de tournoyer pour n’offrir plus que des ligues raides et droites; les rivières ont cessé de serpenter à travers les prairies émaillées pour promener leurs eaux bourbeuses entre deux digues parallèles et alignées; enfin, et surtout aux environs de Paris, deux tristes murs qui remplacent les haies fleuries de gaie aubépine, masquent aux promeneurs, non-seulement la vue de la plaine qu’ils parcourent, mais encore les coteaux presque nus qui ])ornent l’horlzoh.

Certes, dans un tel pays les jardins paysagers, offrant l’image de cette belle nature que l’homme retrouve avec d’autant plus de plaisir qu’elle se présente plus rarement à lui, ces jardins, dis-je, doivent plaire et devenir à la mode. C’est aussi ce qui est arrivé. A mesure que l’agriculture, en se perfectionnant, a fait disparaître de nos campagnes les accidens pittoresques qui sont pour ainsi dire le .sceau do la nature, nos architectes se sont empressés do les reprQt duire dans nos Jardins, et d’eu e.xclure la symétrie.

Par la même raison qui veul. que l’homme cherche la diversité el se plaise dans les oppositions, principe qui forme la règle fondamentale de tous nos arts d’imitation, les peuples qui habitent des contrées peu cultivées, comme les Indiens, par exemple,-dont la moitié des terres au moins sont encore abandonnées à la nature, préfèrent les jardins symétriques et réguliers, qui tranchent avec la physionomie ordinaire de leurs campagnes.

Ce qu’il y a de certain, c’est que le goût des jardins paysagers s’est généralement répandu en France depuis quelques années, et peut-être avec trop d’exclusion, comme nous le montrerons plus tard.

Nous venons d’esquisser rapidement l’iiisloire des jardins en France, l’histoire toute moderne, comme on a pu voir. Ce que nous en avons dit peut s’appliquer, avec peu de variantes, à l’histoire des jardins de l’Allemagne, de l’Angleterre, et de tous les autres états du nord de l’Europe.

La seule différence que nous remarquons, et cette différence découle des principes que nous avons établis, c’est que les pays où la féodalité a disparu d’abord, et où, par conséquent, les terres se sont le plus divisées, ont été ceux où l’art des jardins est apparu en première date. Ceux où l’agriculture s’est perfectionnée au point de déguiser dans les campagnes les grâces pittoresques mais sauvages de la nature, sont aussi les premiers où le goût des jardins paysagers a pris naissance. Nous citerons pour exemple l’Angleterre et la Hollande, et si nous voulions donner à notre 'opinion une preuve de plus, prise ailletirs qu’en Europe, nous pourrions citer les jardins du Japon et de la Chine. Nous l’eviendrons sur ce sujet.

Si nous jetons un coup d’œil sur rhistoirc des antiques contrées de l’Inde et de l’Égypte, nous verrons que l’art des jardins remonte à l’époque la plus reculée.

En effet, les premiers hommes qui se sont livrés à l’agriculture ont dû commencer par créer des jardins. Avant qu’on eut inventé la charrue, avant que l’on eut pensé à dompter» les animaux pour les employer au labourage, on ne pouvait défricher des terrains d’une vaste étendue faute de moyens pour cela. On se borna donc à renfermer, dans un enclos de peu d’espace, les arbres, les racines et les légumes à mesure que l’on apprenait à t'econnaître leurs

cluaiilés élémeiilaii-es, el riiorlicullure précéda nécessairement ragriculture. • , .

Pour préserver ces premières cultures de la devaslalion des animaux sauvages el même de l’homme, on les établit à proximité des habitations, et on les entoura d’une clôture. Yoilà les premiers jardins.

Comme les végétaux ne croissent pas tous dans la meme qualité de terre, aux mêmes expositions, et que leurs habitudes différent, les premiers essais ne durent pas toujours être heureux. Les cultivateurs firent des observations, et en profilèrent pour donner à ehaque espèee de plantes les soins partieuliers que chacune paraissait exiger.On étudia les terres forms ou sablonneuses, sèches ou humides, l’époque des semis et des plantations, les différons modes de multiplication, et dès-lors la culture devint un art dont les progrès marchèrent de front avec ceux de la civilisation.

Par opposition à une nature sauvage et en désordre, 1 homme divisa' symétriquement ses cultures; les arbres fruitiers, plantés en lignes, formèrent de longues avenues, des quinconces, des étoiles, etc. Les fleurs, transportées des prairies, .s’arrangèrent en bordures, en corbeille, et enfin 1 ordre el la

régularité parurent une agréable diversion.

Lorsque les hommes acquirent les moyens détendre leurs cultures, lorsqu’ils eurent défriché les terres, abattu les forets, desséché les marais, nivelé leurs champs, la campagne perdit sa physionomie primitive, et ce fut alors que I on von ut a retrouver dans les jardins. Il est fort remarquable que c est en Ervpte, le pays le mieux et le plus ancieiuiemenl cultive, que l’on trouve les premières traces des jardins paysagers; la pierre ou mosaïque de Palcstrine en est la preuve.

Cet antique et singulier monument représente, sans ambiauité, ce que nous autres Français aplielions encore, il n y a pas plus de trente ans, un jardin anglais. Sur le premier nlan on voit une petite rivière, et un homme manœuvrant • rivière, dans une de ses parties,

n berceau pittoresque, formé par des ba- \ntrelacées et servant d’appui à des fesi celte espèce de pont sont placés des assises v prennent un repas champêtre ttstrumêns. On y voit quelques autres X alors cultivés ; diverses sortes d’mii-

( Il )

maux qui semblent y avoir été assemblés pour former une sorte de ménagerie. Enfin sur le dernier plan s’élève un rocber au sommet duquel un cliasseur s’amuse à tirer de l’arc. On trouve dans les volumes de planches de l’ancienne Encyclopédie, une figure fort bien dessinée de cette pierre de Palestrine, et pour peu que le lecteur y jette les yeux, il reconnaîtra aisément la vérité de mon assertion.

Un des plus grands plaisirs des hommes nés dans les pays chauds, est de se reposer sous le frais ombrage d’un berceau de verdure. Aussi voyons-nous presque tous les peuples méridionaux se représenter leur paradis comme un vaste jardin couvert d’arbres touffus. Ici c’est l’Elisée, ailleurs c’est Eden, là le paradis; mais toujours des arbres, de la verdure et de l’ombre, ('.liez les peuples du nord, c’est autre chose : de la gloire, des liqueurs fortes que l’on boit dans le crâne de scs ennemis, et de bruyants banquets dans le palais d’Odin, tels sont les plaisirs éternels que se promettaient les Scandinaves après leur mort. Habitant un pays âpre et glacé, vivant presque exelusivement de chasse et de brigandage, il était naturel qu’ils cbcrcba.ssent le bonheur ailleurs que dans les jardins qui leur étaient inconnus.

Les Chinois, qui rivalisent d’antiquité avec tous les autres peuples, ont chanté les jardins avant que la civilisation eut commence en Europe. La (jbiuc, prodigieusement peuplée, entièremeiU cultivée depuis des siècles, doit être de temps immémorial le pays des jardins paysagers comme elle l’est ericoce aujourd’hui. Il parait que les Chinois sont aussi les premiers qui aient cultivé des végétaux purement pour l’ornement, tels que les camellia, les chrysanthèmes, les reinesrnaiguérites et autres plantes arborescentes ou herbacées, (jomme leur vaste empire, s’étendant à peu près du nordau inidi, offre une grande différence de température, ils inventèrent de bonne heure les serres chaudes pour cultiver dans les provinces dq nord les végétaux indigènes du midi, ou même de l’Inde, avec laquelle ils durent (je tout temps avoir des communications. , '■/ - ’

11 paraît qu’ils tenaient autant à la.Citlture d’un arbre pittoresque jiar son feuillage, que brillant par ses fleurs ou utile par ses fruits. Nous en trouvons une preuve frappante dans leurs recueils d’anciennes poésies, bii le saule ligure dans qn grand nombre Je stapces. Noul/eltt cile’rojis üh'e

clatanl de près de deux mille ans. « A peuie la saison du priulemps est « venue, dit le poète que le saule couvre » d’une robe verte, la couleur jaune de son bois. Sa beautc «fait boute au pêcher qui, de dépit, laisse tomber es .. fleurs qui le parent et les disperse sur la terre. L'eclat des « plus vives couleurs ne peut se comparer aux grâces simples « et touchantes de cet arbre. Il provient le printemps, et, sans .. avoir besoin de ver à soie, il revêt .ses feuilles et ses braii- <c elles d’un duvet velouté (pie cet iiiscct na pas lile. ■> ^

Dans l’Inde, la nature est encore trop abrusle pour qu on cherche à en reproduire les sauvages accidens autour des habitations; aussi les jardins les plus (lêlicieux ne consistent c^uère qu’en plantations symétriques des arbres produisant l’ombrage le plus épais et les fruits les plus rafraîclussans.

La Perse, la Turquie et toute cette partie du midi de l Asie qui touche à l’Europe, a eu jadis, du moins si on s on rapporte aux anciens auteurs, les plus beaux jardins de 1 univers- mais les Turcs, en détruisant l’empire dOrient et s’emparant de ces iiingnifKpies et immenses provinces, en ont si bien effacé les arts et les mœurs, qu’il n’en est pas plus

resté de traces (pie des jardins. ^

Les Russes, encore barbares lorsijue les peuples de iEurope atteignaient au plus haut degré dii la civilisation, lorsciue les nations de l’Asie commençaient a oublier la leur, ne peuvent figurer dans l’histoire de l’horlicullure que depuis un demi-siècle à peu près. Picrrc-le-Grand et scs successeurs avaient créé quelques jardins, mais ils y avaient mis peu d’importance, parce que l’àprotc du climat no leur permettait d’en jouir que trois mois dans l’annee. Ne iiouvant en tirer un parti agréable, ils s’eu liiireiil longtemps a 1 utile, cit les Russes se bornèrent à cultiver des légumes.

Lorsqu’ils commencèrent à ouvrir des commuuicalions plus fréquentes avec l’Europe, ils comprirent le parti avantageux (fu’ils pouvaient tirer des serres chaudes ipi’ils observèrent en France cl en Angleterre, et dès-lors le godl des jardins commença à se répandre parmi les personnes riches 11 arriva il y a une quarantaine d’années, a Sauit-Pelcrsbouig, une ’aventure qui ne lai.ssa pas que de contribuer à généraliser le goût de riiorticulture. i 11 ,i„

Lorsque l’on voirlail servir des abricots sur la tabh. du Uar ou de ses courtisans, on était obligé de les faire venu'

de Vleiine eii^Aiilriclie, et ils amvalenl toujours flétris et ineurlris, comme ou peut croire. L’individu, chargé de les faire venir, s’ingéra de planter des abricotiers dans son jardin, et de les abriter du froid au moyen de châssis vitrés et de couches cliaudcs riu’il enlevait lorsque la saison le lui permettait. Ses soins induslrieu.\ furent récompensés par le plus I heureux succès, et il obtint bientôt de très-beaux abricots qu’il vendait au poid de l’or en laissant croire qu’il les faisait venir d’Allemagne. Il n’ébruita son procédé, qu’il avait tenu secret, que lorstpi’il eut fait sa fortune. Des jardiniers et des amateurs d’horticulture imitèrent et perièctionnèrcut scs procédés, et l’on cueille aujourd’hui, dans les serres de Saint- Pétersbourg, non-seulement des abricots, mais des ananas dont le parfum le dispute à ceux de l’Inde.

Les jardins symétriques ont conservé en Russie une partie de leur faveur, mais on y trouve beaucoup de ])arcs ornés, où l’art s’est appliqué à faire ressortir, d’une manière plus ou moins heureuse, les accidens nombreux d’une nature pittoresque..

Les anciens Grecs aimaient les flmtrs, ils eu offraient des guirlandes aux dieux, ils en paraient les autels, ils cir couronnaient les prêtres, les amans, les jeunes époux, mais ils en abandonnaient la culture à des mains mercenaires. Ils connurent les jardins paysagers, et ils les aimèrent avec une sorte d’enthousiasme, comme on le voit par les descriptions de leurs poètes. Ils ne surent rien imaginer de mieux, pour récompenser leurs héros, que de faire éteruellernenl promener leur ombre, après la mort, sous les bocages fleuris de leur délicieux Élysée, Ils avaient aussi leurs jardins publics , symétriques et ornés de statues.

Mais le peuple ancien qui fut le maître du monde, fut aussi le maître dans l’art des jardins. Les Romains avaient' des jardins symétriques et des jardins paysagers. Les premiers, qui accompagnaient ordinairement les palais, étaient ornés de marbre, de bronze et de chefs-d’œuvre de sculpture, parmi lesquels on reconnaissait par fois les dépouilles de la Grèce.

Les secconds embellissaient leurs maisons de campagne. Si nous en croyons les auteurs, ceux de Lucullus avaient plusieurs milles de longueurs; on y trouvait des fermes avec tous les animaux domestiques employés à la culture; des

ménageries où l’on nourrissait les animaux les plus rares ; des volières d’un quart de lieue de longueur, où l’on engraissait toute sorte d’oiseaux sauvages, particulièrement des ortolans et des grives pour la table du inaitrc.Mais ce qui doit à jamais rendre célèlircs les. jardins de Lucullus, c’est que là fut apporté d’Afrique, par les ordres de ce proconsul, le premier cerisier qui fut cultivé en Europe.

Les jardins de Néron, dont nous avons une description assez détaillée, passe tout ce que l’on peut imaginer de'plus beau et de plus grand, si ce qu’on en rapporte est vrai.

Dans les derniers siècles, l’Italie était encore le pays du monde où l’on voyait les jardins les plus agréables, et particulièrement les plus riches; tout le monde sait combien on a trouvé de précieux monumens de sculpture dans les jardins Borghèse, de Médicis, etc.

Aujourd’hui on y voit encore des jardins charmans, extrêmement pittoresques, mais ils sont bien loin d’égaler en magnificence ceux des temps anciens et du moyen âge. Si nous en cherchons la cause, nous la trouverons aisément. Autrefois les richesses étaient accumulées entre les mains de quelques familles puissantes, mais le peuple était généralement pauvre. Le temps et les révolutions ont pour ainsi dire nivelé les fortunes, d’où il résulte qu’en Italie, comme en France, la masse de la nation est riche, mais les individus sont pauvres.

En conséquence de ceci, nous possédons fort peu de grands jardins dignes d’être remarqués; mais en récompense nous avons une quantité de théories, une foule d’ouvrages, qui traitent de la manière d’en planter de magnifiques. Il semble que les auteurs de la plupart de ces ouvrages aient pris à tâche de mettre d’autant plus de pompe et de magnificence > dans leurs descriptions, que leurs superbes plans sont plus impraticables.dans la réalité. Bien persuadé qu’ils traitent d’un sujet qui ne recevra jamais son application, ils craignent moins de s’abandonner à un poétique enthousiasme en nous traçant de brillans, mais de chimériques tableaux.

Il faut bien qu’il en soit ainsi, car comment sans cela tin auteur ferait-il figurer comme objet d’ornement pour un jardin, des lacs, des fleuves et la mer même. Les anciens ^ avaient de beaux jardins, ils ont vanté ceux de Sémiramis, d’Anlinoüs, de Néron, de Lucullus, elc.; plus lard cçq.x (ieïl

Mcclicis,aésËorglièze, etc., etc., mais ils n’ont jamais été aussi riches que nous en théories, et il est meme remarquable qu’ils ne possédaient pas un seul ouvrage sur ce sujet; qu’ils n’ont jamais pensé à établir des règles, à faire une théorie raisonnée de l’art. Virgile seul a enseigné quelques principes d horticulture, mais il s’en faut de beaucoup que les vers admirables du Ciguë de Mantoue puissent être en aucune manière comparés à un traité.

^ L’Espagne, où les anciens plaçaient le jardin des Espérides, ij’a cependant point d’antiquité relativement à l’horticulture’ mais elle est riche sous ce rapport dans le moyen âge. Lorsque les Maures en eurent fait la conquête, ils y transportèrent leurs mœurs, leurs arts et leur goût pour les cultures pittüiesqucs. Ce célébré alhambra, dont on admire encore les ruines à Grenade, était entouré de délicieux bosquets, de fabriques pittoresques, et enfin de tout ce qui constitue aujourdhui notre genre paysager. Abn-el-Jair, et son contemporain Abu-Abdallah-Ebn-cl-Fasel, nous ont laissé des détails fort curieux sur la culture de divers arbrisseaux et particulièrement sur celle du rosier. Quant à la culture en général, il paraît, à en juger par l’ouvrage de l’Arabe Espagnol, Abu-Zacaria, qu’ils y avaient fait de très-grands progrès, et qu'ils l’avaient porté à un point de perfection approchant beaucoup de celui où elle est aujourd’hui. Ils pratiquaient, avec beaucoup d’adresse la greffe en approche et plusieurs autres en usage de notre temps. Le douzième siècle fut le plus brillant et le plus indirstrieux en Espagne; mais les Maures furent chassés, l’inquisition établie, et l’art des jardins tomba en décadence comme les autres arts. Cependant, la bonne culture des jardins maraîchers se soutint dans es eimrons de Valence, où elle est encore remarquable aujourdlmi.

LAllemagne, la Hollande et l’Angleterre n’ont pas plus d antiquités horticulturales que la .France. L’Allemagne eut peut-etre la première des jardins paysagers, et ceux de Jtaschladt, de Stutgard, de Schœnbrun, se firent remarqner par leur grandeur, la variété de leurs sites, et surtout par le nombre et le pittqresque de leurs fabriques. Les Allemands ont toujours mieux compris que nous qu’il n’y a point de genre exclusil. Ils comprennent encore qu’un jardin syméb’ique peut seul parer la façade majesteuse d’un palais, et

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dans ce cas ils font des jardins symélriques, mais il esl rare qn’ils ne sachent pas y adjoindre une partie au moins dans le style paysager.

Les Hollandais, ainsi que les Belges, habilant''de vastes plaines d’un coup d’œil assez ordinairement uniforme, ont senti la dificullé de créer chez eux des accidens pittoresques auxquels la monotonie de leur sol n’aidait en aucune manière. Ils ont donc cherché des jouissances dans d’autres i parties de rhorlicullure, et ils sont devenus florimanes. C’est chez eux qu’ont pris naissance les magniüques variétés de tulipes, de jacinthes, de narcisses.et autres liliacées qui font aujourd’hui la plus brillante parure des parterres de l’Europe entière.

Grâce à la qualité particulière de leurs terres, ils ont con- ' serve et prohahlement conserveront toujours le monopole des plantes bulbeuses de pleinc-terre. Mais, en étendant leur culture et conservant le goût des collections, ils se sont à leur tour rendus tributaires de la France et de l’Angleterre pour peupler leurs serres chaudes et leurs bosquets.

La culture des fleurs et des légumes est chez eux portée à un très-haut point de perfection, mais il n’en est pas de même pour les jardins paysagers, et nous en avons indiqué la raison plus haut. Des eaux assez abondantes, mais plates, des prairies, des bosquets et des peupliers, voilà, chez eux, tout ce <[u’on trouve et ce qu’on trouve partout, à trèspeu d’exceptions près. J’ai sous les yeux les plans d’un assez grand nombre de leurs plus beaux jardins et je n’y vois guère autre chose, si ce n’est quelques fabriques assez bien distribuées.

Il est cependant une justice à rendre aux Hollandais et aux Belges, c’est qu’ils l’emportent sur nous et sur les An-^ glais par l’élégance et reutente des habitations, et parle' bon goût de la distribution intérieure de leurs charmantes petites maisons de campagne.

L’angleterre a ]ieu de jardins symétriques, et point qui soient comparables à ceux du Luxembourg et des Tuileries, | de Paris, encore moins à ceux de Versailles. Mais elle l’era-j porte de beaucoup sur la France pour ses jardins paysagers, j fleuristes, et meme potagers. ^

Relativement aux jardins paysagers, les Anglais compren-' jient peut-être la nature moins bien que nous, mais ils la

sentent plus vivement. Ils s’abandonnent plus au sentiment dans leurs compositions, et sont par conséquent plus sujeU à des écarts d’imagination; ces écarts, il est vrai, sont toujours pittoresques et souvent fort heureux.

On leur reproche de toujours se ressembler dans leurs ruines gothiques et dans leurs cottages, et il , me semble qu’en cela on a tort. Leurs ruines gothiques, représentant les restes d’un monastère, d’une église ou d’une chapelle catholique, sont des espèces de monumens historiques, élevés par le patriotisme. Ils leur rappellent une époque qui leur est chère, celle où ils secouèrent le joug d’une Église qu’ils regardaient comme tyrannique, et d’un clief despote et étranger. Ensuite ces ruines ont, en Angleterre, le mérite d’être en convenance avec toutes les localités et tous les tableaux, puisque naguère les couvents, les chapelles et les ex-voto s’élevaient de toutes parts, et que de toutes parts on en rencontre encore les véritables restes. Il est certain qu’une chapelle ruinée me paraîtra toujours placée beaucoup plus naturellement dans tel site .anglais que.ee soit, qu’un temple égyptien ou une pagode de l’Inde.

Quant aux cottages, ils se ressemblent, il est vrai, mais par deux points seulement. Par leurs cheminées plus ou moins bizarrement ornées, toujours ma.ssives et élevées, et par une sorte de galerie en pierre de taille, formant le pourtour de l’habitation, et servant à la soustraire à l’humidité en exhaussant de quelques pouces ou de quelques pieds, le sol des rez-de-chaussées. Il serait à souhaiter que l’on ])ût faire à nos habitations le reproche de se ressembler de cette manière.

Si l’on s’amusait à comparer le génie anglais dans sa littérature et dans la composition de ses jardins paysagers, on serait fort étonné de trouver les mêmes goûts et les mêmes inspirations. On y verrait souvent violer les règles des convenances de lieu, de temps et d’unité, mais toujours pour produire des émotions fortes et un plaisir plus facile à sentir qu’à raisonner. J’oserai presque dire que je retrouve toute la nation dans Shakespeare et Shakespeare dans toutes leum scènes romantiques, soit écrites, soit dessinées avec des pierres, des arbres, des fleurs et de la terre.

Les Anglais ont encore cela de particulier, qu’ils ne cultivent pus seulement les fleurs comme on le fait partout ail»

leurs, Jîonf letir beâuté, ou pour étaler le luxe d’unë serfe chaude, ou enfin pour en faire un objet de spéculation. Leurs vues sont plus grandes, et ils savent les élendre jusqu’à la science. Le premier but que se propose un horticulteur anglais est d’enrichir le domaine de la botanique.

Si l’on veut voir des serres magnifiques, des riches collections botaniques, des cultures parfaitement entendues, c’est à Londres qu’il faut aller. Si l’on veut voir des jardins pittoresques, riches en arbres exotiques, en monumens, en fabriques, en sites romantiques et quelquefois bizarres, c’est encore en Angleterre qu’il faut aller.

Lorsque le goût des jardins paysagers s’introduisit en France, il nous vint d’Angleterre, et pour cette raison ce genre de composition reçut chez nous le nom de jardin anglais. Les anglais prétendent en avoir apporté l’idée de la Chine, et lui donnèrent long-temps le titre de jardin chinois. Le fait est que Les Italiens, les Grecs et même les Espagnols, eurent des jardins paysagers long-temps avant les Anglais, et que non-seulement ils n’avaient alors aucune relation avec la Chine, mais qu’ils ignoraient même jusqu’à l’existence de cet antique peuple.

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