CHAPITRE V
De même que les fibres musculaires d'une structure homogène se contractent par elles-mêmes , sans qu'un nerf vienne leur apporter le principe d'excitabilité , de même, des filamens très fins en forme de cib d'une extrême petitesse , dressés à la surface de certains animaux ou de leurs parties , se contractent par eux-mêmes, et se meuvent d'un mouvement vibratile continu , très vif.
La surface du corps des planariées , des paramécies et de beaucoup d'autres infusoires , est entièremeut revêtue de cils vibratiles soit épars , sans ordre , soit eu rangées régulières. Un grand nombre d'embryons , ceux des acalèpbes , par exemple , ceux des éponges , des actiniaires , des distomes , des mollusques , sont également tout couverts de ciis vibratiles durant uue des premières périodes de leur existence. La plupart des animaux inférieurs, s'ils ne sont pas ainsi totalement ciliés, ont au moins quelques parties , quelques organes pourvus de ces appendices microscopiques; ainsi chez les méduses , les franges qui accompagnent les ovaires , les festons élégans qui bordent les bras ( chez les pélagies ) , montrent bien le mouvement vibratile. L'intérieur des tentacules des alcyons et de plusieurs autres zoanthaires, l'extérieur des tentacules d« tous les polypes bryozoaires, comme les alcyonelles , les flustres , etc. (/;/. TtiY,fg. 45), la membrane qui tapisse les épines et le tét des oursins et des astéries , la partie antérieure des mollusques d'eau douce , les branchies de tous les mollusques univalves ou bivalves, etc., (pl. XIV,/^. 7) sont pourvus de cils vibratiles. Chez les animaux vertébrés eux-mêmes, on observe le mouvement vibratile sur plusieurs parties, notamment sur la muqueuse des cavités nasales et sur les organes génitaux femelles, sur toute la muqueuse de la bouche des batraciens (pl. FV >fig. * , a . 1 5), sur la surface respiratoire de presque tous les vertébrés à poumons, etc. Ce mouvement des cils vibratiles a pour objet principal de faire mouvoir les liquides qui baignent la surface garnie de cils, et par suite, de faciliter la respiration , l'olfaction , la fécondation , etc. Il sert aussi à la locomotion des animaux aquatiques, dout le volume est assez peu considérable pour que ces petites rames microscopiques puissent le mettre en mouvement, comme cela se produit chez les infusoires qui , par la même acliou , se meuvent , respirent et excitent dans l'eau des tourbillons destinés à amener leur nourriture.
La grandeur des cils vibratiles est constante sur un même animal ou sur un même organe; mais elle varie dans certaines limites, en passant d'un organe à un autre , soit chez le même animal , soit chez des animaux différens. Les pins gros s'observent sur les branchies des mollusques bivalves, où ils forment des rangées régulières en forme de peigne. Leur lon-
gueur dans la moule commune est de o,oi millimètre, et leur épaisseur à la base est de 0,0009 nûllimètre; les plœsconics, et les kérones parmi les infusoires, en ont d'aussi volumineux. Sur les branchies des mêmes mollusques , on voit des cils beaucoup plus fins et vivement agités , couvrant des renflemens transverses de la branchie. Mais les cils les plus petits qu'on ait souvent l'occasion d'observer , sont ceux de la surface des planaires : en effet , leur longueur n'est que de o,oo5 millimètre , et leur épaisseur peut être évaluée à moins d'un dix-millième de millimètre.
Les cils vibratiles des animaux à sang froid sont bien faciles à observer , car ils conservent leur vitalité et leurs mouvemens assez long-tems après la mort de ces animaux , s'ils sont tenus dans le même milieu que pendant la vie. Ceux de la bouche des grenouilles continuent même de se mouvoir plus de a 4 heures après la mort de l'animal , s'ils sont restés en place par une température de 8° à n°. Les cils vibratiles des animaux à saug chaud perdent plus rapidement leur motilité ; cependant , j'ai vu ceux de la muqueuse nasale de l'homme , provenant de l'extraction d'uu polype du nez , continuer à se mouvoir pendant plus de sept heures.
Les cils vibratiles, quelque part qu'on lésait pris, montrent tons les mêmes caractères : ils sont mous, vi vans et contractiles dans leur propre substance , car on les voit se mouvoir isolément quand on déchire les branchies de mollusques ; ils se décomposent à la manière du sarcode après la mort : on les voit bien clairement se crisper et se désagréger sous le microscope, si l'on en approche un tube trempé dans l'ammoniaque; on ne peut donc, en aucune manière, les comparer aux véritables poils ou cils qui sont des productions cornées , des produits de sécrétion saus vitalité propre , au moins dans leur portion saillante. On ne peut non plus supposer avec M. Ehrenberg , que les cils vibratiles sont mus par des muscles insérés à leur base , puisqu'on les voit se courber euxmêmes en ondulant dans toute leur longueur.
Illusions produites par le mouvement des cils vibratiles.
Quand les cils vibratiles sont disposés en séries régulières, comme sur les tentacules des alcyonclles , sur toute la surface de certaius infusoires (leucophres), sur les branchies des mol-
lusques , sur les côtes ciliées des béroès , sur les lobes en forme de roue desrotiferes, etc. ; leur mouvement se propageant de proche en proche et toujours dans le même sens , ces cils peu visibles par eux-mêmes forment par leur juxta-positiou , des intersections multiplesqui interceptent la lumièreà des intervalles réguliers , et paraissent comme autant de lignes courbes ombrées, ou de hachures qu'on voit se mouvoir uniformément dans le sens delà propagation du mouvement. Il est difficile de bien voir le mode de formation de ce phénomène, que j'ai expliqué dans mon Histoire naturelle des Infusoires ( page 58o pl. XIX) , d'après les observations nombreuses faites sur les gros infusoires , tels que le plagiotoma et sur les systolides. Les anciens micrographes se sont complètement abusés sur ce fait, en voulant y voir un véritable mouvement de translation , c'est là ce qui a fait donner au rotifère le nom si caractéristique que nous lui conservons. En effet , les deux lobes arrondis qu'il déploie pour exciter des tourbillons dans le liquide et attirer ainsi sa proie, sont bordés par une rangée ré-i gulière de cils dont les intersections mobiles produisent l'apparence des dents d'une roue en mouvement , et particulière ment des dents entaillées de la roue d'échappement d'une montre. Il semble qu'on ait sous les yeux deux roues égales et contiguès tournant en sens inverse par l'effet de l'engrenage. Quand la rangée de cils , au lieu d'être circulaire , est en ligne droite comme sur les tentacules de l'alcyonelle , les intersections produisent l'effet d'une chaîne sans lin ou d'une rangée de perles montant d'un côté et descendant sur le bord opposé, le long du tentacule. Ces effets ont été attribués à de pures illusions , par M. Raspail , qui n'admettait pas la réalité des cils vibratiles. M. Dutrochet a voulu récemment expliquer les apparences de roues chez les rotifères, par l'existence d'une bordure ou membrane gaufrée à la manière des collerettes ou fraises qu'on portait dans le i5« siècle, et dont les plis mobiles se mouvraient uniformément.