‹ Nouveau manuel complet de la bonne compagnie, ou, Guide de la politesse et de la bienséanceChapitre 22 sur 70 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Quelques lecteurs seront peut-être surpris de voir commencer ce chapitre par ce que l’on doit aux passants ; mais en y réfléchissant , ils conviendront qu'il est encore à cet égard assez de bonnes choses à dire.

Quand vous passez dans une rue et que vous voyez venir à vous une personne de connaissance, ou seulement une dame , un homme élevé en dignité, un vieillard, il faut vous préparer à lui donner le haut du pavé, c'est-à-dire le côté des maisons.

Si une voiture se trouve arrêtée de facon à ne laisser qu’un’ étroit passage entre elle et les maisons, gardezvous de coudoyer et presser grossièrement les passants, afin d'aller plus vite; attendez votre tour, et si le hasard amène une des personnes désignées ci-dessus, effacez-vous contre le mur, afin de lui céder la place, Celle:ci, en passant, doit s’incliner poliment devant vous.

Lorsqu'un orage a fait poser une planche sur les ruisseaux tout-à-coup grossis, il ne faut pas non plus

se presser pour passer avant autrui sur ce pont fragile. ” De plus, un jeune homme bien élevé s ’empresse d'offrir la main aux dames, même inconnues ; qui doivent le traverser.

Il faut bien faire attention à la manière dos marche, de peur d'envoyer de la boue autour de soi, de se crotter et de crotter ceux qui vous accompagnent, ou marchent derrière. Une personne; une femme surtout, qui marche ainsi malproprement, quelle que soit d’ailleurs son éducation, paraît toujours lourde et grossière. On sait combien les Parisiennes sont remarquables sous ce rapport : on les voit traverser de longues rues boueuses, encombrées, éviter des passants mal appris, des voitures qui se croisent en tous sens, et revenir sans nulle tache après une course de plusieurs heures. Pour parvenir à ce résultat prodigieux, qui fait l'admiration et le dépit des provinciales débutant à Paris , il faut prendre garde à me poser le pied que sur le centre du payé, et jamais sur les bords, car on glisse inévitablement dans l'intervalle d'un payé à l’autre : il faut commencer par appuyer Ja pointe du pied avant Je talon ; même, qüand la boue est très-considérable , on ne doit appuyer le talon que fort rarement. Quand le chemin est un peu moins mauvais, on se dédommage de celte fatigue, qui, du reste, finit par ne presque plus s'apercevoir. Ce soin est d'obligation rigoureuse quand on donne le bras à quelqu'un. Tout en pinçant le pavé (c’est l'expression reçue), une dame doit relever agréa= blement sa robe un peu au-dessus de la cheville du piéd: De la main droite, elle en réunit les plis, et les resserre sur le côté droit. Relever sa robe des deux

côtés et des deux mains, est de mauvais ton, et ne peut se tolérer que momentanément, lorsque la boue est par trop forte.

Une chose importante dans les rues d’une grande ville, c'est de s’effacer, c’est-à-dire d'éviter de froisser les passants et d'en être froissé. Faute de cette attention vous vous exposeriez à paraître non-seulement gauche et ridicule, mais encore à recevoir ou à donner des coups dangereux. On s’efface en se tournant de côté, en resserraut les bras, en saisissant du regard la ligne qu'il convient de prendre pour ne point heurter la

| personne qui vient à soi. Un peu d'habitude et de soin

a bientôt rendu cette obligation familière.

S'effacer devient plus difficile lorsqu'on est porteur

d’un paquet ou d’un parapluie, principalement si celui-ciest ouvert. Il est nécessaire alors de l’abaisser ou . de l'élever, ou de le ranger de côté, selon qu'il convient. Si vous négligez ces précaulions, vous Courez risque de l’embarrasser dans ceux qui vont et qui viennent, de le voir tournoyer, et d'être jeté contre une voilure ou contre quelqu'un qui se plaint vivement de votre malhonnéteté et de votre maladresse.

Si, n'ayant pas de parapluie, vous vous trouvez surpris par une averse, et qu’une personne qui en serait pourvue marchât dans la même direction, vous pouvez la prier de vous abriter : celle-ci doit accueillir votre demande avec beaucoup de politesse, s'informer du but de votre course, et offrir de vous y conduire, à moins .que cela ne la détourne trop et qu’elle ne soit pressée; dans ce cas, elle vous présentera ses regrets de ne pouvoir vous accompagner aussi loin qu’elle le désirerait,

Ce-que nous venons de dire prouve qu'une personne vraiment polie n’attendra pas qu’on lui fasse celte demande, mais qu’elle s’empressera de la prévenirs Ce pendant il faut observer si l’âge, le sexe, la mise, ne s'y opposent point, car quelquefois on pourrait être reçu avec humeur et dédain; et si vous êtes, dame , à moins que d’être âgée, il serait on ne peut plus i inconvenant d'aborder un homme, qui, de son côté, ne doit jamais faire cette politesse, ni aucune autre, aux femmes dont l'air et les manières immodestes annoncent de mauvaises mœurs. Îl serait également déplacé de l'adresser aux gens de très-basse classe; mais si l’un d'eux la réclame , il faut l’ accueillir avec aménite.

Une autre bienséance, usitée dans les rues, consiste dans la demande et l'indication des chemins. Si vous avez besoin que l’on vous rende ce service, vous saluez et dites poliment : Madame , ou Monsieur, telle rue, s'il vous plait? Vous devez avoir soin de donner toujours ce titre aux personnes auxquelles vous vous adressez, quand bien même elles seraient des commissionnaires ou des revendeuses de fruits. Et c’est précisément à celles-là que vous devez avoir recours, Car, en s'adressant aux passants, on S RRpOSE à rencontrer des gens étrangers au quartier, Ou à en rétenir qui sont pressés; il est impoli, en outre, de déranger ] les marchands en magasin. Lin dication donnée, on remercie en saluant. Les Parisiens sont justement renommés pour la politesse et la complaisance avec lesquelles ils montrent le chemin aux passants, et vous devez les imiter chaque fois que l’occasion s’en rencontrera. Si vous êtes homme, et qu'une dame ou une personne

| distinguée réclame votre assistance à cet égard, vous | devez vous découvrir en Jui répondant.

|” Ilest des gens grossiers et malicieux qui se font un h plaisir d’égarer les passants. Il suffira de connaître une | pareille malhonnéteté pour la mépriser comme on le doit.

Quant aux jeunes gens prévenus de la fausse idée que les Parisiennes sont coquettes, faciles, et que d’ailleurs dans une grande yille tout leur est permis, qu’ils sachent bien qu'un homme qui ose.adresser des com: pliments déplacés aux dames , les suivre, écouter leur. conversation, achever leur phrase commencée, est l'objet de l’aversion des femmes et du mépris des honnêtes gens. Un jeune homme de bon ton ne doit pas même considérer de trop près une dame, ou bien il passe pour un impertinent qui regarde, dit-on, des | personnes sous de,nez. S'il le fait, par erreur de res- Hi semblance, il doit saluer en s’excusant.

: C est surtott lorsqu' il y a beaucoup de monde rassemblé sur un même point , que ces manants se livrent à leurs grossièrelés, auxquelles ils donnent le surnom d'exploits de foule, d'abord parce qu ls sont inaperçus, ensuite parce que les moins malhonnêtes d'entre ‘eux pensent que la foule est hors du domaine de la bienséance. Cette opinion, partagée par quelques personnes, est une erreur. La politesse devient plus indispensable encore, à raison du rapprochement. PAR quoi la foule est-elle ordinairement si désagréable,

dangereuse même ? C’est qu'elle fourmille de gens sans éducation, qui poussent brutalement leurs voisins, du poing et du coude ; qui négligent de suivre le mouve-

ment de va-et-vient; qui, à propos du moindre choc, élèvent de vives querelles, et par leurs plaintes, leurs. cris , leur continuelle agitation, rendent insupportable une situation qui, sans cela, n’eût été que génante. :

Lorsqu'on rencontre dans la rue une personne de sa connaissance, On lui fait un salut en s’inclinant , et en se découvrant s'il y a lieu. Quelquefois il ne faut point s’en tenir à un simple salut, il faut aller à la personne et lui demander de ses nouvelles si on la voit habituellement. Pendant le temps qu’on lui parle, s’il y a lieu, et si c’est une dame , un homme âgé et respectable, on se tient découvert; c’est à ceux-ci, qui voient combien cette politesse est fâcheuse en hiver, d’insister pour que leur interlocuteur mette son chapeau. C’est aussi à la personne la plus considérable des deux à prendre congé la première. Ainsi, dans une rencontre de ce genre, jamais un homme ne quitte une femme qu'elle ne lui ait dit adieu ; jamais une jeune personne ne se permet de le faire envers une dame mariée ou plus âgée.

Pendant cet entretien, qui doit être fort court, l’interlocuteur le moins considéré doit prendre le bas du pavé, afin d'éviter à la personne qu'il entretient le voisinage des voitures. Il serait souverainement ridicule d'entamer une longue conversation, et de retenir ainsi malgré elle la personne atcostée. Si l’on se tronve avoir quelque chose de pressant à lui dire, on la priera de vouloir bien permettre qu’on ait l'honneur de l’accompagner. Nous ajouterons, qu’à Paris, un jeune homme doit éviter de s'approcher d’une demoiselle de sa conhaissance, afin de ménager la timidité naturelle aux jeunes personnes.

Lorsqu’ on est avec une personne étrangère à celle - que l’on rencontre, il faut se contenter de saluer cette dernière sans s’arrétér , car autrement on mettrait son

n lans une position désagréable. Cette civi- ‘un dévoir rigoureux si l’on se trouve dans | la compagnie d’une dame. L'ancienne galanterie voulait qu'alors non-seulerment 6h ne S’arrétât pas, Mais encore qu’ on ne saluât point une Connaissance , un ami qui venait à passer ; cela pour né point forcer sa compagne à saluer un inconnu (car on doit saluer toutes les fois que la personne avec qui l’on est salue); & mais cette pratique peut être modifiée. S'il s’agit d’un ami; d’un'jeune homme, on se contente de lui faire lun signe ; mais s’il est question d'un vieillard, d'un personnage distingué, d’une autre dame , il faut les saluer en disant à sa compagne : Je prends la liberté de saluer monsieur ou madame N, et Ja compagne répond : Je vous en prie , monsieur.

Lorsqu'une personne de votre connaissance est à la fenêtre , et que vous êtes censé l'apercevoir, vous devez lui adresser un salut. Mais il faut éviter de lui parler de la rue , et de lui faire des signes, car c’est une habitude de mauvais ton. Fi j

Entrer dans un long entretien avec les gens comimuns et mal élevés qui font salon devant leur porte , C'est être presque aussi mal élevé qu'eux.

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