CHAPITRE V
Cette première division comprendra les soins physi= ques des organes de la conversation, les mouvements : a manière d'écouter, la prononciation et la pureté d . (iscours sous le rapport grammatical. |
le SE.
Soins physiques de la conversation.
La conversation est le principal, peut-être le seul moyen de plaire et de réussir dans le monde. Comment se fait-il donc que tant de gens conversent sans s’in. quiéter du ridicule pour eux, de l'ennui pour leurs au- diteurs? sans examiner s'ils n’ont pas quelques dispo= ‘sitions physiques qui mettent plus ou moins d'obstacles à l'art de bien converser? sans chercher les moyens de corriger ces dispositions? …
Nous signalerons quelques défauts et les moyens d’y remédier. Il est essentiel de prendre bien garde, en
4 … parlant, de porter trop la langue au bord des lèvres. Cette mauvaise habitude a plusieurs graves inconvé-
. nients : elle occasionne une espèce de sifflement désa-
gréable produit par le contact immédiat de cet organe
avec les dents qu’il dépasse ; elle embarrasse la prononciation; elle vous expose à lancer la salive au dehors (1). Lorsque cette fâcheuse habitude ou le trop grand développement de la langue renouvellent ces
| accidents, vous devez vous attacher avec soin à porter
tour à tour l’organe malencontreux sur la face interne de l'une ou de l’autre gencive. Quant au défaut opposé, ‘à la disposition au hégaiement.: à raison du peu de yo- * Jume de la langue , il faut s'exercer souvent, lorsqu' on est seul , à prononcer distinctement. Déclamer, s’exer-
(4) Quand cet accident arrive à quelqu'un , il faut ne pas paraitra s’en apercevoir.
Bonne Compagnie. . ë
cer sur les mots qui présentent le plus de difficultés, . est un exercice très-salutaire. #
Il est des personnes chez qui la salive est tellement abondante, qu’elle rend la prononciation difficile. Elles à doivent s’accoutumer à l’avaler avant de commencer à ” prendre la parole.
La politesse, d'accord avec l'hygiène, exige que les dents soient parfaitement entretenues. Une denture jaunie, malpropre, qui répand de l'odeur, ne permettra jamais que l’on soit sensible à la grâce, à l’éloquence « même de vos discours. Les arrêts du dégoût sont sans appel.
Certaines personnes pourvues de belles dents ont la fatuité de les montrer en parlant; cette vanité excite la risée, et nuit d’ailleurs à la physionomie : il ne faut découvrir les dents que le moins possible, mais tou- à jours sans affectation. L.
Se servir d’un cure-dents en parlant, porter les doigts à ses gencives, tenir une fleur entre ses dents. . sont des habitudes de mauvais ton. |
Ouvrir démesurément la bouche lorsqu'on parle, . lorsque surtout on fait une exclamation d’admiration ou de surprise; porter la bouche de côté pour se donner l'air original, la resserrer pour se la rendre petite; rire aux éclats d’une manière niaise et bruyante ; imprimer . à ses lèvres un tremblement, des mouvements convul- « sifs lorsqu'on raconte ou lit quelque chose de sombre 1 et de terrible, souffler fortement dans le visage de la personne que l’on entretient, c’est tout à la fois défauts | À choquants et grimaces insupportables. |
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Des gestes et des habiludes.
Faire de la pantomime à chaque mot, ne se peut guère plus tolérer. Les grands gestes , les gestes multipliés, qui ne s'accordent point avec le discours; les signes mystérieux accompagnant l'énoncé de la chose la plus simple ; les gestes brusques , dans une conversation amicale; les gestes mignards, dans une conversation sérieuse ; les mouvements rapides d’une personne assise ou debout, qui semble exécuter une sorte de danse, sont à la fois des fautes graves contre la raison et contre le goût.
Ce n’est point qu’il faille condamner absolument les gestes, qui, selon le poète Delille, donnent de la physionomie au discours. Des gestes modérés, assortis aux paroles, et tour à tour doucement comiques, spirituels et gracieux, sont permis, même indispensables. | La main gauche peut ne point agir, mais la coopéra- | tion intelligente et réglée de la main droite, ne doit jamais manquer à la conversation : aussi me vois-je forcée de blâmer les interlocuteurs qui mettent les mains dans leurs poches , qui restent constamment les mains jointes ou croisées sans leur imprimer aucun mouvement. Ils se donnent l'air d’automates, tandis que les gesticulateurs se donnent l'air de possédés.
Les gens qui, tout en causant , saisissent fortement le bras de leur fauteuil , jouent avec les petits objets qui leur tombent sous la main, s’amusent à rayer ou à dé-
88 DEUXIÈME PARTIE. CHAP. Ve grader les meubles, tournent et retournent leur chapeau, roulent et déroulent le bout de leur mouchoir, ignorent sans aucun doute combien sont opposées à la politesse ces nuances de familiarité, d’enfantillage et d’embarras. J'ajoute brièvement que les témoins de tous ces actes ridicules ne doivent j jamais s’en apercevoir, en rire, en parler, à moins de vouloir être encore plus ridicules.
Des Habitudes.
En famille et dans l'intimité on se permet une foule de petites licences, qui, continuées par habitude dans le monde, y deviennent le signe d’une mauvaise éducation. Ainsi, dans une visite, ôter l’un de ses gants et s'amuser à le détirer sans relâche ; relever le devant de sa robe pour la garantir d’un feu trop vif, ou bien Y étaler son mouchoir dans ce but; manifester du regret,
de l'humeur pour des taches ou pour quelque autre»
accident semblable ; jouer pendant la conversation ayec
des enfants, des animaux; appuyer la tête contre la
cheminée ; tisonner continuellement et sans nécessité ; ne pas contraindre ses bâillements ; s’entretenir ayec
longueur et complaisance des légères indispositions que.
l’on peut avoir; se plaindre fréquemment de la température, en répétant, selon la saison : ah! qu’il fait froid ! qu’il fait chaud! Toutes ces façons deviennent alors plus où moins intolérables.
Il en est une sur laquelle j'appellerai l'attention de mes lecteurs, je veux parler des déplorables crachottements que la triste habitude de fumer a donnés. Au-
trefois, ne pas dire une parole sans cracher sa salive . était l'apanage de la plus mauvaise éducation. Pourquoi faut-il que les hommes élevés avec soin aient été puiser à de pareilles sources cette habitude répugnante que l’on rencontre trop souvent où elle n’aurait jamais dû exister; même à la promenade, on ne doit pas cracher à terre lorsque l’on donne le bras à une femme, fût-elle la sienne ; car, peut-on répondre de l’action de POIT ie.
De l'art d'écouter.
Converser n’est point discourir continuellement, comme le-pensent les babillards , c’est écouter et parler tour à tour; or il ne faut pas moins bien s’acquitter
de l’un que de l’autre. Pour cela , vous regarderez àdemi la personne qui vous entretient (c’est pour ce motif qu'il est impoli de travailler en causant), si elle hésite ou s’embarrasse, vous n’aurez pas l’air d’y faire attention, et dans le cas où vous seriez un peu lié avec elle, après quelques instants, vous lui fourniriez, du ton le plus modeste, l'expression qui semble la fuir. Si elle est interrompue par quelque incident, dès qu’aura cessé la cause de l'interruption, vous n’attendrez point qu’elle reprenne son discours d'elle-même; mais, avec un sourire de bienveillance , un geste engageant, vous l'inviterez à poursuivre : Veuillez continuer ; vous disiez donc? Si l’on est obligé d’atténuer ainsi une interruption étrangère, à plus forte raison, ne doit-on jamais s’en permettre soi-même.
Cela est tellement de rigueur, que si, dans la chaleur de la conversation, les deux interlocuteurs commencent
90. DEUXIÈME PARTIE. CHAP. Va | # tous deux à parler, tous deux doivent s'interrompre + -tout-à-coup dès qu'ils s’en aperçoivent, et, tout en s’excusant, se défendre de continuer. C’est au plu digne d'égards qu'il convient de reprendre le re, à Quand l’on vous fera quelque récit qui, sans être plaisant, ait l'intention de l'être; qui, sans étre touchant, ait pour but de vous attendrir, quelque ennuyé que vous puissiez être, ne manquez pas de sourire, de prendre un air d'intérêt. Si le narrateur s’égare dans de longues digressions, ayez lapatience de le laisser se déméler seul du labyrinthe de son discours. Si l’histoire est interminable, résignez-vous et ne paraissez pas. moins attentif. Cette condescendance est surtout dé. rigueur, si vous écoutez un vieillard ou toute autre personne respectable. Lorsque l’impitoyable conteur est votre égal ou votre ami, vous pouvez lui dire, comme pour l’engager à résumer sa narration : Et, enfin? Les novices dans l’art du monde croient pouvoir tout simplement interrompre un discours commencé, pour se faire expliquer quelques circonstances qu'ils n’ont pas comprises , ou se faire répéter le nom d'un personnage; mais cela ne peut avoir lieu qu'après quelques considérations, qu'avec des ménagements polis. Si le narrateur prononce mal; si vous vous apercevez que d'autres auditeurs sont dans le même cas que vous ; si vous prévoyez que, faute d’avoir bien suivi ses paroles, vous ne pourrez y répondre avec politesse, vous pouvez alors vous permettre l'interruption ; mais voici les formes à garder : je vous demande bien pardon; je craindrais de perdre quelque chose de votre discours; sé vous vouliez bien répéter, etc. Il est nécessaire en-
- BIENSÉANCES DE LA CONYERSATION. 91 core de Choisir un moment opportun, comme celui où
| le conteur fait une pause, hésite à trouver un mot, Le 6 Let à Hi : pi ] : $ :
| vient de prendre son mouchoir.
4 d'écouter devient embarrassant , car, si vous semblez y
Sais votre véracilé, ou St lout autre que vous me
de faire preuve d'intérêt, Yous portent à interrompre vivement par ces mots : J'y suis, c’est cela. Une telle interruption, quoique bienveillante et naturelle, offenserait les vieillards , qui veulent conter longuüement : elle dérouterait les conteurs prétentieux, désolés qu’on eur enlève une phrase à effet: vous ne pouvez donc lous la permettre qu'avec des, amis intimes , des inféieurs, car autrement on répondrait avec humeur à jOÙre j'y suis : Eh1 mon Dieu oui , Ou d'un air triom- Qhant: Vous n'y êtes pas, ce qui ne laisse pas d’être fmobarrassant.
| La pire de toutes les interruptions, est celle que dicte
l’orgueil. Une personne spirituelle s’emparant d'une histoire contée par une autre, et s’en emparant dans le but de lui donner plus d'agrément, devient, malgré son éloquence, un modèle d’impertinence et de grossièrelé. # Sans doute il est dur de voir un sot gâter une anecdote » heureuse dont on aurait tiré parti; mais lors même « qu'on ne serait point retenu par la bienséance, on doit l'être par son intérêt. Or, si les auditeurs sont gens délicats, ils resteront muets sur la dernière partie du récit, et s’adresseront avec bienveillance au pauvre conteur lésé dans ses droits. 3
L'interruption est pardonnable s’il s’agit de prouver ou d’éclaircir un fait en faveur d’un absent. Lorsqu'on vous accuse, vous pouvez, à la rigueur, interrompre par une exclamation ; mais il vaut mieux le faire par un geste.
Il y a souvent beaucoup de finesse et de grâce à écouter en gesticulant doucement ; par exemple, en. comptant sur ses doigts, en faisant un geste de surprise, d'assentiment ou d'exclamation. Cette manière tacite de dire : Je m'en souviendrai bien; comment ; “: vous avez raison, charme le narrateur sans l’interrompre.
Dans un dialogue vif, pressé, amical, on peut s’interrompre tour à tour, achever la phrase commencée, enchérir sur l’épithète; cela contribue à la vivacité dus, discours, mais ne doit pourtant pasétre trop répété. 3 |
Il est plusieurs écueils à éviter en écoutant, écueils” qui tous décèlent l’inexpérience de la société. Dire des. temps en temps au narrateur : Qui, oui, en bochañl Ja tête, en secouant la main, habitude de vieilles gens#
As
et qui ne rappelle pas mal le mouvement d’une pendule; demeurer les yeux fixes et la bouche béante; \ avoir l'air distrait et réveur ; montrer du doigt les per- ! sonnes désignées par le conteur; bâiller sans cacher avec sa main ou son mouchoir ce témoignage peu flat-
du” regarder fréquemment la pendule; toutes ces manières-là pèchent contre le bon ton.
Si une personne conte une histoire ou cite un passage d'une pièce de théâtre qui sont connus d’une grande partie des auditeurs, il est de bon ton d'écouter ; jusqu’au bout ; il faut surtout se garder de faire comprendre que l’on connaît déjà ce qui se raconte; en agir autrement est presque un ordre de se taire, inconvenance 1 très-grande envers un des membres de la société et pire } si elle s 'adresse à à l'amphytrion.
L’extréme désir d’être utile nous fait donner des pere ie mais cette précision à l'inconvé-
lé le sûreté et de discrétion qui ne donne j jamais lieu de { raindre qu'on puisse rien dire par imprudence.
if. » [1 faut de la variété dans l'esprit; ceux qui n’ont que 1 Lane sorte d'esprit ne peuvent pas plaire longtemps :
on peut prendre des routes diverses ; n’avoir pas les mêmes talents, pourvu qu’on aide au plaisir de la société, et qu'on y observe la même justesse que les différentes voix et les divers instruments ur observer dans la musique.
» Comme on doit garder des distances pour voir les objets , il en faut garder aussi pour la société ; chacun
a son point de vue d’où il veut être regardé. On a rai- …
son, le plus souvent, de ne vouloir pas être éclairé de
trop près ; etil n’y a presque point d'homme qui veuille » en toutes choses se laisser voir tel qu’il est. (De la so-"
ciélé.) » Il faut, dans la conversation , souffrir que ceux qui
parlent, disent des choses inutiles. Bien loin de les . contredire ou de les interrompre, on doit au contraire .
entrer dans leur esprit et dans leur goût; montrer
qu'on les entend; louer ce qu'ils disent autant qu'il |
mérite d’être loué , et faire voir que c’est plutôt par choix qu’on les loue que par complaisance.
» On ne peut aussi apporter trop d'application à. connaître la pente et la portée de ceux à qui l’on parle, pour se joindre à l'esprit de celui qui en a le plus , sans …
blesser l’inclination ou l'intérêt des autres par cette préférence.
» Il y a de l’habileté à n’épuiser pas les sujets qu’on
traite, et de laisser toujours aux autres quelque chose”
à penser et à dire.
» Il est dangereux de vouloir être toujours le maître
de la conversation, et de parler trop souvent d’une’
même chose. On doit entrer indifféremment sur tous
les sujets agréables qui se présentent , et ne faire ja"
| mais voir qu’on veut entraîner la conversation sur ce | qu’on a envie de dire.
». Îlest nécessaire d'observer que toute sorte de | conversation, quelque honnête et quelque spirituelle | qu'elle soit , n’est pas également propre à toute sorte | d’honnêtes gens ; il faut choisir ce qui convient à cha- :cun et choisir même le temps de le dire.
DU »Ilya des airs, des tours et des manières qui font
| souvent ce qu'il y a d’agréable ou de désagréable , de | délicat ou de choquant dans la conversation. Le secret % de s’en bien servir est donné à peu de personnes ; ceux | même qui en font des règles s’y méprennent quelque-
| fois ; la plus sûre , à mon avis, c’est de n’en point avoir { qu'on ne puisse changer ; ; de laisser plutôt voir des mégligences dans ce qu'on dit que de l'affectation ; d’é- | couter, de ne parler guère , et de ne se forcer jamais ; à parler. (De la Conversation.)
» On sait assez qu’il ne faut guère parler de sa femme , mais on ne sait pas assez qu’on devrait encore ‘moins parler de soi.
» Rien n'empêche tant d'être naturel que l'envie de le paraître.
» Il ne faut jamais faire de demi-confidences ; elles -embarrassent toujours. ceux qui les font , et ne con-
96 DEUMIÉNME PARTIE. Grp.
$ IV. L à De la Prononciation. +" #
La prononciation est encore plus indispensable au’ discours que l’élocution; car enfin, avant de choisir ses expressions , il faut les faire entendre , et l’on ne. peut le faire qu imparfaitement si l’on prononce mal, 4 De là les répétitions forcées, la perte de l’à-propos’, la, fatigue, le dégoût, l’impatience des deux interlocuteurs ; enfin tous les tristes résultats de la surdité. Ne ferons nous pas tous les efforts pour nous y soustraire ?
La première, la plus grande faute contre l’art de prononcer , c’est la volubilité. En parlant trop vite on“ bredouille , on produit des sons inarticulés , inintelligibles, et c’est de tous les défauts de la prononciation, y sans contredit, le plus insupportable. On sait très-bien® que prononcer trop lentement 91 et comme on dit, S'é=u couler parler , est un travers’ qui semble dénoter r OTgueil ou la nonchalance , et qu'en certains cas il faut® activer la parole; mais on ne doit ; jamais la précipiter, | même dans les sujets qui demandent une expression brève. Outre son inconvénient physique , Te bredoüil-. lement a d’autrès inconvénients moraux; il Supposeu l’étourderie , la loquacité , la sottise. 1
Après lui vient lhésitation, qui n’est guère moins" fâcheuse , car elle sème le discours’ de ridicules et pé-« nibles efforts. Ce défaut, qui tient quelquefois à l’or-* ganisation, provient encore plus souvent de ce qu’on" néglige de penser avant de prendre la parole ; il tientm
Fe à à la timidité, à quelque émotion vive qui force à | ba utier:, au soin prétentieux d'employer des termes { choisis. Ce dernier motif est presque une extravagance. ® Dans le but de plaire aux gens, vous les assommez de { redites, de mots cherchés, hachés , et, pour paraître ® spirituel, vous vous rendez souverainement ennuyeux. Les habitudes d'enfance , de petites villes, l'accent ® de province, sont de fréquents obstacles à la bone © prononciation : apportons-en quelques exemples. TJ @ n’est pas rare d'entendre dire, même parmi les gens | bien élevés, te pour {u, c'e pour celle, mamezelle pour © mademoiselle, etc. Quant à J'accent , chaque province | alle sien. Le connaître, s’en défier , le modifier par ja L déposition contraire , tels sont les moyens d'éviter ces © écueils; mais quelque ridicule que l’on puisse paraître © en donnant sans cesse contre eux, on l’est cent fois © moins que ces gens , vrais substituts de maitre d'école, © qui vous arrêtent au milieu d’un récit touchant, pour |: répêter avec un sourire sardonique la locution vul- € gaire, le mot mal prononcé, lé mauvais accent qui | viennent de vous échapper.
|: Non-seulement , avec toutes les personnes de‘ bonne compagnie , il faut condamner le pédantisme en fait de À prononciation, mais il faut encore, avec Rousseau , en blâmer de purisme. Il ne peut souffrir (et bien d’autres comme lui) ces gens si jaloux de faire sentir la À lettre finale de (abac, sang, estomac.
Oùtre l'accent général, il est aussi l’accent partis culier , cet accent qui colore les paroles en révélant le - | sentiment. Nous sentons tous sa délicatesse et son | charme, mais rioûs sentons tous aussi qu'il doit être Bonne Compagnie. 9
88 DEUXIÈME FARTIÉ. CHAP. Vs
en parfaite harmonie avec le langage ; qu’il doit étre pur de toute affectation , de toute exagération. Débiter : des choses dures d’un ton de douceur ; étaler d’une voix humble d'orgueilleuses prétentions ; entamer une discussion politique d’un ton caressant; raconter un fait plaisant avec un accent mélancolique, c’est être ridicule au suprême degré. C’est ne l’être pas moins de forcer l’accent , de le dénaturer jusqu’à l'ironie , d'introduire dans le discours une sorte de déclamation ou de chant.
On ne peut juger de l'accent d’une personne qui | parle trop haut ou trop bas ; mais on décide, dans le | premier cas, qu'elle est grossière , et dans leecond', qu’elle est dédaigneuse.
CE LR a 0 EE ni l'E =
De la Correction du discours.
Surtout, qu’en vos discours, la langue révérée..… M
En adressant cet avis aux lecteurs, nous nous gar- « dons bien de les croire étrangers aux règles de la grammaire : il est si honteux maintenant d'ignorer sa langue, qu'il ne le serait pas moins de soupçonner les autres de ne la pas connaître. Mais bien qu’on ne soit pas privé de cette"connaissance indispensable, il faut” encore éviter avec soin de contracter de mauvaises habitudes dans le langage ; d'employer des locutions vi- '# cieuses, et même de se servir. de termes dont on ne connaît pas bien la valeur: un peu d’attention et d’étude apporteront un remède sûr, à l'embarras qu'on pourrait éprouver.
Les jeunes gens ne sauraient trop se prémunir contre ces fautes, qui annoncent l'éducation la moins soignée. Ils y parviendront en étudiant un bon grammairien, {en faisant attention au sens de leurs paroles.
Si, dans le silence du cabinet, on a bien de la peine {à rendre correcte une phrase allongée , qu'est-ce donc dans le monde, quand la chaleur de la conversation empêche de réfléchir? Faire de longues phrases, c’est | vouloir faire des fautes de français ; et si l’on prend le 4 loisir de présenter correctement ces phrases interminables , on n’en paraît que plus lourd, que plus prèétentieux, car jamais la conversation ne doit sembler laborieuse , et l'expression et la pensée doivent partir du même jet. |
Défiez-vous des pronoms qui, que, lorsque surtout | ils sont interrogatifs : quoique la grammaire ne Con- | damne pas absolument leur multiplicité , comme elle | | est inutile et désagréable à l'oreille, il faut s'attacher | | à l’éviter. Ainsi, au lieu de qui est-ce qui a fait telle | chose ? — Qu'est-ce que c’est que cela? dites, qui & fait telle chose? — Qu'est-ce que cela ?
Les gens soigneux de leur conversation évitent, comme fautes de français, des locutions qui certainement ne méritent point ce titre, mais nuisent à la clarté, | à l'élégance , à l'harmonie du discours. Ainsi ils s’abs- ! tiendront de ces alliances de mots qui, mettant aux
| prises le sens et la prononciation, ne sont clairs que | dans le langage écrit, comme je suis pauvre, mais | contente, que l’on peut confondre si facilement avec | je suis pauvre, mécontente. Ils se gardent bien d’accu- | muler avec profusion les synonymes, les épithètes, ou
100 DEUXIÈME PARTIE, CHAP. V. 2 du moins d'oublier, à l'égard de ces dernières, les lois
de la progression. Ils tachent de remplacer les sub-. jonctifs et les imparfaits du subjonctif en asse, ou en ässe , dont l'oreille est importunée ; ; de ne point trop … multiplier les adverbes qui chargent ou allanguissent 1
le discours ; ils font grandé attention aux exigences eu- Phoniques , et, pour cela, évitent de faire se heurter des sons semblables , comme au haut d'un axbre, on entend en ce lieu. Enfin ils craignent de répéter des mots pareils, même d’acception différente , tels que &
présent on offre un présent, cela fait bien du bien, etc.
Ces causeurs scrupuleux et privilégiés soignent surtout les liaisons comme chose importante, car ils savent combien leur omission nuit à l’euphonie, combien elle fait croireaux gens peu bienveïllants, que c’est un voile sous lequel se glisse adroitement le doute ou
l'ignorance, et cette opinion n’est pas toujours un pré: .
jugé. Ne sait-on pas en effet qu’il se rencontre des *
personnes qui prononcent avan-hier , parce .qu’elles n'osent dire avant-hier, ni avans-hier ? ‘ J'oubliais de rappeler que nos habiles causeurs s’attachent à ne point-fournir, par des rencontres fortuites de mots, de mauvaises pointes aux faiseurs de calembourgs, comme un beau dais, un bon don; que, dans la ‘coupe de leurs discours, ils préviennent les
rimes si disgracieuses et même si ridicules en prose ; A |
qu'ils redoutent les répétitions de phrases, d’axiomes ,
comme les répétitions de mots; que, par de courts #
et judicieux repos, ils marquent la ponctuation dans
le langage parlé comme dans le langage écrit; qu'ils
tendent fentes rendre leur conversation claire, cor- .
ET en
recte, élégante; mais ces causeurs-modèles iraient contre leur but, s'ils avaient Je moins du monde un Hair précieux et pédagogue. Loin de là, lorsqu'il leur ‘échappe une erreur grammaticale , ils la réparent vivement, mais avec aisance et gaité. Entendent-ils lâcher une grosse faute de français , ils ne se permettent pas ‘un sourire , un regard qui pourrait éclairer et troubler le coupable; si quelqu'un alors prend sur lui de. jouer le maître d'école, en adressant une leçon de syntaxe , ou en faisant entendre l’ignoble nom de cuirassier, nos judicieux causeurs s’empressent de dire qu'il leur arrive aussi d’être cutrassiers quelquefois. | Maïs l’indulgence pleine de mansuétude dont nous voulons couvrir les erreurs d’une timide ignorance , ne doit nullement étre acquise aux locutions fièrement barbares qui se multiplient de jour en jour. Elles défi- \gurent , outragent notre belle langue, sous prétexte de 4 l’enrichir , et c'est aux “Has de bonne éducation, de bon goût, de bon sens , à protester contre un tel ‘abus par des railleries fines et générales. ÿ
| Nous n'avons pas l'intention de faire une poétique à propos. d’ un humble Manuel, mais un pressant devoir nous ordonne de signaler aux jeunes ‘gens quelques-, ; ‘uns de ces barbarismes , qui, des romans’ ‘et des feuiletons à à la mode , passent aisément dans Ja conyersa- Aion. Sauteler pour sautiller ; poigner , pour désoler ; ‘insoucieux, pour insouciant ; aveuglement , pour cé- { cité; puis cent inventions hétéroclites , telles que: Ha sveltesse d'une taille, des regards bleus , des yeux D oriflants , des avares grifus, des voix mélancolieuses, etc. «tristes innovations, dit M. de Lamennais:, que
402 DEUXIÈME PARTIE. CHAP. Y. â leurs malencontreux auteurs sèment sur la langue“ française, comme des mendiants secouent leurs haïl-" lon$ souillés de honteux insectes, sur le marbre d’un palais. DS
‘Il est encore des expressions de fantaisie, de bizarres qualifications, admises dans un certain monde, où « elles fournissent d'intarissables plaisanteries aux gens d’un goût peu délicat. Ainsi, rapin désigne un peintre : bas-bleu une dame auteur ; lorettes et rats désignent
. des femmes entretenues ; lions. et Zionnes les élégants ;, et les élégantes exagérés. Tout cela n’est guère plus 4 . moble que les anciennes dénominations de carabin, M
calicot, gamin, moutard. On peut les connaître pour les comprendre, mais non pour les employer, car c’est « une monnaie de cuivre dont l'usage ei toujours un peu. à
Depuis quelque temps surtout, une foule d'expres- « sions plus où moins excentriques sont venues fondre « sur notre pauvre langage comme une avalanche venue * de trop bas pour qu’elle ne soit pas repoussée par les. personnes qui se respectent.
Je sens le besoin de m’excuser d’avoir traité de cho- « ses pareilles ; mais à une époque oùl’ignoble est en faveur, où, dans les salons aristocratiques, l’argot des bagnes est recherché, où horreur basse et dégoûtante M à est dans la littérature un élément de succès, comment é négliger de prémunir les jeunes gens contre ces influences nauséabondes? '
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