CHOIX DU SITE
brisés par la foudre , inclinent vers la terre leurs têtes chevelues dont la verdure revêtue d’un voile sombre et noirâtre semble prendre part au deuil de la nature ; ces coteaux , tranquilles et couverts d’une riche végétation, sont dépouillés de leur parure , bouleversés par l’ouragan et profondément sillonnés par la pluie; les ruisseaux sont devenus des torrens , portant au loin et avec fracas leurs flots écumans ; le sable , le gravier , les cailloux encombrent les sentiers et les chemins : au milieu du désordre , restent debout , immobiles et inébranlables, ces rochers dont tout-à-l’heure les masses noirâtres se détachaient en vigueur sur un ciel d’azur, et qui maintenant apparaissent en clair sur la sombre couleur des nuages , rendue plus sombre encore par la lumière scintillante des éclairs. Mais ce n’est pas d’un crayon timide et mal assuré qu’on peut se flatter de saisir et de rendre , avec l’énergie convenable , ces grandes scènes aussi imposantes que fugitives. Il faut d’abord observer et copier le calme de la nature , avant d’essayer d’en crayonner les tourmentes.
Pour s’exercer à dessiner , on doit choisir , parmi les sites les plus simples , ceux dont les masses fortement prononcées accusent d’une manière franche et arrêtée des lignes distinctes et peu compliquées. Si l’on se trouve dans le voisinage de la mer , le site qu’il faut copier avant tout, pour une étude de perspective, est celui dans lequel la séparation du ciel et des eaux marque en entier la ligne d’horizon de la manière la plus visible. En général, quand on copie la nature, la per-
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DESSIN
spectivey est si clairement indiquée, si distincte, qu’il serait impossible de l’y méconnaître sans un certain travers d’esprit, sans un aveuglement véritable qui fait qu’on ne veut pas en croire ses yeux; qu’on veut au contraire changer l’apparence et les masses relatives des objets éloignés , pour leur restituer la réalité de leurs formes , avec tous les détails de ces dimensions absolues et positives qu’on leur connaît , et dont on s’obstine à se rendre compte en les ramenant à sa portée malgré l’évidence de leur éloignement.
Au reste, cette erreur, cette prétention déplacée de ne pas. s’en rapporter du tout à ses sens , ce préjugé qui fait qu’un dessinateur , ignorant croit voir des choses qu’il ne voit pas , et s’évertue à détailler d’une manière absurde jusqu’aux traits de la figure d’un personnage vu à l’horizon , se dissipent promptement par la connaissance et la démonstration claire et facile des principes les plus élémentaires de la perspective ; aussi , pour peu qu’on veuille observer l’application de ces principes , on est étonné de la facilité avec laquelle on lit couramment la perspective écrite dans un site quelconque , et de celle non moins grande avec laquelle on la copie bientôt fidèlement.
Plus on s’exerce à dessiner , plus le crayon devient obéissant; des sites les plus simples, on passe, sans embarras, à ceux qui sont plus composés; on parvient à faire lestement le croquis d’une scène fugitive , à ne pas charger son dessin d’un seul coup de crayon inutile ; l’esprit d’observation s’accroît , les facultés se dé-
CADRE DU DESSIS.
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veloppent , s’étendent ; les impressions qu’on en reçoit sont plus rapides et plus durables , et l’on s’habitue enfin à rendre de mémoire ces grands effets que la mobilité des nuages et l’agitation de la nature laissent quelquefois à peine le tems d’apercevoir. Alors seulement on peut se permettre de modifier les sites que l’on copie, de les ajuster, et l’on peut même essayer de composer un paysage , à l’aide de ses souvenirs et des règles invariables de la nature , dont on a fait une étude trop constante et trop approfondie pour les violer jamais.
§ XXVI. Cadre du dessin , êcheldk de proportion,