‹ Nouveau manuel complet des sorcier ou La magie blanche dévoilée par les découvertes de la chimie, de la physique et de la mécanique par m. ComteChapitre 35 sur 173 · JO DE LA 1FÉE MÉLUSINE · texte numérisé non relu

JO DE LA 1FÉE MÉLUSINE

» Jean d’Arras ne dit point ce que devint Métusine, après la malédiction de sa mère ; il transporte ses lecteurs à la cour d’un comte de Poitiers qu’il nomme Aimery (i). Ce comte, dans une partie de chasse, s’étant égaré dans la forêt de Colombier avec Raimondin, son neveu, fut surpris par la nuit : versé dans l’astrologie, il consulta les astres, et vit qu’ils promettaient une fortune brillante à celui qui lui donnerait la mort dans cette nuit. A peine avait-il cessé de faire part à Raimondin de cette triste prophétie, que le sanglier qu’on avait poursuivi tout le jour vint attaquer les deux chasseurs égarés. Raimondin se précipite devant son oncle pour le défendre; le sanglier se détourne et va se jeter sur le comte qni s’était saisi d'un épieu. Raimondin le poursuit, le frappe de sou épée ; mais la lame glissa sur les soies, et le coup atteignit le comte qui fut percé d’outre en outre, au moment où il enferrait le sanglier de son épieu. Raimondin épouvanté de ce forfait involontaire, monta sur son palefroi, et s’éloigna de ce funeste lieu. Laissant guider son cheval au hasard , il erra jusqu’au lendemain matin, tellement troublé du malheur qui lui était arrivé , qu’il ne voyait rien de ce qui l’environnait; enfin il fut tiré de cet état par un mouvement d’épouvante que fit son coursier. Il reconnut alors qu’il était dans un lieu très-aventureux. Du pied d’uu rocher sourcilleux sortait uue fontaine merveilleuse appelée la Fontaine de soif, la Fontainefée, ou la Font-de-cé, et renommée pour les prodiges qui s’y opéraient. Là se baignait Mélusine avec deux suivantes; elle fut au-devant de Raimondin, le rassura, lui raconta la prédiction de son oncle et tout ce qui venait de lui arriver. Raimondin, surpris de ce qu’il entendait, crut que la justice divine le poussait dans ce lieu redoutable, pour lui faire subir le châtiment du meurtre de son seigneur, mais, rassuré de nouveau par la dame, il s’abandonna à ses conseils, et retourna à Poitiers, trouva le peuple plongé dans le deuil : la populace imputant au sanglier la mort de son souverain, brûlait devant la porte de l’église où se faisaient les obsèques du comte, le corps du sanglier, comme félon et faux meurtrier.

» Raimondin, suivant les conseils de Mélusine, rendit hommage au nouveau comte, et lui demanda de lui octroyer en fiel, autour de la Fontaine de soif, autant de terrain qu’une

(i) Il n'y n jamais eu de comte île Poitiers do ce nom ; niais sous les rois Pbilippede Valois et Jean, il y eut des /dimery de Poitiers, qui commandèrent divers corps de troupes. Jean d'Arras ayant à parler d'un comte de Poitiers, emprunta ce nom coaea de son temps. {Hôte Ue [auteur tfu Mémoire, fil, Babinet.f

bË LA. FÈè MBttfSÎNÊi' ’Jt'

peau de cerf pourrait eu enceindre. Le comte, regardant cela Comme peu de valeur, ne fit aucune difficulté, et nomma les commissaires qui devaient délivrer ce don à Raimondin. En sortant de l’église de Saint-Hilaire, oit le comte recevait le serment de ses nouveaux sujets, un homme se présenta à Raimondin, et lui offrit une peau de cerf ; il l’acheta et la donna à nn cellier pour la tailler en lanières, ce que l’ouvrier exécuta avec tant d’adresse, que les commissaires furent étonnés quand ils virent combien elles étaient déliées; mais Raimondin représentant la charte que lui avait fait expédier le comte, ils furent obligés de l’exécuter littéralement, aiusi que le demandait Raimondin. En arrivant à la Fontaine de soif, iis virent avec surprise que dans ce lieu inhabité, on avait fait une immense tranchée au milieu des forêts séculaires qui le couvraient; à l’instant deux hommes leur apparurent, prirent le cuir de cerf, et suivant la marche que leur indiquait la tranchée, ils parcoururent un circuit de deux lieues (10 kilomèt.). Retournés au point d’où ils étaient partis, il leur restait un superflu de lanières; ils le déroulèrent pour agrandir le cercle, et au lieu où ils plantèrent le pieu qui devait le fixer, il jaillit une fontaine, et les deux hommes disparurent. Les commissaires, remplis d’étoonement, retournèrent à la cour du comte, et racontèrent les merveilles dont ils avaient été témoins. Quelques jours après, Raimondin revint à Poitiers, invita le comte et toute sa cour à ses noces avec Mélusine , ce qui mit le comble à la surprise qu’avait produite le récit des commissaires. Le comte demanda à Raimondin quels étaient la naissance et l’état de sa nouvelle épouse ; il refusa de répondre, et dès-lors tout le monde fut persuadé qu’il avait trouvé une aventure près de la Fontaine-fée. Les noces se firent avec toute la pompe possible; le comte et les seigneurs qui l’accompagnaient admiraient l’élégance et le nombre des pavillous préparés eu si peu de temps pour recevoir si noble compagnie, et ne pouvaient comprendre d’où venait la multitude des serviteurs qui s’empressaient de pourvoir aux besoins des dames et des chevaliers que la renommée de l’événement avait attiré à ces noces merveilleuses. Les grâces de Mélusine captivèrent tous les cœurs, et le comte, qui n’avait d’abord vu qu’avec peine une femme inconnue entrer dans sa famille, laissa les nouveaux époux, persuadé qu’une telle alliance ne pouvait être qu’à l’honneur de son lignage. n flous ne devons pas oublier ici <jue Mélusine, ayant de

7» • t)E LA FÉE MÉLUSINE.

consentir à son mariage avec Raimondin, lui avait fait jurer que jamais il ne la verrait le samedi, ni ne s'inquiéterait de ce qu’elle deviendrait. Mélusine, outre les richesses dont elle combla Raimondin, lui donna comme présent nuptial, « deux verges desquelles les pierres avaient grande vertu. L’une, que celui à qui elle sera donnée par amour, ne pourra mourir par nuis coups d’armes; l’autre, que celui à qui elle sera donnée, aura victoire sur ses malveillants, soit en plaids, soit en mêlée. «

» Après le départ du comte de Poitiers, Mélusine apprit à Raimondin que son père était originire de Bretagne, qu’il y possédait de grands biens, dout il avait été dépouillé par suite d’un complot ourdi contre lui par un seigneur breton nommé Josselin , qui possédait toute la confiance du roi de Bretagne, et à qui l'on avait donné les bieus confisqués sur son père. Raimondin, par les conseils de Mélusine, alla en Bretagne redemander l’héritage de ses aïeux. Le roi, pour connaître la vérité des réclamations du chevalier étranger, ordonna le combat judiciaire entre Raimondin et le fils de Josselin. Raimondin fut vainqueur, et demanda la grâce des vaincus ; mais le roi était trop bon justicier, pour ne pas faire pendre sur-le-champ Josselin et son fils, déclarés traîtres par le jugemcut de Dieu. Le roi breton fit tous ses efforts pour fixer près de lui un si brave chevalier ; mais l’amour de Mélusine rappelait Raimondin près le rocher delà Fontaine-fée: il donna les terres qu’il venait de conquérir, à deux de ses cousins qui demeuraient en Bretagne, et laissa le roi aussi plein d’admiration de son courage, que surpris de sa générosité. Les parents de Josselin, voulant venger la bonté dont Raimondin les avait couverts, lui dressèrent à son retour une embûche qu’il dissipa par sa valeur. Pendant son absence, Mélusine n’était pas restée oisive : à l’aide des ouvriers que sa puissance magique mettait à ses ordres, elle avait bâti en quelques jours un magnifique château sur la montagne et le rocher qui dominaient la Fontaiue de soif. Raimoudin, à sou retour, crut que ses yeux l’abusaient en voyant une forteresse, et du haut de ses donjons élevés, entendant raisonner le cor de la sentinelle, dans un lieu que naguère il avait laissé désert. Le nouveau château fut nommé Lusignan. Raimondin y jouit longtemps de la puissance et de la gloire que la sagesse de Mélusine lui procurait, il en eut neuf enfants : l’ainé, Uriam, fut roi de Chypre; le second, Guy on , roi d’Arménie;

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te troisième, Régnault , roi de Bretagne; le quatrième 5 Geo/froy à la GrancTDent, 'seigneur de Lusignan; le cinquième, Froimond, moine à Maillezais ; le sixième, Antoine, duc de Luxembourg ; le septième, Raimond, comte de Forêts ; le huitième, Thieiry, seigneur de Parthenay; et le neuvième, qu’on appela X Horrible, parce qu’il n’avait qu’un œil au milieu du front, fut mis à mort, d’après les ordres que donna sa mère au moment où elle s’envola moitié femme et moitié serpent. Sa science magique lui avait appris que s’il vivait, il détruirait tout ce qu’elle avait fait pour la grandeur de sa maison : il fut étouffé sous dn foin mouillé auquel on avait mis le feu, et enterré dans l’abbaye de Montierneuf, à Poitiers.

» Mélusine et Raimondin vivaient heureux, quand l’envie vint troubler leur félicité. Le comte de Forêts, frère aîné de Raimondin, jaloux de sa prospérité, ayant su que tous les samedis Mélusine disparaissait, et que personne ne savait ce qu’elle devenait, fit naître dans l’esprit de son frère des soupçons sur la fidélité de sa femme. Raimondiu, enflammé de jalousie, pénètre dans les salles les plus reculées du château, lieux redoutables où il n’avait jamais osé s’avancer : il est arrêté par d’énormes portes d’airain ; furieux et croyant voir dans ces précautions la preuve de l’accusation dirigée contre son épouse, il tire son épée, et appuyant la pointe contre la porte, il tourne sa lame et fait un trou qui révèle à son œiL indiscret le plus déplorable mystère ; il voit Mélusine qui faisait sa pénitence, moitié femme et moitié serpent. Elle se débattait dans un large bassin, dont elle faisait jaillir l’eau, jusqu’aux voûtes de la salle. Raimondin, saisi de pitié et d’épouvante, de voir une si ùoble dame dans un misérable état, bouche le trou fatal ; sa fureur se tourne contre son frère qu’il chasse de sa présence, en le menaçant de la mort, s’il retourne jamais dans les lieux soumis à son pouvoir ; mais comme le funeste secret ne lui était pas échappé, le charme n’était pas rompu, et après une nuit pleine d’angoisses, il vit Mélusine revenir le trouver comme à l’ordinaire. Il espérait encore le bonheur, quand un malheur domestique vint tout perdre.

» Geoffroy, irrité de ce que Froimond s’était fait moine, va à l’abbaye de Maillezais, et trouvant les religieux réunis pour les offices divins, il fait un énoime bûcher autour de l’église, et la réduit en cendres avec les moines et le couvent. Raimoudin, détestaot çet attentat, reproche publiquement à Mé-

ÿorciers, , 7

DE LA ÏÉE MÉLÜSIN^.

] usine, qu’elle et sa postérité ne sont que fantômes , qu'il a été déçu par ses charmes et sortilèges, et dévoile le secret de sa pénitence du samedi. Alors la destinée de Méiusine s’accomplit, la malédiction maternelle retombe sur elle; elle s’élance par une fenêtre sur laquelle reste empreinte la forme de son pied, et s’envole moitié femme et moitié serpent. Raixnondin, revenu de sa colère, resta dans un long abattement à l’aspect des désastres qu’il veuait d’appeler sur sa tête ; et pour expier, autant qu’il le pouvait, le malheur dont il avait frappé une femme qui l’avait comblé de bienfaits, il renonce à toute sa puissance, va faire un pèlerinage à Rouie, et se rend ermite dans une solitude prés de la ville de Mont-Ferrat. Quant à Méiusine, elle n’eut plus d’habitation counue sur la terre : réduite, jusqu’au jugement dernier, à l’état monstrueux où l’avait jetée ra malédiction de sa mère, sa tendresse pour ses jeunes enfants la rappelait près de leur berceau, et leurs nourrices l’ont vue souvent traîner silencieusement sou énorme queue dans leurs chambres, et leur prodiguer, pendant la nuit, ses soins maternels.

» Dans les siècles suivants, quand une calamité menaçait sa postérité, on l’entendait, au milieu d’uue nuit orageuse, errer gémissante autour des créneaux du château de Lusignan. Une apparition bien constatée, s’il en existe, est l’aventure suivante. Après que les succès dus à la sagesse de Charles V et à la bravoure de son connétable, eurent abattu la puissance anglaise sur le contiuent, Jean, duc de Berri et comte de Poitou, se présenta avec une armée sous les murs de Lusignan, seule forteresse que les Anglais tinssent encore dans le Poitou; Serville, qui y commandait, fut obligé de capituler; il raconta au duc de Berri, que, la nuit précédente, un monstre moitié femme et moitié serpent lui avait apparu ; qu’avec sa queue longne de 2m,6o à 3 mètres (8 à 9 pieds), il frappait sur le lit dans lequel il était couché ; qu’alors il prit son épée pour se défendre, mais que la serpente ne lui fit aucun mal ; qu’elle alla se chauffer près d’uu grand feu qui éclairait toute la chambre, quelle y resta toute la nuit; que même, pendant quelque temps, elle reprit la forme humaine ; mais qu’elle n’était vêtue que d’étoffes grossières, comme une pénitente, et paraissait ne pouvoir rester en place. » Comment, Serville, » répondit le duc de Berri, vous qui avez été en tant de » places, avez-vous eu peur de cette serpente? C’est la dame » de cette forteresse, qui la fit édifier ; sachez quelle ne vous

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