Î04 DÉCOUVREUR DE SORCIÈRES
beau de Saiut-Suitin. Le jour venu, on fît toutes les cérémonies requises ; ensuite, en présence du roi et de tous les grands du royaume, la reine marcha sur les neuf coutres, au milieu de deux évêques; elle était nue jusqu’aux genoux. Le feu lui fit si peu de mal, que l’on marchait déjà hors de l’église, qu’elle demanda quand serait-ce qu’elle arriverait au lieu où étaient les coutres; alors le roi se mit à genoux devant sa mère, et voulut que les évêques donnassent la discipline à lui Edouard, ce qui eut lieu aussitôt.
Les souverains pontifes s’élevèrent enfin contre ces usages superstitieux. Innocent III, cap. 10, ex. de excessib , prœlut, déclare indigne d’approcher des autels, un évêque qui a autorisé une épreuve par le fer ardent. Un décret du concile de Latran, tenu sous le même pape, rapporté, cap. 9, ex. de clerici vel monachi cecularib. negot., défend à tout ecclésiastique de donner aucune bénédiction, ou de faire aucune consécration à l'occasion de ces épreuves. Honoré III, cap, 3, ex. de purtjationc vulgari , ordonne de contraindre les templiers de renoncer à la purgation par le fer ardent, ayant été défendue depuis longtemps , comme contraire aux bonnes mœurs , puisqu’il semble que ceux qui eu font usage, veulent tenter Dieu.
Découvreur de sorcières.
Hopkins, tel est le nom de cet homme qui découvrit plas de cent sorcières, et qui en extorqua des aveux : son principal moyen pour les découvrir était de dépouiller de tous ses vêtements une personne accusée, pour découvrir la marque que le diable était supposé avoir faite à la sorcière, marque qui lui servait aussi de mamelon pour nourrir les enfants qu'elle avait du diable ; en conséquence il lui enfonçait des épingles dans diverses parties du corps. En Angleterre, il lui fut permis d’exercer cet infâme métier comme une profession légale. Sa paie était de 20 scheliings par ville où il allait, y comprit toutes les dépenses qu’il faisait. Ce monstre affirme qu’il n’allait nulle part à moins qu'il n’y fût appelé. De tels scélérats ont existé, à la honte de l’espèce humaine. Voyez ce qu’en dit Walter-Scott ; nous ajouterons que l’indignation populaire éclata contre Hopkins avec tant de force, qu’ayant été saisi et soumis à l’épreuve de l’eau, à laquelle il recourut lui-même pour les autres,. il lui arriva de surnager; dès-lors il fut convaincu de sorcelleriej et Je pays en fut délivré,
ÎV1ACIE POtJR SE FAiltE AIMER DES FILLES ï Io5
Images de cire.
La pratique des images de cire, que l’on fabriquait pour nuire ou ôter la vie à son ennemi, pratique absurde, criminelle et sacrilège, dont j’ai parlé dans les chapitres précédents, se maintint encore pendant cette période. On a vu les prêtres de Paris, entraînés par une aveugle fureur, placer, dans l’intention de faire périr Henri III, de ces images magiques sur les autels de presque toutes les paroisses de cette ville. Dans le procès du maréchal de Biron, il est aussi fait mention de pareilles images : elles étaient baptisées en forme, et on leur avait imposé, avec les cérémonies de l’église, le nom de celui que l’on voulait faire périr.
Le poète Motin, qui écrivait sous Henri IV, prouve que la croyance à la vertu de cette pratique absurde était alors générale (i).
On dit quo par magio , en frappant nno imago ,
Celui qu’elle figure en reçoit le dommage.
L’Estoile rapporte qu’un prêtre fut condamné par arrêt du parlement, à être pendu pour avoir, dans le dessein de jeter un sort sur quelqu’un, consacré à la messe un morceau de papier, au lieu de l’hostie ordinaire.
Le même écrivain nous cite le fait scandaleux de deux prêtres qui se battirent dans l’église du Saint-Esprit, et dont l’un avait placé sur l’autel une membrane qui couvre quelquefois la tête des nouveaux-nés. J’en ai parlé ailleurs.
Bodin, si expert dans les arts de diablerie, nous atteste l’existence de l’usage sacrilège des images de cire. « Si les sorciers, dit-il, veulent faire quelque méchanceté par les images <3ç cire, ils les font mettre sous les corporaux pendant
messe. » Le même écrivain dit que les plus grands sorciers )nt été prêtres.
Dans le procès d’Enguerrand de Marigny, on produisit un nagicien qu’on avait surpris, disait-on, faisant des images de ire qui représentaient le roi Louis Hutin et Charles de Valois, ifin de les faire mourir en piquant ou faisant fondre leurs mages.
Conjuration magique pour se faire aimer des filles.
Voici comment elle se pratiquait en Allemagne : on pre-
(i) Jenn-BnptUtc Nant parle d'une conspiration tramée, en ICM, contre lo pape rbain Vil. Cétto oonspirntiou consistait en une image de cire qu’avaient fabriquée s prêtres magioieu», pour faire périr ce pape.
ro6 CONJECTURES SUR LE POUVOIR DE CHARMER.
nait un cheveu de la fille, on le plaçait d’abord dans un haut* de-chausse, on faisait une confession générale, et l’on faisait dire trois messes, pendant lesquelles on mettait le cheveu autour de sou cou ; on allumait un cierge bénit au dernier évangile et l’on prononçait cette formule : ô cierge, je te conjure par la vertu du dieu tout-puissant, par les neuf chœurs des anges, par la vertu gardienne, amène-moi cette fille en chair et en os, afin que j’en jouisse à mon plaisir. Je doute fort que Dieu, la vierge et les saints aient jamais accueilli une si absurde conjuration ; nous la regardons comme un blasphème enté sur la sottise, le ridicule et la folle.
Conjuration par la flagellation.
Il n’y a point d’absurdités que le fanatisme, disons mieux, la cupidité, ne puissent faire adopter à des esprits faibles; en voici un exemple. Brizardière, sergent royal à Nantes, disait la bonne aventure aux femmes, avec un concours inoui : trouvait-il quelque difficulté à ce quelles souhaitaient, il les faisait mettre toutes nues, et, avec des verges, il les fouettait jusqu’au sang ; ensuite il se faisait fouetter par elles de la même manière, afin de mêler leur sang pour en faire un charme. Le parlement de Benues le condamna aux galères. Parmi les dames fouettées, se trouvait la présidente de Magnan ; elle se faisait donner quinze coups par semaine, pour avoir une succession pour laquelle il fallait que trois personnes mourussent. La présidente de Brie reçut quarantehuit coups de fouet, et en donna cinquante-deux à Brizardière ; madame de Kerollin se fit fouetter, afin de trouver un alliage propre à faire la fausse monnaie ; enfin, mademoiselle de Taloet, comme il la fouettait rudement pour avoir un mari
3ui eût beaucoup de bien, elle criait : M. de la Brizardière, oucement, j’aime mieux qu’il soit moins riche. Ce maître fouetteur faillit à être pendu; cependant, comme nous l’avons déjà dit, il en fut quitte pour les galères. O tempora, û mores!
Conjectures sur le pouvoir de charmer , attribué à quelques
serpents .
Bien des gens attribuent des charmes, des enchantements ou fascinations à une sorte de serpents; nous allons voir ce qu’on doit en penser.
Quant au Serpent à sonnette, tout le monde convient qu’en fixant constamment un petit animal, tel qu’un cçutvuil , uu
RÊFIKIO&S Stm tfi CRIME î>E MAGIE Et IË SAfiBAf. Ï07
Oiseau, etc., quelque élevé qu’il soit au-dessus de lui, il le Force à descendre dans sa gueule. M. Read, négociant de ï.ondres, reçut, dit M. Bart, un serpeut à sonnette dont il me fit présent. U était renfermé dans une boîte avec du sable. Il y avait trois mois qu’il n’avait pris aucune nourriture, et il s’était dépouillé de sa première peau qui se trpuva dans le sable. J'expérimentai sur cet animal. Un jour je le sortis de la boîte en lui serrant la tête avec un bâton fourchu, et en passant un nœud coulant autour de la queue, et je le posai sur l’herbe ; on lit ensuite passer un chien sur lui qui fut aussitôt mordu. Cet animal poussa des hurlements très-aigus et donna des signes d’une vive douleur. En moins d’une minute il devint paralytique des pattes de derrière, et mourut au bout de trois minutes.
Quant au pouvoir de charmer, attribué à cet animal, je crois que voici tout le mystère : lorsque de petits quadrupèdes, ou des oiseaux, se trouvent surpris par eux, ils Je mordent ; le poison leur permet encore de faire quelques pas, comme au chien, ou aux oiseaux, de voler sur l’arbre voisin, alors le serpent qui les veille va les attendre jusqu’à ce qu’ils tombent morts et les dévore. Voilà tout le mystère. Le serpent vipère' et le serpent enivré sont aussi à craindre que le serpent ô sonnette.
Secret des Brames des Indes orientales pour se garantir de
ses ennemis.
On écrit cabalistiquement les nombres suivants :
38, 35, j, 7 — 6, 3, 3a, 3i — 34, 29, 8, 1 — 4» 5, 3o, 33 — dans chacune des quatre divisions d’un carré, mettez le nom de votre ennemi au-dessous. Si vous portez toujours cela sur vous, votre ennemi ne pourra jamais vous faire aucun mal.
Réflexions sur le prétendu crime de magie et le sabbat.
Dans les temps d’ignorance, on ne saurait croire avec quelle facilité on recevait les accusatious de magie, et avec quelle ineptie on condamnait les prétendus sorciers. Voici l’opinion qu’en a émise le père Mallebranche. — Un pâtre, dans sa bergerie, raconte, après souper, à sa femme, à ses enfants, les aventures du sabbat. Comme il est persuadé luiméme qu’il y a été, que son imagination est échauffée modérément par les vapeurs du vin, il ne manque pas d’en parler d’une manière vive et forte ; toute sa famille entendant parler d’un sujet aussi nouveau, aussi effrayant, il est vraisemblable
io8 réflexions sur le crime de magie et le sabbat.*
que des imaginations aussi faibles que le sont celles des femmes et des eufants, eu demeurent persuadées. C’est un mari, c’est un père qui parle de ce qu’il a vu, de ce qu’il a fait; on l’aime, on le respecte, pourquoi ne le croirait-on pas? On s’accoutume à ses récits enfin. La curiosité les prend d’y aller. Ils se frottent, ils se couchent ; leur imagination s’échauffe de la disposition de leur cœur, et leur sommeil leur présente toutes les choses dont le pâtre leur a fait la description, lis se lèvent, ils s’entredemandent et ils s’entredisent ce qu’ils out vu, ils se fortifient de cette sorte mutuellement et ne tardent pas à demeurer convaincus que ce n’est point un songe et qu'ils ont été en réalité au sabbat ; par suite ils se croient sorciers ; on les interroge, on les soumet à la question; leur imagination dicte leurs réponses, ou bien :
La torturo tnterrojjc, et la douleur répond.
Voici ce que MUe de Mandols raconte du sabbat, dans le procès du malheureux Gaufridy, condamné et brûlé comme sorcier, par des juges qui,, à coup sûr, ne l’étaient pas.
Les sorciers sont appelés au sabbat par un cornet sonné par le diable : il se fait entendre de tous les sorciers répandus dans tout l'uuivers, sans qu’il frappe nullement les oreilles d’aucune autre personne. Lorsque le prince des sorciers traverse les airs pour y aller, chaque sorcier qui le rencontre le salue avec beaucoup de respect, et le prince rend le salut.
Il y a aussi une princesse des sorciers qui paraît aux yeux des sorciers subalternes avec un visage noir, des yeux enflammés, un nez épaté, une bouche d’une grandeur énorme, toujours ouverte, toujours fumante ; mais aux yeux du prince et des sorciers de la première espèce, elle est d’une beauté ravissante. Les grandes occupations du sabbat consistent à composer des maléfices ; les sorciers partagent ce travail avec le diable. On y fait des festins servis en mets qui ne rassasient jamais. Les couteaux, le sel et l’huile sont bannis de cette table. Les couteaux pourraient se croiser et former ainsi une figure de la croix pour laquelle les diables ont la plus grande antipathie. Le sel est le symbole de la sagesse , et l’huile sert daus les mystères de la religion. Cependant, toutes les cérémonies de l’église sont imitées et tournées en ridicule au sabbat. Les flambeaux qui y brûlent sout de poix et de soufre; il fout continuellement un bruit éclatant, La cloche est de
Jûèt'ttXlONS SUA LS CRIME DE MAGIE ET LB SABBAT. lot)
corne, et le battant est de bois. Il faudrait plusieurs volumes pour raconter toutes les variations et les additions qu’on a faites à ces histoires. Nous avons cru devoir nous en tenir là.
Voici ce qu’a pensé sur les sorciers un des plus beaux esprits du xvme siècle.
Quand on commença à croire que les âmes des morts venaient visiter les vivants, et se présentaient à eux sous des formes visibles, elles enseignèrent à ceux qu’elles venaient voir la manière de les évoquer; et le mot abraxa, prononcé avec quelques cérémonies, faisait venir les âmes auxquelles on voulait parler. Je suppose qu’un Egyptien eût dit à un philosophe : Je descends en ligne droite des magiciens de Pharaon qui changèrent des baguettes en serpents, et les eaux du Nil en sang ; un de mes ancêtres se maria avec la Pythonisse d’Eudor qui évoqua l’ombre de Samuel, à la prière du roi Saül. Elle communiqua ses secrets à son mari qui luiüt part des siens. Je possède cet héritage de père et de mère ; ma généalogie est bien avérée ; je commande aux ombres et aux éléments. Le philosophe n’aurait eu autre chose à faire que de lui demander sa protection ; car s’il eût voulu nier et disputer, le magicien lui eût fermé la bouche, en lui disant : Vous ne pouvez nier les faits; mes ancêtres ont été de grands magiciens, et vous n’en doutez pas. Vous n’avez nulle raison de croire que je suis de pire condition qu’eux , surtout quand un homme d’honneur comme moi vous assure qu’il est sorcier.
Le philosophe eût pu lui dire : Faites-moi le plaisir d’évoquer une ombre, de me faire parler à une âme, de changer cette eau en sang, cette baguette en serpent. Le magicien pouvait répondre: Je ne travaille point pour les philosophes ; j’ai fait voir des ombres à des dames très-respectables, à des geus simples qui ne disputent point. Vous devez croire que j’ai ces secrets, puisque vous êtes forcé d’avouer que mes ancêtres les ont possédés ; ce qui s’est fait autrefois, peut se faire aujourd’hui, et vous devez croire à la magie sans que je sois obligé d’exercer devant vous.
Tous les peuples ont eu des sorciers. Les plus grands étaient payés par l’Etat pour voir clairement l’avenir dans le cœur et dans le foie d’un bœuf. Rien ne serait plus absurde que de condamner un vrai magicien à être brûlé ; car on devrait présumer qu’il peut éteindre le feu aisément et tordre le cou anx témoins et à ses juges. Tout ce qu’on eût pu lui
forcer*! 10
£ tO RÉFLEXIONS StJE LE CRIME DE MAGIE ET LE SABBAT;
dire : Mon ami, nous ne vous brûlons point comme un sorcier véritable, mais comme un faux sorcier qui vient se vanter d’un art admirable que vous ne possédez.poiut; nous vous traitons donc comme un homme qui débite de la fausse monnaie. Nous sommes fondés à croire que vous n’ëtes pas magicien, puisque vous vous laissez brûler comme un sot. 11 est vrai que le magicien poussé à bout pourrait dire : Ma science ne va pas jusqu’à éteindre un bûcher sans eau et jusqu’à donner la mort à mes juges, par des paroles. Je peux-seu- Jement évoquer des âmes , lire dans l’avenir, changer certaines matières en d’autres ; mon pouvoir est borné ; vous ne devez .pas* pour cela me brûler à, petit feu; c’est comme si vous faisiez pendre un médecin qui vous a guéri d’un rhumatisme et qui n’a pu vous, guérir d’une paralysie. Mais les. juges pourraient lui répliquer : Faites-nous voir quelques secrets de votre art, ou consentez de bonne grâce à être brûlé.' Il n’y a là aucune répouse à faire. C’est grand dommage qu’il n’y ait plus aujourd'hui ni astrologues, ni génies, ni possédés, ni magiciens. On ne peut coucevoir de quelle ressource étaient, il ty a deux siècles, tous ces mystères. La noblesse vivait alors dans ses châteaux : les soirées d’hiver sont longues; on serait mort d’ennui sans ces passe-temps. Il n’y avait, guère de château où il ne revint une fée à certains jours marqués. Le .grand veneur, homme sec et noir, chassait soit avec une meute de chiens noirs dans la forêt de Fontainebleau. Chaque village avait son sorcier ou sa sorcière ; chaque, prince son astrologue; les possédés couraient les champs; c’était à qui avait vu le diable ou à qui le verrait,; c’était le sujet de toutes les conversations. A présent on joue insipidement aux cartes et l’on est souvent friponné par d’élégants escrocs, ou bien Jl’on va dépenser son argent dans de brillantes réunions d’où Tou ne rapporte que l’ennui et quelqnefois un coup de canif au contrat conjugal.
Voici un nouvel exemple des . persécutions contre les soi-disant opérations magiques.
Un jeune enfant deFrédégonde mourut- de la dyssenterie, maladie. alors. dominante; on fit croire^à la mère que cette mort avait pour cause des enchantements, des opérations magiques ; alors, furieuse, elle fait arrêter plusieurs femmes parisiennes qu’elle soupçonne coupables de ce préteudu maléfice. Ces femmes sont, par son ordre, battues à coups de yerges, exposées -,à d’incroyables tortures. La douleur des
MARTHE BROSSIER. ' jM'
tourments leur arrache des aveux; elles confessent à la reine, présente à ce supplice , qu’elles sont sorcières , quelles ont! donné la mort à plusieurs personnes, enfin, qu’elles ont fait périr son fils pour sauver la vie du préfet Mummolus. Ces aveux accroissent la rage de Frédégonde ; elle fait souffrir à ces femmes des supplices plus affreux encore ; les unes sont assommées, d’autres brûlées vives ;; plusieurs, après avoir eu les membres rompus, sont attachées sur des roues. ( Grégoire de Tours*)'
Le préfet Mnmraolus fût arrêté* exposé à- des tortures eruel* les;’ il n’avoua rieu. ( Duluure .)
Des possédés ou démoniaques.
Pendant la nuit du. vendredi au samedi-saint, il sa célébrait à la- sainte chapelle la cérémonie suivante :
Tons les possédés du diable y venaient régulièrement chaque année à cette époque pour être affranchis de l’oppression de cet esprit immonde; ils y faisaient mille contorsions, poussaient des cris et des hurlements affreux. Bientôt le grand chantre du chapitre apparaissait armé du bois de la vraie croix. A cette apparition tout rentrait dan6 l’ordre, et aux mouvements convulsifs , aux accents de la rage , succédait on calme parfait. * . .
Les incrédules paraissaient persuadés que ces possédés étaient des mendiants payés pour en jouer le rôle* et que lès chanoines offraient le spectacle de ces guérisons prétendues miraculeuses, pour alimenter la crédulité publique et raviver la foi des fidèles envers Le bois de la vraie croix. Cette cérémonie se pratiquait encore sous Louis XY ; elle eut lieu en 1770. [Duluure.)
La cupidité, la haine et la vengeance enfantèrent souvent des démoniaques : en voici des exemples.
Marthe Brossier.
Jacques Brossier , tisserand de Romorantin, homme peu fortuné, imagina de mettre à profit la crédulité publique , en faisant passer sa fille Marthe pour démoniaque. L’ayant exercée à faire des contorsions, des grimaces, à prendre des postures extraordinaires, à pousser des hurlements, il la fit débuter dans les villes et bourgs voisins de la Loire, puis en Anjou, où son imposture fut démasquée par Charles Miron, évêque d’Angers. Ce prélat, après une sévère réprimande.
il2 MARTHE BROSSIER;
lui ordonna de se retirer dans son pays et ne plus abuser le public (i).
Au lieu de se soumettre à l’ordre de ce sage prélat, la prétendue possédée, son diable, Jacques Brossier , père de cette bile, et ses deux sœurs, s’acheminèrent vers un théâtre plus favorable à leurs impostures; ils vinrent à Paris, et à la fin de mars 1599, se logèrent près de l’abbaye de Sainte-Geneviève.
A la nouvelle de l’arrivée de cette troupe , les capucins se présentèrent les premiers pour lutter bravement contre le diable dont Marthe Brossier était possédée. Dans l’excès de leur zèle, ils négligèrent les formalités ordinaires, et se mirent à exorciser cette fille sans l’autorisation des supérieurs.
Le cardinal Gondi, évêque de Paris, procéda dans cette affaire avec plus de régularité, et employa les moyens propres à s’éclaircir sur la vérité de cette possession, il fit assembler plusieurs docteurs en théologie et plusieurs docteurs en médecine; parmi ces derniers se trouvaient les plus célèbres médecins de Paris, Michel Marescot, Nicolas Ellain, Jean JJauU tin , Jean Riolan et Louis Duret.
Le 3o mars >599, cette scène impatiemment attendue s’ouvrit avec solennité, et offrit aux spectateurs, dit l'Estoile, des sauts, des contorsions et des.tons de voix extraordinaires.
C’était, alors, un principe généralement admis que le diable possédait toutes les langues anciennes et modernes : en conséquence, pour s’assurer de la présence de cet esprit malin dans le corps de la jeune fille, le docteur Marius l’interrogea en grec, et le médecin Mareseot en latin. Le diable resta sot et muet, et dès-lors on décida que la jeune fille n’était point possédée.
Cette décision ne plaisait pas à plusieurs prêtres intéressés à prouver la présence du diable, et à démontrer leur pouvoir sur cet esprit invisible et malfaisant.
Le lendemain, nouvelle scène ; elle eut lieu dans une chapelle de Sainte-Geneviève. Marthe Brossier, bien endoctrinée, renouvela ses convulsions et ses tours de force. Deux médecins
(il Volet par quelles éprouves IVvéque d'Angers te convainquit de la fourberie de Marthe Brossier. Il la Ht manger à sa table, et boire do l'eau bénite sans l’eu prévenir, elle n’éprouva aucune émotion.
Il lut lit verser de Tenu commune, qu’il disait être de l'eau bénite, alors elle entra dans une grande agitation et eut des convulsioas extraordinaires.
II demanda tout haut qu'on lui apportât le rituel des exorcismes. H se fit apporter au Virgile, il y lut quelques vers de r£néido. La fille, croyant qu’il prononçait des paroles du rituel, parut aussitôt tourmentée par le diable, et fit d* horribles pou torsions.
MAH1HB BROS8IBR; mJ
lu» enfoncèrent, dit-on, une aiguille entre le pouce et l’index ; elle supporta cette opération sans donner aucun signe de douleur. Ma rescot douta de cette épreuve, et déclara qu’il ne l’avait point va faire.
Le premier avril, Marthe Brossier est soumise à de nouvel* les expériences, un capucin ouvre la séance, en prononçant l’exorcisme ; et lorsqu’il en fut à ces mots : et komofactus est, cette fille tira la langue, fit des contorsions horribles, et se traîna depuis l’autel jusqu’à la porte de la chapelle avec une célérité qui étonna les assistants.
Alors le capucin exorciste, content de ce succès, dit avec un ton d’assurance : si quelqu'un doute de la présence du démon dans le corps de cette fille , et ne craigne pas d'exposer sa t >iet qu’il essaie de contenir et d arrêter ce démon? Sar-le-chaftnp s’élève et s’avance le médecin Marescot, qui saisit Marthe par la tête, la presse et contient tous ses mouvements; l’exorciste, confondu, dit que le diable s'était retiré ; le médecin répondit : j’ai donc chassé le diable.
Après cette scène, Marescot sortit pour un instamt de la chapelle ; Marthe, le croyant fort loin, retombe dans ses convulsions ordinaires; Marescot rentre subitement * la saisit, et, sans beaucoup peine, parvient à la rendre immobile ; l’exoreiste commande alors à la fille de se lever ; elle ne le peut, et le médecin qui s’y oppose, di» : Ce diable na point de pied, et ne saurait se tenit debout.
Le résultat de cette expérience chagrina beauconp les partisans du diable, et ne les découragea point; ils donnèrent encore une fois le spectacle de la possession, mais ils ne voulurent pas que les précédents médecins y assistassent; ils en appelèrent de nouveaux qui, plus dociles où plus crédules, firent devant l’évêque de Paris une déclaration par laquelle ils reconnaissaient que Marthe Brossier avait le diable aû * corps.
Cependant, la sottise ne triompha pas, et cette farce ridicule, qui attirait beaucoup de monde, et devenait l’objet de toutes les conversations, fixa l’attention du parlement. Le x avril, le procureurgénéral du roi remontra à cette cont « que, depuis quelques jours, il était arrivé daàs cette ville une fitle qu’on dit être possédée du malin esprit; laquelle; étant eu l’église de Sainte-Geneviève, a été vue et visitée par médecins, et autres personnes qui sont bien informés de l’imposture, d’où provient beaucoup de scandale, * Sur sou réquî*
rr
%l4 MARTHE BROSSIER,
sitoire, la conr ordonna que cette fille serait remise au lieutenant criminel pour que son procès fût fait.
Aussitôt l’évéque de Paris vint déclarer au procureur du roi que, jusqu’au jour d’hier, il avait cru que la possession de Marthe Brossier était une imposture; mais que depuis il avait changé d’avis, et le pria de demander au parlement de surseoir de trois ou quatre jours à l’exécution de son arrêt. Ce magistrat demanda le sursis, mais la cour, pour bonnes causes et justes considérations , arrêta que cette exécution ne serait point différée.
Marthe Brossier, malgré son diable, fut mise en prison, et l’on nomma une commission composée de médecins chargés d’examiner cette fille et d’en faire un rapport.
Des prêtres avaient ourdi cette intrigue pour soutenir la juridiction ecclésiastique, attaquer indirectement l'édit de Hautes, et répandre de nouveaux germes de désordre dans l’Etat. Henri IV en fut très-bien informé, il employa, pour en détourner le succès, tous les moyens qui lui inspirèrent sa prudence et sa forte volonté de maintenir la paix dans son royaume. U eut de la peine à se faire obéir; tant est dangereuse la puissance ecclésiastique lorsqu’elle se voit appuyée par la crédulité publique.
Bientôt les chaires des prédicateurs retentirent de plaintes etde vives déclamations contreleparlement.il n’appartient pas à cette cour de s’immiscer dans des affaires de possession et de diablerie. Le clergé seul a le droit de connaître ces matières. Empêcher d'exorciser les démoniaques, c’est ôter à l'église la gloire d’un miracle qui s’opère ordinairement par le ministère seul des prêtres catholiques ; c’est lui ravir le moyen de coufondre les infidèles et les hérétiques, etc., etc. C'est ce que déclamaient en chaire plusieurs prédicateurs de Paris, et notamment André Duval, docteur de Sorbonne, dans l’église de Saint-Benoît, et le P. Archange Dupuy, capucin dans l’église de son couvent.
Le parlement manda ces prédicateurs : André Duval parut devant le tribunal, y reçut une forte réprimande avec injonction de parler, à l’avenir, avec plus de respect du roi et du parlement. Quant au capucin, il ne comparut pas et même maltraita l'huissier qui lui signifiait l’ordre de cour. A la seconde citation, il disparut, et ses frères remirent à l’huissier une déclaration portant qu’il leur était défendu, par une bulle, sous peine d’interdiction, de répondre devant aucun jugq