CHAPITRE UNIQUE
De la Cire à cacheter.
Pour rendre cet ouvrage plus complet, nous ajouterons ici l’art de fabriquer la cire à cacheter , non pas parce qu’elle est du ressort du Cirier , mais parce qu’elle porte le nom de cire , quoiqu’il n’entre pas un atome de cire dans sa composition, comme on va s’eu convaincre.
La cire à cacheter , vulgairement appelée cire d’Espagne, n’est autre chose qu'une combinaison de substances résineuses, et par conséquent inflammables, et une substance colorante , le plus souvent prise dans la classe des oxides métalliques. Elle se durcit par le refroidissement , et sert pour sceller le papier, auquel elle doit s’attacher fortement lorsqu’elle est de bonne qualité. La bonne cire à cacheter s’enflamme facilement , sans répandre une fumée trop épaisse, ce qui annoncerait qu’elle contient une trop grande proportion de térébenthine ; il ne faut pas qu’elle coule lorsqu’elle est enflammée.
Les Indiens , qui récoltent dans leurs pays la gomme laque, sont les premiers qui aient fabriqué la cire à cacheter; ils emploient la gomme laque en bâtons, ils y ajoutent une petite quantité de térébenthine de Venise et le vermillon de
316 de la cihe
la Chine. Les premiers échantillons de cette cire qui parvinrent en Europe furent portés à Venise ; de là ils passèrent en Portugal», et les Espagnols ensuite en eurent connaissance. Ce dernier peuple en fit un grand commerce , et c’est de cette dernière nation que lui est venu le nom de cire d’Espagne. La France ne tarda pas longtemps à connaître la composition de ce nouveau produit de l’industrie -, elle s’en appropria la fabrication , qu’elle porta à un plus graud degré de perfection qne n’avaient pu atteindre les autres Européens.
Jusqu’alors la cire à cacheter, fabriquée dans les Indes orientales , avait conservé sur toutes les autres une supériorité incontestable ; en voici la raison : les Indiens sont obligés de liquéfier la gomme laque en bâtons pour la purifier de toutes les parties hétérogènes qu’elle contient, avant de la livrer au commerce. Pendant qu’elle est encore li } quide , ils y mêlent le vermillon de la Chine , avec une très petite quantité de térébenthine; ils en forment une cire à cacheter excellente. Les Européens reçoivent la gomme laque après cette première fusion et le refroidissement qui lui a succédé ; ils sont obligés de la fondre de nouveau , et dans cette seconde opération , elle prend un degré de sécheresse si grand , que la cire qui en provient est cassante et a peine à fondre.
Cette vérité a été constatée par un savant français qui a pu parvenir à se procurer la laque en bâtons ( stick-lac ), c’est-à-dire dans son état naturel , et a obtenu par la première fusion , en opérant comme les Indiens , de la cire à cacheter aussi parfaite que celle qui est apportée des Indes orientales.
Nos fabricans , après beaucoup d’essais , se sont aperçus que la gomme laque en feuilles, qui est celle qu’ils emploient , manquait de moëlleux -, ils sont parvenus à lui restituer celui qu’elle a perdu par la première et par la deuxième fusion , par une addition suffisante de belle térébenthine ; mais cette quantité est plus grande que celle qne les Indiens emploient.
Avant de passer à la manipulation de la cire à cacheter , il est important de faire connaître les caractères auxquels le fabricant peut distinguer facilement les diverses qualités des matières premières qu’il doit employer. •
Gomme laque. Ou en trouve dans le commerce de trois qualités différentes , elle est en feuilles.
L.t première qualité est blonde ; elle est bien fondante au leu , et ne laisse pas de résidu après la combustion.
La seconde qualité est un peu plus brune et plus épaisse que la première ; elle fond bien au feu , et ne laisse aucun résidu après la combustion.
La troisième qualité est d’un brun-rougeâtre ; elle fond plus difficilement que les deux premières , et laisse du résidu après la combustion.
Les deux premières qualités servent à faire les cires colorées ; mais la troisième n’y est pas propre , parce qu’elle y absorde trop de couleur pour masquer la couleur brun-rougeâtre qui lui est propre. Ou ne l’emploie que pour faire la cire noire. La troisième qualité doit sa couleur brunrougeâtre à un trop grand coup de feu qu’on a été forcé de lui donner à la première fonte, parce qu’elle n’était pas assez fondante.
Térébenthine. Le commerce en fournit de trois qualités différentes.
La première qualité est sans contredit celle de Venise ; elle est très limpide et a une odeur de citron.
La seconde qualité vient de la Suisse ; elle est claire et blanchâtre , et n’a aucune odeur.
La troisième qualité est celle de France, on la distingue dans le commerce sous le nom de térébenthine de Bordeaux ; elle est blanche et épaisse , et a une odeur forte et désagréable.
Cinabre. On en emploie aussi de trois qualités différentes.
La première qualité est le cinabre ou vermillon de la Chine ; il est d’un rouge vif, aussi le distingue-t-on sous le nom impropre de carmin.
La seconde qualité est le cinabre d’Allemagne -, il a une couleur rouge-orangé.
La troisième qualité est le cinabre de France ; il tient le milieu entre le vermillon de la Chine et le cinabre d’Allemagne , mais il a quelquefois le défaut de noircir au feu.
Nous ne nous attacherons pas à donner ici les recettes diverses pour fabriquer toutes les qualités inférieures des cires à cacheter; nous nous bornerons à décrire les moyens CHANDEMER. 27
de fabriquer la cire de première qualité ; nous donnerons ensuite des notions générales sur la fabrication des qualités inférieures.
Préparation des substances. Quatre parties de gommelaque de première qualité , une partie de térébenthine de Venise , et trois parties de vermillon de la Chine , le tout en poids , c’est-à-dire quatre onces de gomme laque , une once de térébenthine , et trois onces de cinabre.
Dans une chaudière destinée à cette opération, placée audessus d’une braisière remplie de charbons allumés, on fait fondre avec précaution la gomme-laque ; on y verse ensuite la térébenthine ; on agite avec deux bâtons ronds dont on tient un de chaque main , et enfin , on ajoute le vermillon ça remuant toujours fortement. Lorsque ces substances sont •bien mélangées , on forme les bâtons, i Formation des bâtons. Il y a deux espèces de bâtons de cire à cacheter ; les uns sont ronds ou carrés , les autres sont ovales, unis ou cannelés, et couverts, sur une face seulement, de dessins ou d’ornements, et du nom du fabricant, ce qui constitue deux manières d’opérer.
Pour former les bâtons ronds, l’ouvrier pèse une certaine quantité de matière lorsqu’elle est figée, mais pendant qu’elle est encore molle ; il en prend une quantité suffisante pour faire six bâtons , c’est-à-dire une demi-livre si la cire doit être composée de douze bâtons, et quatre onces si la livre doit avoir vingt-quatre bâtons, et ainsi de suite. Il travaille sur une forte table percée d’un grand trou dans son milieu ; au-dessous de ce trou , à une hauteur convenable, est une cassolette pleine de braise, et au-dessus une plaque de bois ou de marbre bien dressée et bien unie ; mais le marbre vaut mieux parce qu’il est moins sujet à se déformer par la chaleur. L’ouvrier pose la composition pesée comme nous venons de le dire , sur la plaque de marbre ; il l’alonge d’abord en l'étirant avec ses mains, aussi également qu’il le peut, à quelques pouces près de la longueur convenable pour les six bâtons; ensuite , à l’aide de la polissoire , fig. 27, il l’arrondit et l’étire jusqu’à la longueur voulue. Alors il passe son travail à un ouvrier qui le polit. La polissoire, qu’on voit en perspective, fig. 27, et en profil, lig. 28, est une planche rectangulaire, faite en bois dur, bien unie
en dessous et surmontée d’une poignée. Il mouille cette
E olissoire comme nous l’avons fait observer pour rouler les ougies et les cierges.
Le second ouvrier roule, à l’aide d’une polissoire semblable, qui peut être en bois , mais qui vaut mieux en marbre bien poli par dessous, sur un marbre bien dressé et bien poli, jusqu’à ce que le bâton soit entièrement froid , ensuite il polit ces bâtons.
Polissage des bâtons. Ce polissage consiste à donner le brillant à la cire par le moyen du feu. Pour y parvenir, l’ouvrier se sert d’un fourneau particulier, qu’il nomme fourneau à grilles. Ce fourneau, que l’on voit monté et disposé au travail, fig. 40, est formé de trois pièces : 1° d une braisière A , en fonte de fer, et à trois pieds •, 2° de deux réchauds à grille B et C , dont un est vu séparément, fig. 41 . Ces réchauds sont disposés de manière que les grilles se regardent. La fig. 40 représente le fourneau à grilles, vu du côté de l’ouvrier. On place d’abord , dans le fond , des charbons allumés , ensuite on le remplit de charbon, et on le laisse quelques instants pour qu’il s’allume. On les dispose comme on le voit dans la fig. 40, sur les cendres de la braisière , à une distance de 27 à 54 millimètres (2 à 5 pouces) , les grilles en regard. Les deux élévations I), E, servent, i° à prendre les réchauds pour les transporter et les disposer convenablement; 2° à garantir l’ouvrier d’une trop grande chaleur au visage.
Tout étant ainsi disposé, et le fourneau à grilles placé sous un manteau de cheminée , destiné à porter au dehors les vapeurs d’acide carbonique qui s’échappent du charbon, et qui sont mortelles, l’ouvrier, assis en face du fourneau, passe les bâtons entre les deux grilles, en tournant continuellement d’un bout à l’autre , jusqu’à ce que la chaleur du feu leur ait donné le brillant. Il laisse refroidir assez pour ne pas altérer le poli avec les doigts , mais pas assez pour que la cire soit entièrement froide et cassante. Au moment convenable , il marque profondément la longueur du bâton , à l’aide du compas ou moule, fig. 42 , dont les deux parties F, G , sont tranchantes , afin de les casser facilement, lorsque les bâtons sont parfaitement refroidis.
Les bâtons carrés ne sont guères d’usage; mais lors-
qu’on veut en avoir, c’est le même ouvrier qui lui donn& cette forme , en les aplatissant pendant que la cire est encore molle.
Lorsque les hâtons sont bien secs et coupés, on les approche de très près, par les deux bouts, de la flamme d’une lampe ou d’une bougie , sans les plonger dedans , ce qui les noircirait; et lorsque le bout est assez mou, on applique un cachet en creux, qui donne d’un côte le numéro de la cire, et de l’autre , la marque du fabricant.
Les bâtons ovales, cannelés ou non, se font dans des moules ; on y coule dedans la pâte liquide , et on laisse refroidir; ensuite on les place dans d’autres moules en acier poli, qui portent les impressions et les divers ornements
3 ue le fabricant a adoptés , ainsi que son nom et la qualité e la cire. Les bâtons sortent parfaitement polis de ces moules.
On appelle cires à cacheter de couleurs , celles qui ne sont pas rouges; elles se font de la même manière, c’est la même composition , avec la seule différence qu’on substitue , au cinabre ou au vermillon , la couleur en poudre qu’on veut lui donner. Nous avons déjà dit que ces couleurs sont prises parmi les oxides métalliques : il n’y a d’exception rpic pour le bleu et le vert surtout, dans lequel on emploie 1 'indigo.
Les cires marbrées se fabriquent par un procédé analogue à celui qu’on emploie pour faire le papier marbré. On a plusieurs chaudières, dans chacune desquelles est une composition colorée , du ton et de la couleur qui doit entrer dans la marbrure. Ou verse ces cires , les unes après les autres dans la chaudière qui contient celle qui doit faire le fond , et l’on agite fortement avec les bâtons. Cette cire n’étant pas fluide , s’interpose irrégulièrement entre la cire du fond , et la marbrure est très agréable. Il ne faut qu’un peu d’intelligence et de goût pour réussir parfaitement.
La cire d’or se fait de la même manière que la cire de couleur ; elle n’est pas marbrée. On y verse de la poudre d’or, lorsqu’elle n’est plus fluide , et l’on agite fortement. Les paillettes se répandent dans la masse et imitent l’aventurinc, lorsque le fond est d’un rouge-brunâtre. Ou appelle poudre d'or, une espèce de mica , qui porte le nom d’or de
chat , et dont on se sert pour répandre sur l’écriture , afin de dessécher l’encre.
La cire parfumée ne diffère de celles que nous venons dé décrire que par l’odeur qu’on y fait entrer. On peut donner telle odeur qu’on désire , pourvu qu’on se serve d’huiles essentielles. L’odeur qu’on emploie le plus ordinairement est le musc. On verse l’essence lorsque la composition se fige , et l’on brasse bien , afin de la répandre uniformément.
La cire noire se fait comme la cire rouge; mais au lieu de cinabre , on y incorpore du noir de fumée de Paris : ce noir est plus léger et plus gras que celui d’Allemagne. On emploie la gomme-laque de troisième qualité , et la térébenthine de Suisse.
Dans les cires on basse qualité , on diminue de plus en plus la proportion de gomme-laque , et l’on augmente celle des résines, au point que dans les plus inférieures , on ne met pas du tout de gomme-laque, ce qui fait que ces cires ne tiennent pas sur le papier, cette adhésion n'étant due qu'à la gomme-laque. On diminue aussi la proportion des couleurs fines, qui seraient trop chères , et on les remplace
Ï iar des substances de plus basse qualité ; cependant, pour eur donner un bel aspect , on les dore , c’est-à-dire qu’on les couvre d’une pellicule de couleur fine. Pour cela, l'ouvrier qui polit les bâtons a, près de lui, une boîte ouverte par un des petits côtés , qui contient de la matière de belle cire à cacheter, réduite en poudre. Lorsqu’il a ramolli le bâton entre les deux fourneaux à grilles , il le plonge dans la poussière dont nous venons de parler; elle s’y attache; il présente le bâton entre les deux grilles ; cette couverture se fond , se polit , et le bâton paraît , à l’extérieur, aussi beau que la cire la plus fine. Il iaut le casser pour juger de sa qualité.
APPENDICE
AU
HAMEL Dü FABRICANT DE CIRE