QUELQUES RAISONS ANATOMIQUES
fique traité de l'anatomie du gladiateur, qu'il étudia scrupuleusement pendant vingt ans ; ni le cadavre même, qui peuvent renseigner l'artiste, le diriger dans les exigences si variées de la forme, en raison des natures diverses.
L'œuvre de Salvage est un savant traité qui donne laloi du mouvement chez le gladiateur; mais si vous avez un mouvement tout différent, à quoi cette étude sert-elle?
Le but de la science des muscles dans les arts, c'est la vie dans l'action; or, sur un cadavre, on trouve bien lès attaches, mais ce déplacement de la forme par l'action et la réaction des muscles, un cadavre ne saurait le donner, c'est une étude sur être vivant, qu'on ne peut faire sur un cadavre, qui est une chose morte. On veut qu'un artiste et un médecin soient dans les mêmes conditions d'étude, c'est une erreur, ce dernier n'a pas la forme à reproduire. Le grànd traité, si vanté, d'Àlbinus et tant d'autres décalqués dessus sont également impuissants pour guider un artiste dans la science des formes qu'affecte le mouvement ou que produit la contractilité. Que l'on se serve de ces traités *
( pour apprendre les nomenclatures, les attaches, et se dégrossir sur la connaissance du squelette, rien de mieux, mais ils n'en peuvent donner davantage.
Pour mon compte, après deux ans d'ardeur stérile, rendue telle par les contradictions et les choses nulles,
, je me suis aperçu que je faisais fausse route, que j'ao . quérais la science morte, mais non celle que je voulais, celle de la vie, et j'allai en conséquence l'étudier où elle était.
La meilleure école a été pour moi les bains de rivière, à Paris, pendant l'été; La gymnastique, les culbutes, les sauts des baigneurs de toute nature, m'en apprirent plus en deux étés que ne m'en auraient appris dix ans d'amphithéâtre. Dans les bains peu chers, ceux à dix centimes par exemple, à certaines heures, on fait baigner les militaires, j'avais toutes les évolutions du mouvement sur trois ou quatre cents sujets choisis. J'y pris beaucoup de notes, avec le dessin, sur la forme des muscles, dans leurs degrés d'activité ; je les compléterai peut-être et les publierai un jour.
J'indique ici la marche que je crois la meilleure, la seule qui me semble mener à bien. Le but étant de rendre la vie, ne croyez pas l'atteindre en le cherchant dans la mort. Je sais bien qu'on a l'habitude de dire : « Le modèle me donnera ça * . Essayez de rendre un de ces gigantesques combats aériens d'archangesrévoltés, décrits par Milton, et vous verrez ce que le modèle vous donnera; si vous pouvez vous élever? J'ai plusieurs fois essayé de faire un Christ mourant, -et je n'ai jamais pu trouver dans les modèles un individu devant lequel je puisse dire : Ecce homo. Au sublime de la forme, il faudrait joindre l'intelligence du sujet ; il y a largement de la place pour tout le génie d*un grand comédien. Les modèles à trois francs la séance sont-ils dans ces conditions ?
Cherchez donc, si c'est votre intention d'arriver an sublime par la route des hommes forts, Yimprvoi$a+ tion; la mémoire aide l'imagination, et cette dernière est seule capable de conduire et guider la forme dan» les hautes régions de la pensée.
Dei expressions.
Si vous modelez ou dans tout autre travail, cherchez les expressions dans la nature ; vous aurez ainsi la vérité de première main. Faites des efforts, tâchez d'acquérir la puissance de sauter par-dessus les conventions, tout en restant noble et naturel. Et quand vous aurez de l'acquit, ne vous laissez faire la loi, lier, ni garotter par aucune école. Faites tous vos efforts pour être vous-même, car il n'y a de véritable succès qu'à cette condition. En douteriez-vous ? regardez sous vos yeux même, et dans la peinture, les artistes qui se sont le plus distingués ou qui marquent encore : Poussin n'a suivi d'autre route que son propre sentiment ; Boucher ne voulut pas faire comme Lebrun, ni Vi en comité Boucher; Louis David fit autrement que Vien, son maître ; Gros, Gericault, Prudhon, ne voulurent pas faire comme David; Horace Vernet voit autrement; Delacroix, Decamps, Robert Fleuri, Couture, etc., sont des hommes qui ont protesté contre les règles prétendues absolues des écoles qui les avaient précédés; et ont répondu par la meil-
leure, la seule réponse valable dans les arts, la production de leur originalité. Il en sera toujours de même, et nulle puissance humaine n'est capable d'imobiliser Fart, heureusement! Mais revenons aux expressions. Le grapdiose, c'est la noblesse dans toute son ampleur. L'exagération mène à la forfanterie.
L'énergie, dans les arts, n'est souvent que l'exagération bien dissimulée.
Ne prenez pas la forfanterie qui pose pour de la grandeur, ne vous y trompez pas ; la première-fest toujours ridicule, la seconde est toujours simple.
Le grand livre de la nature vous est ouvert, cherchez dedans ce qui vous convient; il est inépuisable, en matière d'étude, il n'a pas de dernier feuillet, et tout ce que vous puiserez dedans vous appartient sans plagiat. Commentez; ce qui donne la science, ce n'est pas le temps ; c'est la méditation.
Vous trouverez dans la nature des expressions qui ne se décrivent pas. Je me souviens, étant enfant, d'avoir vu fusiller un pauvre soldat. Une rivalité, avec son sergent, pour une femme, l'avait conduit à cette catastrophe ; j'étais à trente pas de lui. Un vieux bergent s'avança pour lui bander les yeux ; il ne voulut pas, il commanda le feu lui-mèpie. Il fit tout cela avec dignité, sans forfanterie, avec une voix mâle, assurée : ...ploton, apprêtez... armes! Dans un immense etrapide coup-d'œil, il dit adieu à la nature, à ses amis, à..., cria : joue, feu ! Il était mort. Cette suprême expression d'adieu à tout ce qui l'environne, par un homme plein de vie et décourage ; il y a vingt ans de cela, et je la