GÉNÉRALITÉS
sées, et se résigner enfin à voir toujours un arrangement de lignes d’une froide et monotone régularité ? Nous l’avons déjà dit, un graveur ne doit pas être un copiste, car il est impossible de copier avec de simples traits les effets variés des couleurs ; il doit créer, pour rendre par d’autres moyens, par des combinaisons particulières, ce que le peintre a voulu exprimer dans son tableau. On ne doit donc plus déterminer le rôle que l’eau-forte doit remplir par rapport à l’achèvement d’une gravure (1), mais employer toutes les ressources que peuvent offrir les différents instruments et les différents genres de gravure, pour obtenir par leur mélange, le ton local, l’effet général, les formes et les détails de toute espèce ; et, pour y parvenir, nous pensons que l’on doit procéder avec une sorte de méthode. Commençant par bien étudier le dessin que l’on doit graver, il faut se pénétrer des irrégularités et des beautés de l’original, afin de rectifier les unes et de s’inspirer des autres ; faire ensuite le calque avec soin, et en épurant les formes, y placer les masses des montagnes, les embranchements et les ramifications qui s’y rattachent et opérer ensuite le décalque (sans le secours du dessin) sur le cuivre verni, avec la plus scrupuleuse exactitude.
Vient ensuite le travail de la pointe à l’eau-forte, qui ne doit pas seulement consister à faire des tailles bien symétriques dans les parties d’ombres, mais à disposer une ébauche combinée de manière à rendre le fini à la pointe sèche plus facile que prompt; il faut apporter dans cette partie une grande liberté de
(1) On est convenu que l’eau-forte doit faire les deux tiers du travail, et que l’autre tiers, le fini, doit être exécuté à l’aide de la pointe sèche et du burin.
CARÏES GÉOGRAPHIQUES
travail, et éviter tout ce qui sent la routine, la gêne, et tout ce qui ôte ordinairement la possibilité d’exprimer avec vérité la terre et les accidents qui s’y rencontrent. .
Pour ce qui doit concourir au fini d’une planche, nous croyons que les systèmes sont encore plus préjudiciables que pour l’ébauche ; et pourquoi se condamner à ne se servir que de la pointe sèche, à ne faire que des points longs, de même grandeur, de même force, et à des distances bien égales ? C’est du métier ; mais le véritable artiste ne peut pas fixer de bornes aux combinaisons que peut enfanter le goût et le génie ; il doit trouver dans ses outils, la palette, les couleurs et les nuances, les glacis et la touche, il doit avoir de l’air dans son burin, et de la couleur dans ses pointes, ce sont ses brosses et ses pinceaux ; ils ont servi aux Wille, aux Audran, aux Drevet, aux Bervvic, à faire des chairs et du bois, des étoffes et du bronze, du velours et du marbre ; ils doivent servir au graveur topographe à faire de la terre, de l’eau, des forêts, des rochers, des prairies, et même de l’air, et à imiter enfin la nature dans son ensemble, comme les célèbres artistes l’ont imitée dans ses parties.
3° Travail de la gravure.
Les détails relatifs à la préparation des cuivres, des matières et des outils, se trouvent aux articles qui traitent de la gravure à l’eau-forte et de la gravure au burin, et sont en tout applicables au genre qui nous occupe en ce moment.
Ce que nous avons dit sur la gravure des cartes et des plans a dû faire pressentir combien il est difficile d’indiquer d’une manière positive comment doit être
TRAVAIL DE LA GRAVURE
traitée telle ou telle partie; il est cependant quelques règles générales que nous allons exposer le plus méthodiquement possible.
Le trait de la géographie, comme celui de la topographie, se fait soit à l’eau-forte, soit entièrement au burin. L’eau-forte permet plus de liberté, de mouvement et de moelleux. Le burin offre plus de brillant, de netteté et de solidité.
On fait le plus ordinairement à l'eau-forte les sinuosités des côtes et des rivières, l’indication des marais, l’ébauche des masses de rochers, et tout ce qui doit être tracé avec facilité.
Le burin est préférable pour les routes et les canaux indiqués par des traits parallèles, les massifs de maisons, les ouvrages de fortification, et tout ce qui est déterminé par des lignes droites qui doivent avoir de la précision et du brillant.
On peut couper à la pointe sèche les longues lignes droites, et tout ce qui peut être tracé à l’aide d’une règle.
Lorsque le trait d’une carte ou d’un plan est terminé, on met la planche sous la main du graveur de lettres, parce que cet artiste est obligé de tirer un grand nombre de lignes pour disposer ses mots ; que ces lignes, quoique légères, peuvent attaquer et gâter les détails topographiques ; mais surtout parce que la lettre faite entièrement au burin, a besoin d’être fortement ébarbée, et que cette opération pourrait endommager les travaux déjà gravés.
Lorsque la lettre est terminée, on vernit de nouveau la planche, et on traite tous les détails : les terres labourées se représentent par de petites lignes de points longs, figurant les sillons (fig. 4-8), les bois
par des feuilles variés, suivant l’échelle du plan et la nature des arbres (fig. 49, 50, 51).
Le travail le plus compliqué, le plus difficile, et celui qui est sujet à plus de variations, de manières différentes ou de systèmes, est la gravure des mon¬
tagnes, qui se fait en grande partie à l’eau-forte, et se termine à la pointe sèche.
Dans la géographie à petite échelle, on représentait autrefois les chaînes de montagnes par des espèces de buttes en élévation (fig. 52), détachées les
unes des autres, et offrant l’image la plus ridicule ; depuis on a lié ensemble les sommets, on a donné à ces figures plus de pittoresque et de variété, et on a
TRAVAIL DE LA GRAVURE
fait une demi-perspective qui souvent est d’un bon effet (fig. 53). Enfin, depuis quelques années, on a souvent employé la vue à vol d’oiseau, et on a figuré les montagnes entièrement en plan (fig. 54).
Dans la topographie, où les accidents du terrain sont représentés sur une bien plus grande échelle, et où chaque chose doit avoir la forme qui lui est propre, on a employé pour la représentation des montagnes, des tailles ou hachures qui indiquent les lignes des pentes, et qui, courtes et serrées dans les parties rapides, s’allongent et s’écartent sur les pentes douces (fig. 55).
Dans les parties courbes, lorsque, par l’adoucissement des pentes, les lignes deviennent trop longues,
Fig. 55. Fig. 56.
on divise cette longueur par des tranches horizontales, et on fait plusieurs tailles, ce qui prévient aussi leur trop grande divergence (fig. 56). Quelques graveurs croisent les tailles des montagnes, ce qui est de mauvais goût et produit toujours un mauvais effet.
Différents systèmes ont été proposés pour indiquer, par la nature des tailles, la hauteur positive des sommets, pour représenter le plus ou moins de rapidité des pentes, et pour obtenir les effets les plus avantageux de la lumière ; ■ il n’entre pas dans le cadre de cet ouvrage d’exposer ici ces divers sys-
tûmes, qui intéressent plus l’ingénieur et le dessinateur (1) que le graveur, qui est malheureusement trop souvent forcé de se conformer strictement aux modèles bizarres et extravagants qui lui sont imposés.
Le plus ordinairement, on suppose le plan que l’on grave éclairé par un rayon lumineux, partant de l’angle supérieur gauche, et ayant une élévation de 43 degrés.
On obtient alors l’effet du relief par une plus ou moins grande opposition de ton entre les parties éclairées et celles qui sont dans
Fig. 57.
l’ombre ; dans les premières, les tailles sont fines et écartées les unes des autres; dans les secondes, elles sont plus fortes et plus serrées (fig. 37). En général, il faut avoir soin de forcer le ton au sommet, et de ménager toujours très clair l’endroit où la lumière frappe perpendiculairement.
Cette partie de l’art du graveur topographe est celle qui demande le plus d’étude et le plus de
Fig. 60.
Fig. 58. Fig. 59.
talent ; on ne peut rien faire de mieux que de consulter les plus belles cartes qui se sont assez multi-
(1) Voyez Manuel du Dessinateur, de Y Encyclopédie-Rorel .
TRAVAIL DE LA GRAVURE
pliées depuis quelques années, et de coordonner les travaux de nos plus habiles artistes avec des observations particulières, et surtout avec les connaissances que l’on pourra acquérir par l’étude de la nature elle-même, et par la pratique du dessin de paysages pittoresques.
Les eaux des étangs, des marais et celles des côtes, que l’on nomme hachées, se font à la pointe sèche et au burin (fig. 58,
59). Celles des lacs, des rivières, et quelquefois des côtes, sont filées au burin (fig. 60).
Dans la géographie, on indique les villes, bourgs et villages, par de petits cercles qui sont plus ou moins compliqués, suivant leur importance, et qui sont gravés avec un poinçon nommé positionnaire (fig. 61). De même, on représente les villes fortes par des polygones, un cor pour les chasses gardées, etc.
Il serait superflu de parler ici de toutes les autres parties de la topographie ; l’inspection des plans les mieux gravés, et l’intelligence des graveurs géographes, leur indiqueront mieux qu’il ne serait possible de l’écrire, la manière de traiter chaque nature de terrain ou de culture. Comme nous avons dit dans le commencement de cet article, il vaut bien mieux chercher dans l’étude de la nature et dans ses moyens particuliers, des procédés originaux, que de se traîner servilement sur les traces de ses prédécesseurs.
Fig. 61.
4° Gravure de la Carte de l'État-Major.
La carte de l’Etat-Major étant le plus grand monument géographique que nous possédions, nous allons dire comment elle a été gravée, d’après un intéressant article paru dans la Revue géographique :
« La gravure de la carte d’Etat-Major comprend cinq opérations principales, exécutées par des artistes différents : 1° le trait ; 2° l’écriture ; 3° la montagne ou le figuré du terrain ; 4° le fini ; 5° le filage des eaux.
« Sur une planche de cuivre de 2 à 3 millimètres d’épaisseur, on commence par tracer les méridiens et la parallèle (à l’envers) avec une pointe d’acier, et l’on place les points géodésiques. On couvre la planche d’une couche mince de vernis et on noircit le vernis.
'< On fait alors l’opération du trait que l’on décalque à l’envers sur le cuivre ; la pointe qui sert à décalquer imprime sur le vernis un trait grisâtre.
« Le décalque terminé, le graveur exécute le trait de la planimétrie, dont il trace le contour sur le vernis avec des pointes d’acier de différentes grosseurs.
<i Lorsque le graveur a tracé son ouvrage sur le vernis en mettant le cuivre à nu, il passe la planche à l’eau-forte qui achève de creuser dans le cuivre le travail commencé. La planche est alors remise au graveur d’écritures ; les écritures sont gravées en entier au hurin par deux artistes ; l’un fait l’ébauche ; c’est l’artiste le plus adroit qui dispose les mots et les lettres, et l’autre fait les liaisons. La gravure du figuré du terrain exige beaucoup de talent pour rendre toutes les nuances que donne un dessin
carte de l’état-major
bien fait. Le graveur décalque les courbes en ayant bien soin de faire coïncider les points géodésiques du calque avec ceux du cuivre. La gravure du relief du terrain se prépare avec la pointe d’acier, se continue à l’eau-forte et se termine au burin. Le graveur de hachures est aussi chargé de graver les bois et la nature des cultures.
« On tire une épreuve pour se rendre compte de la gravure du relief, et l’on exécute alors le fini en retouchant tout ce qui laisse à désirer et faisant, à la pointe sèche, les hachures fines qui commencent et terminent les pentes. On achève la gravure par le filage des eaux, qui consiste à tracer au burin une certaine quantité de traits parallèles plus ou moins fins, qui suivent exactement les contours de la mer, des lacs, des fleuves et des rivières. Dans l’exécution d’une carte, la gravure est le travail le plus délicat, le plus long et le plus coûteux (1).
« L’impression des cartes est excessivement simple ; on se sert généralement de papier velin non collé ; pour des exemplaires de choix, on le mouille légèrement à l’éponge pour que la pression le fasse mieux pénétrer dans les entailles du cuivre. On prépare le cuivre, en chauffant légèrement, et on encre avec un gros tampon ; on essuie le cuivre de manière à ne laisser de l’encre que dans les entailles et on imprime avec un seul tour de presse. Dans une journée de travail de 7 heures, on imprime 35 épreuves avec une même presse. »
(1) U a fallu 60 années pour achever la carte et une dépense de 4,50C,000 fr. Certaines feuilles, comme celle de Castellanne, n’ont pas demandé moins de 18 années et coûté moins de 30,000 fr.
GRAVURE DE LA MUSIQUE