‹ Nouveau mois de MarieChapitre 102 sur 121 · Effets d'une première communion · texte numérisé non relu

Effets d'une première communion

Voici comment un homme du monde raconte luimême son retour à Dieu, grâce aux prières et aux bons exemples de son fils :

J'ai été élevé aussi mal que possible, sous le rapport religieux, non-seulement dans l'ignorance de la vérité, mais dans le goût, dans le respect, dans la superstition de l'erreur, et je quittai mes classes bien muni d'arguments contre Notre- Seigneur et contre l'Église catholique. Je vécus ensuite en pur enfant de Paris et en vrai citoyen du quartier Montmartre, occupé de mes affaires, consacrant aux amusements et à la politique tout le temps que je ne donnais pas à la fortune. Je me mariai. Dieu permit que je rencontrasse une bonne et honnête créature, où je ne cherchais que... de l'argent. Élevée comme moi, ma femme était beaucoup meilleure, elle avait le sens re- Igieux. Il se développa lorsqu'elle devint mère, et

après la naissance de notre premier enfant elle entra tout à fait dans la voie de la pieté. Quand je songe à tout cela, j'ai le cœur remué d'un sentiment de reconnaissance pour Dieu, dont, il me semble, je parlerais toujours et que je ne saurais exprimer assez, mais alors je n'y pensais point. Si ma femme avait été comme moi, je crois que je n'aurais pas même songé à faire baptiser nos enfants. Les années se passèrent, les enfants grandirent. Les premiers firent leur première communion sans que j'y prisse garde. Je laissai leur mère gouverner ce petit monde, plein de confiance en elle, et modifié à mon insu par le contact de ses vertus, que je sentais et que je ne voyais pas. Vint le tour du dernier : ce pauvre petit était d'une humeur sauvage, sans grands moyens si je ne l'aimais pas moins que les autres, j'étais cependant disposé à plus de sévérité envers lui. La mère me disait : « Sois patient, il changera à l'époque de la « première communion. » Ge changement à heure fixe me paraissait très-invraisemblable. Cependant l'enfant commença à suivre le catéchisme, et je le vis en effet s'améliorer très-sensiblement et trèsrapidement. J'y fis attention, je voyais cet esprit se développer, ce petit cœur se combattre, ce caractère s'adoucir, devenir docile., respectueux, affectueux» J'admirais ce travail que la raison n'opère pas chez les hommes, et l'enfant que j'avais le moins aimé me devenait le plus cher.

(( En môme temps, je faisais de graves réflexions sur une telle merveille. Je me mis à écouter la leçon du catéchisme. En l'écoutant, je me rappelais mes cours de philosophie et de morale ; je comparais cet enseignement avec la morale dont j'avais observé la pratique dans le monde, hélas ! sans avoir pu moimême toujours m'en préserver. Le problème du bien et du mal, sur lequel j'avais évité de jeter les yeux par incapacité de le résoudre s'offrait à moi dans une lumière terrible qui m'écrasait. Je sentais que les objections seraient honteuses et coupables. Ma femme observait et ne disait rien, mais je voyais son assiduité à la prière. Mes nuits étaient sans sommeil. Je comparais ces deux innocences à ma vie, ces deux amours au mien; je me disais : «Ma femme et mon « enfant aiment en moi quelque chose que je n'ai « aimé ni en eux ni en moi ; c'est mon âme. »

« Nous entrâmes dans la semaine de la premiers communion. Ce n'était plus de l'affection seulement que l'enfant m'inspirait, c'était un sentiment que je ne m'expliquais pas, qui me semblait étrange, presque humiliant, et qui se traduisait parfois en une espèce d'irritation; j'avais du respect pour lui, il me dominait, je n'osais pas exprimer en sa présence certaines idées que l'état de lutte où j'étais contre moi-môme produisait parfois dans mon esprit, je n'aurais pas voulu qu'elles lui fissent impression.

« Il n'y avait plus que cinq ou six jours à passer.

Un matin, revenant de la messe, l'enfant vient me trouver dans mon cabinet où j'étais seul. « Papa, me « dit-il, le jour de ma première communion, je n'i- « rai pas à l'autel sans vous avoir demandé pardon « de toutes les fautes que j'ai faites et de tous les g chagrins que je vous ai causés, et vous me don- « nerez votre bénédiction. Songez bien à tout ce que « j'ai fait de mal pour me le reprocher, afin que je « ne le fasse plus, et pour me pardonner. — Mon « enfant, répondis-je, un père pardonne tout, même « à un enfant qui n'est pas sage; mais j'ai la joie de « pouvoir te dire qu'en ce moment je n'ai rien à te « pardonner : je suis content de toi. Continue à bien « travailler, à aimer le bon Dieu, à être fidèle à tes o devoirs ; ta mère et moi nous serons bien heureux. g — Oh ! papa, le bon Dieu, qui vous aime tant, me « soutiendra pour que je sois votre consolation, a comme je le demande. Priez-le bien pour moi, « papa. — Oui, mon cher enfant. »

« Il me regarda avec des yeux humides, et se jeta à mon cou. J'étais moi-même fort attendri.

g Papa, continua-t-il. — Quoi, mon cher enfant? a — Papa, j'ai quelque chose à vous demander. »

g Je voyais bien qu'il voulait me demander quelque chose, et ce qu'il voulait me demander, je le savais bien, et, faut-il l'avouer? j'en avais peur; j'eus la lâcheté de vouloir profiter de ses hésitations.

« Va, lui dis-je, j'ai des affaires en ce moment;

« ce soir ou demain tu me diras ce que tu désires, « et si ta mère le trouve bon, je le le donnerai. »

« Le pauvre petit, tout confus, manqua de courage, et, après m'avoir embrassé encore, se relira ton! décontenancé dans une petite pièce où il couchait, entre mon cabinet et la chambre de sa mère; Je m'en voulais du chagrin que je venais de lui donner, et surtout du mouvement auquel j'avais obéi. Je suivis ce cher enfant sur la pointe des pieds, afin de le consoler par quelques caresses, si je le voyais trop affligé. La porte était enlr'ouverte. Je regardai sans faire de bruit. // était à genoux devant une petite image de la sainte Vierge; il priait de tout son cœur. Ah! je vous assure que j'ai su ce jour-là quel effet peut produire sur nous l'apparition d'un ange.

ci J'allai m'asseoir à mon bureau, la tète dans mes mains et prêt à pleurer. Je restai ainsi quelques instants. Quand je relevai les yeux, mon petit garçon était devant moi avec une figure tout animée de crainte, de résolution et d'amour. « Papa, me dit-il, « ce que j'ai à vous demander ne peut pas se remetft tre, et ma mère le trouvera bon; c'est que le jour « de ma première communion vous veniez à la sainte « Table avec elle et avec moi. Ne me refusez point, « papa, faites cela pour le bon Dieu qui vous aime « tant. »

« Ah ! je n'essayai pas de disputer davantage contre ce grand Dieu qui daignait ainsi me contraindre.

Je serrai en pleurant mon enfant sur mon cœur, a Oui, oui, lui dis-je, oui, mon enfant, je le ferai. « Quand tu voudras, aujourd'hui même, tu me pren- « dras par la maiu, tu me mèneras à ton confesseur, « et tu lui diras : Voici mon père. » (Extrait de Ç à *t Là, par M. Louis Veuillot.)

Page 1