Un beau jour pour un fais
Il y a quelques mois se passait, dans une petîte ville située près de nos frontières allemandes, un fait trop édifiant pour qu'il n'en soit pas fait mention.
M. R..., originaire de la haute Allemagne, était depuis de longues années fixé en France, et, par l'activité de son travail, par une certaine habileté dans les affaires, et par une conduite de tout point irréprochable, il s'était acquis une position fort honorable dans sa ville adoptive. Il était probe, loyal, doué de cette bienveillance et de cette affabilité qui captivent les cœurs. Sa charité envers les pauvres était proverbiale dans le pays. Rien ne lui aurait manqué, en un mot, s'ils ne fallait pas, pour être parfait, servir Dieu et connaître la vraie religion ; or M. R... était protestant.
Ses amis se disaient souvent : « Il est bien dommage que cet excellent M. R... ne soit pas des nôtres. 11 est trop bon, il a des intentions trop pures, il a un trop noble caractère pour que le bon Dieu ne finisse pas par lui ouvrir les yeux. » Cette espérance de-
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vait heureusement un jour se réaliser pleinement
Cependant plusieurs tentatives avaient déjà été faites à ce sujet, et toujours sans succès. M. R... était inflexible ; il répondait brièvement que. respectant la religion des catholiques, il voulait aussi qu'on respectât la sienne ; que son dessein bien arrêté était de vivre et de mourir dans la religion de ses pères; comme si la religion de ses arrière- grands- pères n'était pas la religion catholique! On n'osait plus insister.
On peut affirmer, sans crainte d'être démenti, qu'une âme honnête, qu'un cœur droit finit toujours par trouver la vérité lorsqu'il la désire et la recherche. Dieu, ce semble, se le doit à lui-même, il le doit à sa sagesse, il le doit à sa bonté pour ses créatures. Un grand docteur n'a-t-il pas dit que, s'il était quelque part une âme juste, aimant et accomplissant le bien dans toute l'étendue de ses lumières et de ses force?, si cette âme venait à être privée de la vérité par une cause indépendante de son bon vouloir, Dieu lui enverrait plutôt un ange que de la laisser dans une erreur préjudiciable à sa fin éternelle ?
Cet ange, M. R... devait le trouver dans sa famille et dans la personne d'un de ses fi!s.
Quelque temps après son entrée en France, il s'était marié à une femme catholique, et, fidèle à la promesse qu'il en avait faite, il l'avait laissée libre de pratiquer sa religion et de faire élever ses enfants
selon sa croyance. Le plus jeune des fils montra de bonne heure de grandes dispositions pour la piété, et son bon cœur, son heureux caractère aidant, il devint bientôt pour le père l'objet d'une très-vive affection et d'une tendresse toute privilégiée. C'était là comme l'annonce de la grâce divine. Le jeune enfant croissait chaque jour en grâce et en sagesse. Arrivé à l'âge de prendre un%détermination, il déclara nettement à son père qu'il voulait entrer dans une maison ecclésiastique, pour y achever ses études commencées dans un collège. Le bon père fut d'abord surpris, il hésita; puis, ne prévoyant pas sans doute les conséquences de son adhésion, ou plutôt fidèle à ses principes de respect pour les sentiments et les convictions d'autrui, il finit par consentir. On peut penser quelle fut la joie de tous ses amis.
Le jeune homme grandit, obtint de beaux succès dans ses études, et passa d'un petit séminaire dans un grand, sans que son père y fît opposition, et sans qu'il cessât de donner à son fils les marques d'un attachement et d'une estime qui ne faisaient au contraire que croître avec les années.
Cependant, depuis que monsieur l'abbé portait la soutane et venait passer ses vacances à la maison dans sa famille, on surprenait M. R... quelquefois pensif, préoccupé. La vénération qu'il avait pour les vertus de son fils, l'hommage qu'il était bien forcé de rendre à sa belle intelligence, commençaient à le faire réflé-
chir et à combattre en lui les préjugés de naissance et de religion. Un jour on le vit pleurer en assistant à une procession. Il écoutait plus volontiers ce qui avait trait à la religion catholique; il recevait même quelques prêtres dans sa maison; en un mot, on voyait que le travail de la grâce s'opérait peu à peu et presque à son insu. Inutile de dire quel était l'objet des préoccupations constantes de son fils, et ce qu'i' demandait dans ses prières ferventes et journalières. Quelque fois seulement il avait abordé cette question, mais assez timidement. 11 réservait ses grands coups, l'emploi de ses grands moyens, pour une époque plus favorable.
Cette époque, c'était celle de sa prêtrise. 11 voulait en effet inaugurer ses travaux de zèle apostolique par cette conversion qui lui tenait tant au cœur.
Quand ce moment fut venu, qu'un mois à peine le séparait de la consécration sacerdotale, le jeune R... voulut avoir avec son père une entrevue décisive. Là, il lui fit des ouvertures franchement avouées, mais il le fit avec tant de prudence, de ménagement, de charité, il sut tellement tirer parti de l'ascendant que ses vertus lui avaient acquis sur le cœur paternel, qu'il parvint à se laisser écouter. Ce premier point gagné, tout n'était pas fait; M. il... se contentait de laisser dire. Le fils se mit alors à lui exposer, avec une éloquence véritable, toutes les raisons qui devaient le portera étudier la religion catholique, et à
réfuter péremptoirement toutes les objections qui pouvaient se présenter à son esprit. Le père ne paraissait point encore ébranlé. A ce moment, le jeune homme, pris d'une subite inspiration, d'une émotion soudaine, se jeta, les larmes aux yeux, aux genoux de son père en lui disant : « Mon père, vous ne me répondez pas!... Ali! je le vois, vous ne m'aimez pas!... Non, mon père, vous ne m'aimez pas, puisque vous voulez me rendre éternellement malheureux! Comment pourrai-je être heureux sur la terre, puisqu'il y aura toujours un point sur lequel nos esprits et nos cœurs ne seront pas unis, et ce point, c'est le point si important de la religion? Gomment voulez-vous que je sois heureux dans le ciel, puisque vous ne serez point avec moi pour jouir de mon bonheur? Séparés sur la terre dans nos croyances, nous le serons aussi dans l'autre vie. Non, vous ne m'aimez pas, puisque vous ne voulez pas croire à ce que je crois, aimer ce que j'aime, vous unir à mes sentiments, à mes pratiques, et avoir une même place avec moi dans le ciel. Je serai ministre d'une religion dont mon père ne fera point partie... Quelle douleur pour moi ! ce sera comme un trait qui continuellementme percera le cœur; une source d'amertume qui empoisonnera ma vie tout entière. Oh ! je vous ea supplie, mon père, écoutez la voix de votre conscience, de votre Dieu; écoulez aussi la voix Ce votre fH: chéri, celle de tous vos amis qui ne veulent
que votre bonheur. Oh! je vous en conjure, répondez!©
M. R... se taisait, visiblement ému et profondément agité au fond de son cœur. Enlin la grâce l'emporta et il dit à son fils : «Vous m'avez gagné, mon fils: je ne puis rien vous refuser; j'étudierai. »
Transporté de joie, le fils embrasse son père, puis bientôt lui apporte quelques bons livres et se remet en prière avec plus d'ardeur que jamais.
M. R. . . étudia la question avec tout le sérieux que son esprit élevé était capable d'apporter dans une affaire aussi capitale. Peu à peu la conviction se fit dans son esprit. Quand le cœur ne met point d'obstacles à la recherche de la vérité, on finit bien vite parla trouver. Ce qui lui porta le dernier coup, ce fut la lecture de l'Exposition de la foi catholique de Bossuet, ce précis lumineux de notre religion, et surtout quelques chapitres des Etudes sur le Christianisme, et la Vie pratique de M. l'abbé Duclos, cet excellent livre où la clarté des idées, l'onction du style et le bon choix des preuves parfaitement adaptées à notre esprit moderne, s'unissent pour entraîner tout lecteur de bonne foi.
C'en était fait, l'intelligence s'était rendue : M. R.. était catholique. Dans une âme aussi loyale que celle de notre nouveau converti, le reste, c'est-à-dire la mise en pratique de ses croyances, ne pouvait se faire attendre. Après s'y être préparé mûrement, M. R...
fit sa confession au digne curé de l'endroit, vénérable ecclésiastique dont les manières douces et polies, dont le langage simple mais aimable et conciliant, firent sur lui la plus heureuse impression. Quand on est resté de longues années sans rentrer au dedans de soi-même, il doit en coûter beaucoup pour chercher dans le cours de sa vie tout ce qui a été faute aux yeux du souverain Juge, et pour avoir le courage de l'accuser ; aussi en est-on récompensé par des grâces dont la douceur est mille fois au-dessus de toutes les jouissances mondaines. On en jugera par cet extrait d'une lettre de M. R... à son fils : « Mon bien cher fils, vous allez être bien content de moi. Hier je me suis confessé ; je l'ai fait de mon mieux, et en me repentant amèrement de toutes les fautes de ma vie passée. J'espère que Dieu aura eu pitié de moi et m'aura fait miséricorde. Quelque chose me dit au fond du cœur que j'ai tout à attendre de sa bonté. Je ne crois pas de ma vie, déjà bien longue (il a maintenant soixante ans), avoir ressenti une joie aussi vive que celle que j'ai éprouvée après ma confession. Aucun bonheur de la terre n'approche de celui-là ; c'est le ciel qui est descendu dans mon âmec Le bon Dieu est mille fois trop bon pour moi, et ce bonheur, après Dieu, c'est à vous que je le dois. La nuit qui a suivi ma confession, et je vous rapporte cette particularité sans vouloir y attacher trop d'importance, la nuit j'ai eu comme une vision céleste; il m'a semblé voir le
ciel s'entr'ouvrîr et un ange me tendre une couronne. Que la miséricorde de Dieu soit à jamais bénie ! »
A quelques jours de là, M. R... recevait le baptême sous condition, et faisait son abjuration en présence de toute sa famille, avec les sentiments de la foi la plus vive et de la conviction la plus décidée.
Le lendemain, fête de saint Philippe, patron de M. R..., et premier jour de ce beau mois de mai que la piété catholique a consacré à Marie (c'est à la sainte. Vierge que le jeune homme renvoie tout l'honneur de l'heureux résultat qu'il a obtenu), avait lieu la belle et touchante cérémonie de la première messe du fils et de la première communion du père.
Oh ! ce fut un beau jour que celui-là ! Toute la petite ville s'était donné rendez-vous au pied des autels où allaient se célébrer de si touchants mystères, de si belles réconciliations : celle de Dieu avec les hommes dans le saint sacrifice, offert pour la première fois par les mains du jeune prêtre, puis la réconciliation du père avec son Dieu dans le sacrement de l'amour divin, et cela par les mains de son fils.
Pendant que le jeune homme commençait le saint sacrifice et récitait pour la première fois les paroles sacrées, le père était là, près de l'autel, à genoux, avec ses cheveux déjà blanchis par l'âge, mais lefront rayonnant de joie, priant avec ferveur et profondément, pénétré de la grande action qu'il allait faire. A l'élévation, il se prosterna jusqu'à terre, pourtémoi-
gner hautement de sa foi à la présence réelle.
Quand arriva le moment de la communion, ce fut un frémissement électrique dans toute l'assistance ; on se levait, on se pressait pour mieux voir, et bien des yeux se mouillaient de larmes; l'émotion était générale. Le père s'approcha recueilli, et le fils, plus ému peut-être, déposa en tremblant sur les lèvres paternelles la sainte hostie, ce gage de notre vie éternelle, rendant ainsi à son père, par un sublime échange, la vie de l'âme, la vie de la foi, la vie véritable et immortelle, en reconnaissance de la vie corporelle et périssable qu'il en avait reçue.
Que les anges durent être heureux de cespectacle ! En est-ilbeaucoup déplus beaux sur laterre? «L'heureux fils! l'heureux père!» entendait-on dire de toutes parts en sortant.
Oh! il est bien vrai que les véritables et douces émotions sont celles que nous donne la religion et la seule vraie religion, celles que l'on puise dans le sein de l'Église catholique. C'est dans notre religion à nous qu'on trouve vraiment Dieu, le Dieu bon, le Dieu père, le Dieu de miséricorde et d'amour. Audessus de ce qui frappe les sens et où s'arrêtent malheureusement trop de regards étroits, que de profonds mystères, que de grandes choses, que de sublimes enseignements sont renfermés i comme le monde invisible y est translucide ! comme l'esprit s'y nourrit de vérité et le cœur de cet amour dont
Dieu seul est la source inépuisable! C'est bien la vraiment que Notre-Seigneur Jésus, le Roi immortel, vit et règne; c'est bien là qu'il sait captiver les cœurs, les attirer à lui et les rendre éternellement heureux. C'est ce que M. R... dit maintenant à qui veut l'entendre. Il est devenu, depuis sa conversion, un des catholiques les plus fervents de sa petite ville. Ses vertus morales n'ont fait que s'embellir et se perfectionner par son changement de religion. Ainsi il confirme une fois de plus cette grande vérité d'expérience, que, si l'on passe de l'Église catholique dans une secte pour lâcher bride à ses passions, on ne passe d'une secte dans l'Église catholique que pour en devenir meilleur. Cet excellent homme ne cesse de redire bien haut combien il est satisfait et heureux. Il en garde à son fils une éternelle reconnaissance. Il ne regrette qu'une chose, c'est que celle vérité, il l'ait méconnue si longtemps, c'est que ce bonheur, il soit resté si tard à le trouver. (Paul Weisland, extrait du Journal des Bons Exemples.)
VIAGT-SEPTIÉME JOUR SALUT DES INFIRxMES