‹ Nouveau mois de MarieChapitre 112 sur 121 · Les Ave du capitaine Marcean · texte numérisé non relu

Les Ave du capitaine Marcean

Après avoirparléd'ungrand danger auquel échappa l'équipage de Y Arche d'alliance, l'auteur de la yie du capitaine Marceau ajoute :

« Marceau, ainsi que les passagers, regardaient cet événement comme une signalée protection de Marie en faveur de V Arche d'alliance. Aussi, quand il revint à Lyon, quelqu'un lui faisant compliment sur son voyage autour du monde, et un de ses amis ayant ajouté : « Mais c'est qu'il y avait un bon « capitaine ! » Marceau sourit et répliqua : «Ah ! ce « n'est pas le talent du capitaine ! Le chapelet y

«a fait plus que le talent. » El alors il nous raconta l'aventure suivante, pour égayer la compagnie : «Un «jour un matelot avait bu de l'absinthe, àWallis, « un peu plus qu'il ne lui en fallait, c'était alors que « mes gens me disaient tout ce qu'ils avaient sur le a cœur ; en d'aulres moments ils n'osaient guère. « Mon homme vint donc à moi, et il me dit : « Eh « bien ! avec tous vos Pater et vos Ave (il paraît qu'en « ce moment le commandant priait), vous nous avez « tout de môme jetés à la côte? —Et combien de fois « ceux qui ne disent ni Pater ni Ave ne t'y ont-ils pas (( jeté ? — C'est vrai, bien des fois. — Et que font-ils, « quand ils échouent ? — Us jurent. — Eh bien ! mes « Ave ne valent-ils pas leurs jurements? Que me « chantes-tu donc? On voit bien que tu ne sais pas ce « que tu dis, Une autre fois, sois plus sage. »

If 5. — Un enfant prodigue rappelé à

©ici* par ISaric,

Le fait suivant, dont nous garantissons l'exacte authenticité, prouvera combien Marie a de puissance pour la conversion des pécheurs, et combien le mois de mai est fécond en grâces de tout genre.

C'était au printemps, par un des beaux jours du mois de Marie : le joli et pittoresque village d'E... venait de célébrer sa fête patronale et de promener en triomphe, au milieu de ses rues émaillées de fleurs, l'image auguste de Celle qu'il a choisie pour sa sou-

veraine. Après l'office, qui avait été ce jour-là plus long que de coutume, le digne pasteur s'était retiré au presbytère pour y terminer, dans le silence de la prière, une journée si pleine d'émotions et de véritable bonheur ; il finissait le bréviaire et en était arrivé à ces mots du Suive Regina, où l'Église salue Marie du doux nom de Mère de la miséricorde, Mater misericordiœ, lorsque tout à coup il entend à la porte un coup de sonnette. C'était un étranger qui désirait parler à M. le curé. Son air sombre et taciturne, la nuit qui commençait à tomber, firent craindre pour un instant au domestique que ce ne fût un intrigant, peut-être même un malfaiteur; cependant le vénérable curé, méprisant cette crainte, permit au jeune inconnu d'entrer dans sa chambre, et il lui demanda ce qu'il désirait de lui.

g Monsieur le curé, lui dit-il, je n'ai l'honneur de vous connaître que de nom, mais je sais que vous possédez ici, dans cette paroisse, une agrégation du saint et immaculé cœur de Marie pour la conversion des pécheurs; ma bonne mère, que j'ai depuis bien des années affligée par mes égarements, me l'a appris et m'a souvent recommandé à Notre-Dame des Victoires. Dernièrement encore, elle me conjurait dans une de ses lettres de revenir à de meilleurs sentiments et de mettre enfin un terme à ses longs chagrins; mais jusqu'aujourd'hui je n'ai rien suivi de ses maternels conseils, et j'ai continué à affliger sa

tendresse, en déshonorant par toutes sortes d'excès le nom illustre de ma famille. » Et en disant ces mots, le jeune homme poussait de profonds soupirs, et de grosses larmes coulaient de ses yeux.S

« Mais, mon ami, reprit vivement le curé, quoi donc de si grave votre vertueuse mère aurait-elle à vous reprocher ?

— Je n'ose vous l'avouer, répondit l'étranger, et j'aurais peur de souiller vos oreilles par un tel récit.

— Mon ami, dit le digne pasteur, ne craignez rien; la miséricorde de Dieu, dont nous sommes sur la terre les ministres, nous rend quelquefois témoins de bien des morts épouvantables, et de bien des résurrections inespérées. Le Sauveur a rappelé son ami Lazare de la putréfaction du tombeau, et il a rendu le fils de la pauvre veuve de Naïm à la tendresse d'une mère éplorée. Dites-moi donc le sujet de vos cuisants chagrins, car je suis disposé à les écouter avec le cœur d'un père et à les calmer s'il est en mon pouvoir. »

Aces mots, le jeune étranger revint un peu de son premier abattement : un rayon de joie céleste tomba sur sa figure pâle et livide, et un doux sourire ranima ses lèvres glacées. Il prit la parole et raconta en ces termes l'histoire de son naufrage dans la vertu :

« J'avais fait connaissance dès ma plus tendre jeunesse, dit-il, d'un jeune homme de bonne fa-

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mille comme moi, mais qui ne partageait en rien les sentiments religieux de la mienne. Pendant longtemps je me mis en garde contre ses perfides conseils; mais, parvenu à un âge où le vent des passions trouble le cœur, je méprisai les sages préceptes de ma vertueuse mère et je me laissai entraîner au courant de la vague; elle me porta loin de mes premières affections, et je reconnus bientôt qu'un abîme altire un autre abîme : Abyssus abyssum tnvocat.

« J'allais atteindre ma vingt et unième année. L'esprit d'indépendance et de voyage acheva de me perdre. Ennuyé des reproches que je recevais chaque jour, je résolus de m'éloigner et de donner un libre cours à toutes mes fantaisies.

« Je demandai donc à mon père une somme assez considérable pour visiter l'Italie, Naples, Constantinople, et de là me rendre aux États-Unis d'Amérique, dont j'avais entendu dire tant de belles choses par mes compagnons de plaisir. Mon père m'accorda cette faveur; mais ma mère en éprouva beaucoup de chagrin, car elle n'y voyait qu'un moyen légitime de fuir sa direction maternelle et de faire un pas de plus dans le mal. Elle ne se trompait pas, car il semble que Dieu ait réservé à l'amour d'une mère une lueur prophétique de l'avevenir de ses enfants.

«Je m'embarquai à Marseille le 31 mai 1848, et

je fis voile vers l'Italie. Avant mon départ une main tendre et affectueuse, que je bénirai toujours, cacha dans mes habits une médaille miraculeuse; le même jour on fit célébrer pour moi une messe à l'autel de la Vierge, et pendant une neuvaine un cierge brûla pour le jeune voyageur, ou, disons mieux, pour l'enfant prodigue qui allait quitter une mère adorée et le toit paternel.

« J'arrivai à Rome le 6 juin, à Naples le 1er juillet, h Constantinople le 1er août, d'où je repartis pour les États-Unis le 15 du môme mois, sur un

vaisseau anglais nommé le W , et trente jours

après nous touchions le port de Washington. Après une heureuse navigation, j'étais au but de tous mes désirs et au comble de ma joie. Je me trouvais sur le sol américain, qu'on m'avait tant vanté pour la sagesse de ses institutions, pour la richesse de ses produits; je respirais à pleins poumons cet air enivrant de la liberté, qu'on ne respire nulle part plus que dans cette république. Trois ans consécutifs furent employés en voyages, en promenades, en plaisirs. Je ne pensais plus à la France, peu à mon père, quelquefois encore à ma mère ; mais ce souvenir s'effaçait si vite, qu'il semblait qu'un esprit jaloux de mon bonheur m'enlevait cette salutaire pensée pour éteindre en moi jusqu'à la moindre volonté du bien.

a J'avais résolu de passer encore quelques an

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nées à Washington ; mais, nn jour que j'étais allé visiter une campagne voisine de cette ville, un voleur s'introduisit dans ma demeure et prit tout l'argent qui me restait, sans que je pusse jamais le découvrir. Je fus tout à coup jeté dans la plus extrême misère, et obligé de reprendre le chemin de la France. J'avais bien pensé écrire à mon père; mais, outre que ce vol lui aurait paru équivoque et aurait été mal interprété , je n'osais m'humilier sous de graves reproches. J'allai donc prier le capitaine d'un vaisseau français de vouloir bien se charger de moi sans argent, condition qu'il accepta difficilement, en me faisant promettre que je servirais dans l'équipage comme homme de peine. Ce nouvel emploi me déplut souverainement ; mais il fallut, pour cette première fois, avaler le calice de l'enfant prodigue, ou rester dépourvu de tout sur la terre étrangère.

« Le jour du départ arrivé, je me présentai à bord du vaisseau français ; le capitaine me fit signifier de venir lui parler :«Monami, me dit-il, il ne s'agit plus « ici de promenades de touriste, il faut endosser «cet habit poissé de marin, fourrer ces gros sabots, « et se mettre à la besogne sans retard. » Ce n'était là que le commencement de mes malheurs, la Providence me destinait à bien d'autres revers; et il en est ainsi pour toute àme qui s'écarte de la voie tracée par sa divine main. Nous nous éloignâmes du

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port de Washington. Tout nous promettait une heureuse traversée : un ciel bleu d'azur brillait sur toute l'étendue de l'horizon, le vent qui soufflait à l'est soulevait à peine les vagues tranquilles, et le soleil qui se couchait sans nuage derrière les hautes montagnes, nous promettait encore de longs jours de sérénité.

« Déjà nous allions toucher les îles Açores, lorsque nous fûmes assaillis par une horrible tempête. De gros nuages noirs s'amoncelèrent sur nos têtes, des éclairs fréquents sillonnaient la nue, et nous vîmes le tonnerre tomber plusieurs fois à nos côtés. Jamais je ne fus témoin d'un spectacle si effrayant. La mer était littéralement devenue comme une grande couche de feu, que ses flots agités rendaient plus épouvantable encore. Un vent violent, qui soufflait de l'ouest, brisa tout à coup notre mât, enleva nos cordages ; et notre vaisseau, sans gouvernail, alla se lancer contre d'énormes rochers, où il s'entr'ouvrit en plusieurs endroits. En ce fatal moment, je perdis l'espérance de revoir jamais la France : je fis mes derniers adieux à tous ceux qui m'étaient chers ; à genoux sur le pont, les mains levées vers le ciel, je promis à Celle qu'on appelle à si juste titre YÉ toile du matin et l'espérance du pauvre nautonier, que, si j'abordais au rivage, je mettrais fin à mes désordres. J'avais à peine achevé ces mots, que le capitaine du navire nous dit : « Mes amis, tout

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« est désespéré; » et il tira le canon d'alarme. Aussitôt nous nous jelâmes à la mer, les uns sur les canots de sauvetage, les autres se liait à des planches avec les cordages qu'ils pouvaient rencontrer. Je pris ce dernier parti comme le plus sûr, et pendant vingt-quatre heures je flottai au gré des vents, poussé loin des côles par la fureur des vagues. C'est dans cet état désespéré, lorsque toutes les ressources humaines m'avaient abandonné, que la main de Dieu vint me trouver : car c'est elle, dit le Prophète, qui conduit aux portes de la mort et qui en ramène, deducit ad inferos et reducit. Un vaisseau américain, allant à Marseille, vint à passer et me recueillit sur son Lord. Voilà, monsieur le curé, une petite partie de mon histoire, que j'abrège, afin de ne point abuser de vos précieux moments.

« Arrivé à Marseille, je voulais monter à Notre- Dame de la Garde, pour mettre ordre à mes affaires de conscience; mais, ayant rencontré plusieurs de mes amis, je différai l'exécution de mes promesses, et un peu plus tard je les oubliai entièrement pour retourner à mes anciennes habitudes, à de nouveaux désordres, tant est difficile à rompre la chaîne du péché ! Dans cette même ville, je lis connaissance d'un célèbre artiste de Paris, auquel je racontai mes aventures. Il s'intéressa beaucoup à ma situation malheureuse, m'engagea à écrire en vers quelques pièces de comédie, pour lesquelles il me

trouvait une grande aptitude. Mes premiers travaux firent en effet une grande sensation,, je fus applaudi ; mais, enivré de celte fumée de gloire, le théâtre devint ma passion favorite ; un peu plus lard, je voulus jouer moi-même le principal rôle des pièces que ja composais. Je suis donc comédien, et, au moment où je vous parle, à l'heure qu'il est, monsieur le curé, on m'attend certainement dans le théâtre; mais une main invisible m'a poussé vers vous. J'ai fui cet abominable métier de perdre les âmes; car depuis deux jours je ressens dans mon cœur des changements, des bouleversements extraordinaires. Non, jamais la mer agitée n'eut de flots si amers; le repentir de mes fautes, le regret d'avoir si étrangement quitté ma famille, me poursuivent nuit et jour. Oh 1 oui, je le sens, ma bonne mère a prié pour moi le Refuge des pécheurs, au commencement du mois de Marie ; et elle a obtenu la grâce qu'elle lui demande depuis si longtemps. Je suis converti, et je viens en ce moment me jeter à vos pieds pour vous confier tous les secrets de ma conscience ; veuillez, monsieur le curé, m'ouvrir les portes du ciel et répandre dans mon âme une goutte de cette paix que je n'ai point goûtée depuis quinze ans. »

Le jeune de V.... se confessa, quitta le monde pour s'ensevelir dans la solitude, et il est aujourd'hui la consolation de sa famille et l'honneur de la

religion.

ÎRKNTIEME JOUF

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