‹ Nouveau mois de MarieChapitre 12 sur 121 · Une conquête de l'archiconfréric · texte numérisé non relu

Une conquête de l'archiconfréric

C'est un brave commerçant qui parle : « Je suis père de famille, âgé de près de soixante ans, habitant dans le Midi, à huit cents kilomètres de la capitale. Entièrement livré au soin de mes affaires, j'avais malheureusement négligé mes devoirs de religion depuis de longues années. Pendantce temps, je n'ai pas songéun instant à la triste position et au déréglementdans lesquels je vivais. Une affaire m'appelle à Paris, j'ypassc quelques mois ; de temps à autre je voyais quelque*

personnes très-pieuses qui me portaientbeaucoup d'in« lérêt. Toutes les fois que j'avais l'avantage de les voir, on me parlait de me convertir, on m'y encourageait, on me disait qu'en pratiquant la religion j'aurais toute espèce de consolation. J'écoutais toutcela avec la plus grande indifférence, quelquefois même j'en plaisantais. Trois mois se passent dans cet état de choses. La personne qui me portait tant d'intérêt s'imagina d'avoir recours aux prières que l'association est dans l'usage de faire pour les pauvres pécheurs; elle m'y recommanda d'une manière particulière, et, en même temps, elle me fit inscrire comme membre de l'archiconfrérie; c'était le25 octobre dernier. Le lendemain elle m'avertit de tout ce qu'elle avait fait. Je reçus cette confidence avec plaisanterie ; enfin, trois ou quatre jours après moninscription, c'est-à-dire le samedi suivant, elle m'engagea aller voir cette chapelle. J'avais affaire dans le quartier, je m'y rendis en passant, et toujours très-indifféremment. Je fus frappé du maintien décent et respectueux quegardaientles personnes qui étaient dans l'église; je ne pus m'empêcherdeles imiter. Cependant je sortis sans faire d'autres réflexions.Le lendemain, dimanche, jemerendisdenou- \ eau à la cérémonie de sept heures du soir ; j'assistai à toutes les prières et prédications que l'ony fit. J'avoue que je fus un peu plus attentif que la première fois. Je fis quelquespetitesprièrespar-cipar-là, et jemeretirai dans ma chambre. Je me couchai, mais je ne pus me

livrera aucun sommeil. J'avais, malgré moi, l'esprit préoccupé de ce que j'avais vu et entendu. J'étais vraiment dépité de voir que plus je voulais dissiper toutes ces idéespour dormir, plus elles étaient importunes. Enfin, je ne reposai presque pas de la nuit. Je passai quatrejours et quatre nuits dans la même préoccupation. Le jeudi matin, je me déterminai à me rendreàNotre-Dame des Victoires, avec la résolution de m'approcher du tribunal de la pénitence, si j'y rencontrais un prêtre ; mais je n'en trouvai point ce jour-là. Le dimanche suivant, on me conduisit auprès d'un respectable prêtre, qui me reçut avec une bonté au-dessus de toute expression ; il me fit monter dans son appartement. Déjà j'éprouvais une émotion qui n'était pas naturelle ; au bout de deux ou trois minutes que je fus prosterné devant un crucifix et à côté d'une image de la sainte Vierge, je ne pus plus y tenir. Les grâces dont la bonté divine me combla me firent verser un torrent de larmes, et par suite suspendre ma confession; je fus obligé de m'y reprendre à deux fois. Enfin, ma confession terminée, même émotion, mêmes sentiments. Le charitable directeur eut la bonté de me conduire à l'Eglise, où je fis mon action de grâce. C'est là que mon cœur agité éprouva des sensations inexprimables : l'immaculé cœur de Marie avait opéré en moi un prodigieux effet. Et comment ne pas obtenir le pardon auprès de Jésus son Fils, quand on a eu le bonheur d'avoir pour protec-

trice cette charitable mère ? Oui, j'ai eu l'insigne faveur de me réconcilier avec son adorable Fils, qui m'a reçu comme l'enfant prodigue, et m'a accordé la grâce d'être admis à la sainte table. »

(L'abbé Mullois.)

IG. — Une histoire de ma jeunesse, par un lieux troupier.

11 y avait dans une compagnie un petit jeunehomme qui était entré au service l'année d'avant et qui m'intéressait, parce qu'il avait l'air malheureux. Il était bon enfant, doux comme un agneau, pas querelleur du tout; mais, dame ! il était comme presque tous les jeunes conscrits qui arrivent du village : ce n'est pas méchant, mais c'est faible; si faible, qu'une puce les ferait reculer en leur montrant ses cornes. N'allez pas croire, au moins, que ces garçons-là n'aient pas de cœur, et qu'ils aient peur quand il s'agit de se battre? Le soldat français endosse le courage avec l'uniforme, et jamais on ne l'a vu reculer sur un champ de bataille ! Mais c'est vrai qu'il est moins brave quand il s'agit de Dieu que quand il s'agit de son pays ; et, le plus souvent, celui qui avalerait sans sourciller un coup de baïonnette n'ose pas braver un coup de langue. C'est que la langue mord tout autant, et c'est plus difficile à parer.

Pour lors donc, je m'intéressais à ce jeune homme; je voyais qu'il était chrétien dans le fond, et je tâchais

de lui donner un peu de courage. Je lui faisais de beaux raisonnements pour lui montrer qu'il était aussi honteux de mentir à sa conscience, par respect humain, que d'abandonner son drapeau ; que ceux qui le détournaient de ses devoirs par leurs railleries se moquaient de lui derrière son dos, et qu'ils l'estimaient d'autant moins qu'il osait moins leur résister. J'avais beau dire, c'était comme si je chantais, et, au fait, les raisonnements n'ont jamais converti personne, excepté quand le bon Dieu se met de la partie. Heureusement qu'il s'en mit pour mon pauvre camarade, comme vous allez le voir tout à l'heure.

En attendant, voyant que mes paroles ne profitaient guère, je ne lui disais plus rien. Je me contentais de lui témoigner de l'amitié et de le suivre de l'œil, et je le voyais qui dégringolait, qui dégringolait tous les jours; c'était vraiment pitié! Qu'il y ait des gens qui prennent ainsi plaisir à corrompre et à perdre de pauvres enfants sans force et sans défense, c'est vraiment ignoble !... D'abord, à son arrivée au régiment, il avait voulu dire ses prières dans son lit; mais un camarade l'avait aperçu, s'était moqué de lui, et il avait bien vite rengainé son signe de croix. Une autre fois, il avait été surpris à l'église, un dimanche, en flagrant délit de messe. A partir de ce moment-là, plus de dimanche, plus de messe, plus d'église ; il n'y avait point remis les pieds. C'est lui- môme qui

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m'a raconté tout cela depuis. Une autre Fois encore, on l'avait mené au cabaret, et, quoiqu'il n'aimât pas à boire, il s'était grisé uniquement pour faire comme les autres. Enfin, il était devenu un franc mauvais sujet, et la salle de police commençait à jouer un joli petit rôle dans ses états de service...

Et pourtant je me disais toujours à moi-même i « Il y a du bon dans ce garçon-là : le cœur n'est pas gâté, la foi y est encore, et le bon Dieu en a ramené de plus mauvais que lui. » Un soir, c'était un jour de fête, j'allais à Notre-Dame des Victoires; c'est une église près du Palais-Royal, à Paris, où se tient celte fameuse arcbiconfrérie de la sainte Vierge, qui prie pour la conversion des pécheurs et qui s'étend sur toute la terre ; une pauvre petite église, sans apparence, qui est cachée au milieu d'un pâté de maisons, mais que le bon Dieu connaît bien, je vous *n réponds, et que tous les bons chrétiens connaissent bien aussi. Je traversai les galeries du Palais-Royal, quand voilà que j'aperçois mon garçon qui flânait et qui regardait les boutiques. Je vais à lui, et je lui demande ce qu'il fait là.

«Ma foi ! qu'il me répond, je m'ennuie. J'avais une permission de spectacle pour ce soir ; je devais y aller avec un camarade, mais il ne peut pas y venir; et, comme ça m'embête d'aller rire tout seul, je ne sais que faire de ma soirée...

— Viens avec moi, que je lui dis en riant. Je vais

aussi à un spectacle, et je te promets que tu y auras de l'agrément.

— Et où vas-tu?

— A Notre-Dame des Victoires,

— Qu'est-ce que c'est que cela, Notre-Dame des Victoires?

*~ Viens-y, et tu le sauras.

— C'est une église, n'est-ce pas?

— Eh bien, oui, c'est une église. Tu y allais bien tous les dimanches quand tu étais au village ; pourquoi, à Paris, n'y voudrais-tu pas une fois aller en passant?

— Non, me dit-il, vois-tu, il y a trop longtemps que je n'y suis allé ; je ne sais plus seulement mon Pater. Vas-y si ça te fait plaisir, je ne t'empêche pas, et je trouve môme que tu fais bien ; mais, pour moi, je n'irai pas ! non, je ne veux pas y aller!... »

Je tâchai de le faire changer d'idée, et je vis bien qu'il était ébranlé; mais je ne pus achever de le décider, et, lui ayant souhaité bien du plaisir, je continuai mon chemin. Seulement je marchais doucement, et je tournais souvent la tête, parce que je voyais qu'il me suivait de loin et qu'il semblait avoir envie de me rattraper. Enfin, je m'arrêtai devant une boutique pour l'attendre, et, quand il fut près de moi : « Voyons, que je lui dis, ne fais pas la bête. Tu voudrais venir avec moi, et tu n'oses pas me le dire? » Et comme il ne me répondait pas ; « Allons,

ajoutai-je, en avant, marche ! et à Notre-Dame des Victoires: ne vois-tu pas, rien qu'au nom, que c'est là l'église des soldats?» Je le pris par dessous le bras ; il se laissa faire, et nous arrivâmes, sans parler, à la porte de l'église. Nous entrons, et voilà d'abord mon garçon tout étonné de voir le chœur tout rempli d'hommes, jeunes gens à moustaches et vieillards à cheveux gris. « Gomment ! me dit-il à voix basse, à Paris même il y a tant d'hommes que cela dans les églises? — Est-ce que tu crois, que je lui réponds, que le bon Dieu n'a pas fait les Parisiens tout comme les autres ? a

L'église était remplie de fidèles; l'office n'était pas tticore commencé, et le silence de la prière était partout. Des cierges, des lampes, éclairaient l'assemblée, dont aucun bruit ne troublait le profond recueillement. Moi, je priais comme tout le monde.

a Quel est ce vieux prêtre qui a l'air si vénérable et qui monte dans la chaire? » me demanda tout à coup mon camarade en me poussant le coude.

Je levai tes yeux : « C'est un missionnaire, lui répondis-je tout bas; il est actuellement le curé de l'archiconfrérie. Je te dirai son nom tout à l'heure ; pour le moment il va parler, écoutons-le... »

Tandis qu'il prêchait, je lorgnais de côté mon camarade qui changeait à vue d'oeil. Il était évidemment très-ému ; il ne quittait pas des yeux le prédicateur, dont la voix solennelle et touchante, trem-

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blante et forte en même temps, semblait entrer jusqu'au fond de son cœur. .. Quand il eut cessé de parler :

« Tu vois bien, que je dis, ce prêtre que tu as si bien écouté, eh bien, c'est un ancien militaire.

— Lui ? pas possible !

— Gomme je te le dis, il a quitté l'uniforme pour la soutane; et, après avoir servi son pays comme un brave officier, il s'est enrôlé dans l'armée du bon Dieu. Qu'on dise, après cela, que la religion n'est pas faite pour nous, et qu'elle est bonne seulement pour les femmes ! » Mon camarade était de plus en plus agité. Toutes ses idées, tous ses sentiments d'autrefois, lui revenaient sans doute dans le cœur, et je me disais en même temps : «Bon l voilà Dieu qui frappe à la porte, et je crois bien qu'il ne va pas tarder à entrer. »

On commenceles litanies de la Vierge, celte belle et simple prière où il y a place et consolation pour toutes les misères, pour tontes les douleurs. . .

Il se mit à genoux, ce qu'il n'avait pas encore fait. Je vis au mouvement de ses lèvres qu'il priait, et, quand on arriva h ces mots admirables : Refugium peccaterum, orapro nobis : Refuge des pécheurs, priez pour nous ; quand il les entendit répéter trois fois sur un ton suppliant par l'assemblée tout entière, ma foi l il n'y tint plus ; sesyeux se remplirent de larmes, et il cacha sa tête dans ses mains. C'était fini, il était converti, et je me dis toujours à part moi : « Voilà

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un gaillard qui, demain, vaudra cent fois mieux que moi, si la chose n'est déjà faite à l'heure qu'il est. »

L'office fini, tout le monde se leva pour partir, et la foule des fidèles s'écoula lentement. Lui restait toujours à prier. Enfin, voyant que nous étions tous les deux seuls et qu'on allait éteindre les lampes, je lui touchai le bras et lui dis : et II faut nous en aller, on va fermer les portes de l'église. » II releva la tête: «Déjà! » me dit-il avec étonnement.

Déjà, excusez ! comme il y allait, le gaillard ! il y avait près de deux heures que nous étions à l'église ! mais c'est toujours ainsi. Ces enfants prodigues sont les chéris du bon Dieu.

Il faut avouer aussi, pour être juste, que le camarade avait un rude arriéré à solder. Enfin, pour une raison ou pour une autre, c'était comme cela...

Nous sortons de l'église; il n'y avait plus personne sur la place : voilà qu'il se jette à mon cou et qu'il m'embrasse comme une bête, en me remerciant, en m'appelant son sauveur, son seul ami, que sais je ? un tas de choses qui me faisaient venir la larme à l'œil.

« Eh bien ! que je lui dis, t'avais-je trompé en te promettant que je te ferais passer une bonne soirée?

— Certes, ami, elle est bonne, me répondit-il, je m'en souviendrai toute ma vie! Tu ne saurais croire, vois-tu, quel effet m'ont produit la voix et les paroles du vieux prêtre ; j'en suis encore tout ému...

*— Ce n:est pas étonnant, lui répondis-je, je t'ai

déjà dit que c'était un ancien officier. Il est tout simple qu'un soldat obéisse à la voix d'un capitaine... »

Le lendemain, je le menai à une de ces écoles de soldats qui font tant de bien à l'armée. 11 y trouva ce qu'il voulait, un excellent prêtre, tout dévoué aux soldats, des amis, de l'instruction, de bons conseils, de bons exemples; et, depuis ce moment-là, il ne bronche plus. Pas un jour de salle de police, pas un jour de consigne, pas une visite au cabaret, rien ! Il est devenu le meilleur chrétien et le meilleur soldat du régiment.

Après avoir fini son temps, il est retourné au pays; il s'y est marié, et il y est encore le modèle de tous les braves gens. (Annales de l'archiconfrérie.)

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