liCttre d'un lieutenant
Sébastopol, 19 septembre 1855.
a Le 7 de ce mois, je t'écrivais pour te faire mes adieux, j'étais à la veille d'une lutte terrible dont je ne croyais pas revenir. Aujourd'hui je t'écris pour te dire que je suis sauvé ; comment cela s'est-il fait ? je n'en sais rien.
a Je commandais ma compagnie de chasseurs, et, vigoureusement lancés au pas de course, nous arrivâmes bientôt aux travaux russes, qui furent escaladés, et dans lesquels nous sommes entrés comme un torrent qui a rompu ses digues. Là ce fut une lutte acharnée, uns lutte corps à corps, où l'officier était obligé de se battre comme un simple troupier.
a Après avoir tué deux Russes de ma main, j'ai reçu une balle au bras gauche, une seconde à l'articulation du poignet : elle m'a enlevé le parement de ma tunique et fait lâcher le pistolet que je tenais à la main, qui, de l'aventure, a été perdu ; un éclat de bombe dans ma tunique, un a*itre de bombe ou de pierre sur le pied, enfin des pierres et de la terre en pleine poitrine. Ceci était plus grave ; pendant longtemps la respiration m'a manqué, et je me suis cru mort. J'en ai été quitte pour la peur. Voilà pourquoi je t'écris de dessus mon lit, d'où je vais, du reste, bientôt sortir, parfaitement guéri.
236 DIX-HUITIÈMË JOUR.
« Je dois la vie au dévouement de deux chasseurs. Je venais d'abattre un Russe qui tenait enjoué un de mes hommes, lorsqu'un ennemi, se précipitant, engagea avec moi une lutte corps à corps, où je ne pouvais pas faire usage de mon sabre. Dans ce moment, un autre Russe me tenait au bout de son fusil et allait me faire sauter la cervelle, quand un de mes soldats accourut à mon secours, tua d'un coup de baïonnette celui qui me tenait par le milieu du corps, releva le fusil de l'autre et l'abattit roide mort.
« Dans tout cela, vois-tu, cher frère, il y a de la Providence, et le diable, tout malin qu'il est, ne pourrait me faire croire le contraire. Aussi veux-je te faire part d'une promesse que j'avais faite à la sainte Vierge. Au moment de m'élancer sur les retranchements russes, je me suis rappelé la Vierge que tout petit je priais, et je lui ai promis que, si je sortais sain et sauf de cette boucherie, je ferais dire chaque mois, à son autel, une messe pour les soldats morts au combat du 8. Notre-Dame de septembre, que vous fêtez en ce moment, a entendu ma prière, c'est à nous maintenant de remplir la parole que j'ai donnée. Je compte sur toi, cher frère, pour le faire. C'est une chose sacrée que celte promesse : elle mérite tout notre respect, et je serais un infâme si j'y manquais. Scbastopol est à nous, mais il a été d'abord aux ilammes. Comme à Moscou, les Russes ont tout brûlé.
« Le docteur qui vient de panser mes blessures m'annonce que je suis nommé capitaine. »