Foi et confiance en la sainte Vierge
Une petite rivière se trouva un jour extrêmement débordée à l'endroit où l'on avait coutume de la
passer en bateau. Quelques écoliers, étant allés se promener de ce côté-là et voyant les eaux si grandes, voulurent aller se divertir et folâtrer au bord de l'eau. L'un d'entre eux, apercevant un petit canot dans lequel il n'y avait personne, sauta dedans, le détacha, et, avec un grand bâton armé de fer qu'il y trouva, il commença à gouverner le canot et à le conduire comme il avait vu pratiquer au batelier. Enchanté de sa manœuvre, il insultait à ce qu'il appelait la lâcheté de ses camarades, qui restaient sur le rivage; mais bientôt il eut lieu de se repentir de sa témérité. Il conduisait assez bien son canot, tant qu'il ne vogua que sur les eaux débordées, où avec son bâton il trouvait aisément la terre ; mais en peu de temps il arriva au courant de la rivière, où le bâton n'étant pas assez long lui devint inutile. Quand notre jeune étourdi sentit que la terre lui manquait, la peur le prit, il se recommanda à la sainte Vierge, et se mit à réciter le Salve fiegina. Ses compagnons avaient au moins autant de peur que lui, parce qu'ils voyaient mieux que lui encore ce qui se passait. En effet, le courant de l'eau l'emportait et la rivière était si rapide, qu'en un moment ils l'eurent perdu de vue. Alors ils poussèrent tous ensemble un grand cri, qui fit sortir le batelier de sa maison. Celui-ci, ayant appris ce que c'était, fut effrayé du danger que courait l'écolier ; car il savait que l'embouchure de la rivière n'était pas éloignée, et qu'une fois arrivés à
l'Océan, lui et le canot seraient aussitôt fracassés et engloutis. Pour prévenir ce double malheur, il prend le parti de couper par les prés et de courir pour tâcher d'arriver au canot qui, en suivant les sinuosités de la rivière, avait un plus long cours à faire. Le jeune homme, qui ignorait ce que l'on faisait pour lui, travaillait de son mieux pour ralentir la course du canot. Il ne comprit bien le danger où il était que lorsqu'il se vit entre deux rives fort hautes et fort voisines, et qu'il s'aperçut que les arbres qui les bordaient fuyaient avec une extrême rapidité. « Eh ! où. suis-je, s'écria-t-il, et où vais-je? » En disant ces mois, il redoublait ses prières et son travail sans trop savoir ni ce qu'il disait ni ce qu'il faisait ; il répétait sans cesse le Salve Regina, et avec son bâton ferré il prenait des bordées et se poussait continuellement d'une rive à l'autre, ce qui relardait un peu le cours de son canot. Mais tout ce qu'il faisait et tout ce qu'on faisait pour lui eût été inutile sans un événement qui paraissait devoir tout perdre et qui sauva tout. Comme il avait beaucoup plu, le batelier, en traversant les prés, trouva tant d'eau, tant de trous, tant de fossés, qu'il fut plusieurs fois sur le point de s'en retourner et d'abandonner à leur malheureux soit et le canot et l'écolier ; mais ce qui l'y détermina tout à fait, ce fut un orage qui survint, avec une pluie abondante et un coup de vent si furieux, qu'il jeta le batelier dans un fossé plein d'eau et de
boue. Le même coup de vent fit tomber l'écolier dans le canot, qui par cette chute pensa perdre l'équilibre et se renverser. Le pauvre écolier, se sentant couché dans l'eau, ne savait s'il était dans le canot ou dans la rivière. Las, fatigué, brisé, incapable de se donner aucun mouvement, il s'abandonna à la merci des flots, récitant toujours la même prière, non plus pour se sauver la vie, mais pour se préparer à la mort. Le môme coup de vent abattit aussi un vieux saule et le ût tomber clans la rivière. Le batelier, qui, au sortir de son fossé, vit cet arbre abatiu, jugea que de son tronc et de ses branches il pourrait bien barrer la rivière et arrêter le canot. Comme l'orage était dissipé, il courut encore jusqu'à cet endroit-là, où effectivement il trouva le canot arrêté, et notre écolier, comme un autre Moïse, couché dedans. La tendresse des sentiments ne fait pas le caractère des bateliers. A la vue du canot et de l'enfant, la pitié fit place chez lui à la colère, et d'un ton menaçant il lui demanda qui l'avait autorisé à prendre ainsi son canot, au risque de le perdre. Le jeune écolier, plus mort que vif, qui ne savait ni quel était cet homme ni d'où il venait, et qui le regardait comme un ange descendu du ciel pour venir à son secours, n'avait garde de répondre. Cependant le batelier entra dans le canot : puis, se tenant sur le derrière, il saisit le bâton ferré d'une main qui n'était pas celle d'un écolier, et, conduisant le canot
le long du rivage, il le remit en peu de temps dans l'endroit où l'écolier l'avait pris. Quand il vit son canot en sûreté, il prit des sentiments plus humains pour celui qu'il venait de sauver, il le conduisit à sa maison et fit faire un grand feu où tous deux se séchèrent à leur aise, en se racontant mutuellement la part que chacun avait eue à un événement si singulier.
Cependant les autres écoliers, que l'orage avait fait fuir chacun chez eux, ne manquèrent pas de publier partout que leur camarade s'était noyé. Ce bruit parvint aux oreilles de la mère, qui était veuve et n'avait que cet enfant. Comme elle était douée d'une grande prudence, elle ne se laissa point alarmer, et ne donna pas une confiance entière à un bruit confus et répandu par des enfanls. Fort pieuse et fort dévote à la sainte Vierge, elle lui recommanda son fils par une prière fervente : celte prière fut faite au moment même où éclata le grand coup de vent qui renversa tout et sauva tout, et on peut croire qu'il fut l'effet de sa prière. Quoi qu'il en soit, elle attendait que quelqu'un vînt lui donner des nouvelles plus sûres de son fils, lorsqu'il arriva lui-même. Il lui raconta tout ce qui s'était passé, et tous deux ils louèrent Dieu et remercièrent la sainte Vierge d'une protection si marquée.